Bruno Le Maire ou la politique en toutes lettres

par Eric Fottorino

Photo : JOHN THYS/AFP

Pour Bruno Le Maire, la politique ne peut aller sans une explication et une justification qui passent par l’écrit. Le ministre de l’Agriculture voit en Churchill plus encore qu’en de Gaulle, Cicéron ou Richelieu, l’image du politique accompli. Qui existe par ce qu’il fait et par le commentaire qu’il en fait.

Peu importe que l’un de ses auteurs favoris, l’écrivain autrichien Thomas Bernhard, dans son livre Maîtres anciens, ait écrit que « la véritable intelligence ne connaît pas l’admiration, elle prend connaissance, elle respecte, elle estime, c’est tout ». Et que cet auteur phare de l’Europe d’après-guerre, dans Le Naufragé, ait employé une formule plus lapidaire encore, estimant que « seul l’imbécile admire ». Le ministre de l’Agriculture, de bon matin dans son bureau de la rue de Varenne, posture décontractée – un pied sur sa table basse devant un café et un grand verre de jus d’orange – mais l’esprit concentré, n’a pas honte de se livrer à pareil exercice. Au contraire. « Je procède beaucoup par admiration, reconnaît-il d’emblée.

C’est un antidote à l’envie, à la jalousie. » Il cite pour mémoire les personnalités qu’il respecte, comme Pierre Mendès France pour son sens des responsabilités, Robert Badinter pour son talent, Simone Veil dont il salue le courage, et Dominique de Villepin dont il fut le directeur de cabinet à Matignon. Mais aucun parmi eux ne saurait incarner ce que Bruno Le Maire appelle un modèle, « quelqu’un qui vous rappelle à l’ordre, qui vous indique ce qu’il faut viser, l’idéal vers lequel vous devez tendre. C’est très important en politique, de cerner cet idéal, de le fixer ».

Vertus cardinales

Plume à la main, le concepteur du projet présidentiel de l’UMP a déjà réfléchi à l’exercice du pou- voir, à ses grandeurs, à ses servitudes et à ses faux-semblants, comme dans son livre Des hommes d’État (Grasset) ou dans un ou- vrage plus récent, Sans mémoire, le présent se vide (Gallimard), dans le- quel, mettant à profit l’éruption paralysante d’un volcan islandais en avril 2010, il finalisa trois textes sur la mémoire, la patience et l’autorité, des vertus à ses yeux cardinales pour « guider chaque décision prise au service de tous ». Une fois citées quelques figures historiques, Cicéron, Richelieu, Colbert (« ils m’accompagnent, je lis leurs textes »), une fois honorée la mémoire du Général (« Je suis profondément gaulliste, avec tout le mélange de distance, de froideur et de composition que représente de Gaulle »), ce germaniste et germanophile, plus familier de l’Allemagne que de la Grande-Bretagne, sourit de son contre- pied : s’il doit acquitter une dette en reconnaissance, c’est bien à Winston Churchill qu’elle revient. « J’ai pour lui un attachement affec- tif, explique Bruno Le Maire l’œil brillant, pénétré autant que pétri de son personnage. Au XXe siècle, il est celui qui a fait preuve d’une capacité de résistance exception- nelle. Il a su dire non, dire aussi la vérité à son peuple dans des condi- tions très difficiles. Churchill nous rappelle ce devoir de vérité. La sienne était militaire. La nôtre se place sur le terrain économique, en termes d’emplois. Il faut la dire même si cela rend impopulaire. »

La narration de l’action

Que son peuple l’ait renvoyé après la Libération – comme de Gaulle en France –, lui inspire une réflexion profonde sur la nature même de son engagement. « C’est le destin de tout homme politique, dit-il sans états d’âme. Le peuple a raison. Un dirigeant est à son service. Le peuple est lucide sur ce dont il a besoin. Vous correspondez à ce qu’il attend à un moment donné. Puis il vous renvoie. » Un constat qui donne selon lui à Churchill toute sa grandeur dans l’authenticité. « Il a su rester lui-même. Il aimait boire, il buvait. Il aimait fumer le cigare, il le fumait. Il aimait le peuple anglais, il le lui disait. Il aimait écrire, il écrivait. » Ce dernier point

est capital pour le ministre-écrivain qui n’entend pas l’action sans la narration de l’action. Ses admira- tions, il ne les puise pas par hasard chez ceux qui ont écrit leur chan- son de geste politique. Comme si rien n’existait de l’existence, de ses faits d’armes, qui n’ait laissé de trace manuscrite. « J’ai toujours beaucoup écrit et toujours beaucoup lu, c’est ma vie », affirme Bruno Le Maire. « Tous ceux qui ont réussi à mêler politique et culture m’ins- pirent, poursuit-il, ceux qui ont écrit en captant la musique des mots, qui ont vécu intensément la réalité et donné à lire leur représentation de la réalité. » Là, il cite Richelieu avant de revenir à Churchill. « Loin devant de Gaulle, il est le plus écrivain de tous par sa capacité à raconter des anecdotes, par son talent pour voir les choses. C’est extraordinaire de lire

le récit de sa jeunesse, sa relation avec sa mère, son passage dans la cavalerie, ses chutes de cheval, où transparaît une grande humilité, sa découverte de l’Inde. » Une œuvre qui déborde pour ce lecteur passionné « d’une humanité exceptionnelle, d’un hu- mour britannique très distancié » chez un monstre sacré « qui n’est jamais dupe ».

Un biais dépressionnaire

Enfin, Bruno Le Maire voit dans l’ancien Premier ministre britan- nique un véritable Européen attesté par… ses dépressions chroniques. « La dépression est une forme d’incar- nation de l’Europe », affirme le ministre, établissant ainsi le ratta- chement inattendu de Churchill l’insulaire au Vieux Continent. De même, c’est par ce biais dépression- naire qu’il tisse son lien avec Thomas Bernhard, dont il place très haut dans son panthéon personnel l’œuvre tourmentée. « J’ai essayé de faire le mieux avec ce qui était moi- même », dit-il de mémoire, citant l’écrivain autrichien. « C’est par sa réflexion que cet homme a fait explo- ser les dimensions de l’Autriche. D’un petit pays, il a donné par ses écrits une vision immense. »

Insensiblement, Bruno Le Maire revient à la source écrite de ses admirations. À l’entendre, c’est par l’imagination, c’est par les mots que l’Europe « a encore des choses à dire à la Chine, à l’Inde, au Brésil et aux États-Unis. Son intelligence est vivante et dépasse les frontières. » Il l’affirme avec force : « L’Europe gagnera grâce à la puissance de sa culture. » Au fond, on n’attendait pas d’autre credo de cet admirateur de Proust, qui consacra sa thèse à la statuaire dans À la recherche du temps perdu. « Dans la vie politique, je me donne aux autres, je suis au ser- vice des autres. Écrire est une question de liberté. Je ne la négocie pas. Je veux me ménager la liberté intellectuelle la plus forte possible. Je la trouve dans les livres et dans les mots », affirme ce normalien agrégé de lettres modernes dont le prochain livre sera consacré au chef d’or- chestre autrichien Carlos Kleiber, mort en 2004.

Eric Fottorino
Article paru dans le numéro 435
du mercredi 15 FEVRIER 2012

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