Marine Le Pen ou Jeanne la gaullienne

par Eric Fottorino

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Joël Saget/AFP

S’imaginant au centre d’une future recomposition de la droite, Marine n’entend pas être seulement l’héritière de Le Pen. De Jean-Marie, elle retient l’admiration pour Jeanne d’Arc. Mais contre l’image tutélaire, elle entend s’affirmer gaullienne.

Dans ses locaux tranquilles du 8e arrondissement – un vaste appartement sur cour à l’abri des regards –, Marine Le Pen ne se fait pas prier pour évoquer les figures qu’elle admire. Bien sûr il sera question de son père, même si elle n’emploie jamais ce terme, préférant parler de « Jean-Marie Le Pen ». De même parle-t-elle de « Marine Le Pen », comme s’il s’agissait d’une autre qu’elle. Cha- leureuse, énergique, fidèle au style direct qu’on lui connaît dans ses meetings et ses interventions médiatiques, elle enfourche sans surprise le cheval de la Pucelle d’Orléans. « J’ai été bercée au biberon de Jeanne d’Arc dès ma naissance, raconte Mme Le Pen, et plus tard j’ai appelé ma fille aînée Jehanne. Elle est la figure centrale de ma conscience politique. Elle incarne un destin extraordinaire de la France, elle est le symbole du peuple capable de prendre en main son destin et de déjouer la fatalité. »

Refus du fatalisme

Enfant, chez ses parents, elle voyait des Jeanne d’Arc partout, en sta- tue, en buste. Ce fut une véritable « histoire d’amour » avec ce visage devenu « familier ». Jeanne incarne- t-elle des valeurs modernes pour batailler dans notre époque ? Ma- rine Le Pen en est convaincue. En bonne avocate, elle accumule les indices qui sont autant de preuves à ses yeux. « Pour les six cents ans de sa naissance, Jeanne d’Arc repré- sente un symbole très fort au mo- ment où la France est sur le point de perdre sa souveraineté. Elle redonne confiance au peuple au moment où il croit que tout est perdu. Elle dit qu’il n’y a pas de sens de l’histoire, hormis celui que le peuple veut lui donner. »

Pour la candidate du Front national, l’éternellement jeune héroïne de Domrémy n’a rien perdu de sa force exemplaire. « Elle incarne de façon éclatante le courage, la mo- destie, le désintéressement, le refus du fatalisme et de la désespérance. Elle se bat pour l’intérêt supérieur de la nation et non pour une cause personnelle. Elle est le symbole du sacrifice gratuit. » Marine Le Pen y voit un modèle pour son propre parcours. « Depuis toujours j’ai bu beaucoup d’acide en politique, quand d’autres ont été rassasiés de miel. » Allusion directe à la difficulté,

éprouvée dès sa scolarité, d’être la fille de son père, eu égard à ses positions et ses dérapages racistes ou antisémites. « J’ai escaladé la politique par la face Nord, sourit-elle. J’ai eu d’emblée du recul par rapport à la notion de pouvoir et à ses attributs. J’y ai vu quelque chose de bru- tal, de difficile à vivre, de sacrificiel. Je conçois la politique comme un don de soi. Je sais qu’il n’y a pas de plaisir pour soi-même. »

« C’est une femme ! »

Lorsque, enfant, sa mère suggéra de l’inscrire dans le privé pour la soustraire aux vexations, son père s’y opposa. « Il pensait que je de- vais me défendre tout de suite. Il faut, disait-il, que le cœur se brise ou se bronze. » Si Le Pen citait Cham- fort à sa fille, Jeanne d’Arc restait de loin la figure de proue de Ma- rine. Aujourd’hui encore, elle loue ce personnage à qui son père « a redonné une véritable place quand son image s’était affadie ». Elle ne boude pas son plaisir de rappeler que, récemment, Nicolas Sarkozy a consacré un déplacement à Jeanne la combattante, y voyant une manière de ralliement aux valeurs nationales.

Et puis, lance-t-elle, « C’est une femme ! » Alors que le féminisme est une valeur en hausse, elle ne manque pas de souligner que, à travers Jeanne d’Arc, « une femme a marqué très fortement l’histoire de France », ajoutant au passage son « affection », aussi, pour Olympe de Gouges, auteur d’une Déclara- tion des droits de la femme et de la citoyenne, mais aussi de textes favorables à l’abolition de l’escla- vage des Noirs.

« IL Y A CEUX QUI CROIENT EN LA FRANCE ET CEUX QUI N’Y CROIENT PAS »

Des mesures impopulaires
Plus inattendue, l’autre grande figure de son gotha est l’homme du 18-Juin. La rencontre n’allait pas de soi. « J’ai été élevée avec l’image d’un de Gaulle traître parmi les traîtres. Il m’a fallu réapprendre de Gaulle en grandissant. J’ai dé- couvert que j’étais gaullienne et pas gaulliste, même si cela hérisse cer- tains dans ma famille politique. » Par ces paroles, Marine Le Pen trace son chemin personnel, une forme d’émancipation vis-à-vis des repoussoirs paternels. « Il avait de la France une vision qui n’a plus jamais été portée par la suite », dit-elle du général. Et de préciser : « Il avait une formidable croyance en la France, c’était si fort chez lui ! » Cette réflexion lui inspire ce commentaire : « La vraie fracture dans notre pays n’est pas entre la droite et la gauche. Il y a ceux qui croient en la France et ceux qui n’y croient pas, qui s’en remettent à des structures internationales. Croire à la France, ce n’est pas nécessairement en termes de puissance, c’est dire qu’elle est belle par son esprit.»

Aucun autre que de Gaulle n’a porté cette vision ? « Mitterrand avait probablement un amour lucide de la France, admet Marine Le Pen. Mais il a abîmé ses mandats en ouvrant le festin des grands fauves. Et Sarkozy est allé encore plus loin, en disant à ses amis, bourrez-vous, ça ne va pas durer… »

Se préserver des compromissions

Quant à son père, elle lance sans détour que « sa lumière a long- temps écrasé toute autre référence ». Et pour cause. « Depuis que j’ai une conscience, Jean-Marie Le Pen a été cinq fois candidat à la présidence de la République. » Ce qu’elle en garde, après le passage de relais ? « Son sens de la responsabilité. Il aurait pu faire tout autre chose de

sa vie. Il s’est senti responsable de la confiance que beaucoup mettaient en lui pour porter leurs aspirations. Il m’a appris qu’on ne s’interroge pas sur soi. Il a connu le mauvais côté du combat en prenant des coups. Il a eu le courage d’être libre, de ne pas céder aux lobbies, à l’argent, à la démago- gie, de ne pas céder à la facilité du système. C’est ce qui fait notre force maintenant, conclut-elle : l’isole- ment imposé au FN nous a préservés des compromissions. C’est la plus grande chance des Français. »

Avec calme, elle estime que l’élec- tion présidentielle est « cristallisée ». Pour elle, cela ne fait guère de doute : Hollande, « candidat socialiste par défaut », devrait l’emporter. Une mécanique s’enchaînera : « l’UMP ne survivra pas. Ceux qui veulent lutter contre l’immigration massive, se battre pour la sécurité et faire claquer le drapeau bleu-blanc-rouge, ceux qui veulent un Le Pen sans Le Pen, viendront vers Marine Le Pen. Comme sont venus hier, affirme-t-elle, les déçus du communisme et maintenant les déçus du socialisme ». Elle y croit, parle sans ciller, remplie d’assurance et citant Bernanos : « Il faut oser prendre le risque de l’espérance. »

Eric Fottorino
Article paru dans le numéro 433
du mercredi 1 FEVRIER 2012

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