Arnaud Montebourg, pile Mendès, face Edgar

par Eric Fottorino

Photo : JEFF PACHOUD/AFP

Même s’il a été la révélation de la primaire socialiste, Arnaud Montebourg aime rappeler qu’il est déjà un vieux parlementaire, inspiré par un homme, Pierre Mendès France. Le député de Saône-et-Loire adhère à la probité et aux valeurs de l’éphémère président du Conseil, tout en appréciant la finesse mâtinée de roublardise du successeur de Mendès à Matignon, Edgar Faure.

Tout en lui respire le bretteur. Il a un regard, une voix, une présence. Il aime les mots, les mots qui font mouche, Scara- mouche et tout le tremblement de la commedia dell’arte. Il aime ceux qui les fourbissent comme le fil d’une épée trempé dans l’acier des convictions. Sur les tréteaux de la politique, on le croirait encore vêtu de sa robe d’avocat pour plaider les causes auxquelles il croit. Grand vainqueur – après François Hollande – des primaires socialistes, Arnaud Montebourg est pétri de livres et d’idées. Et sa fougue passe par le verbe. Près de son bureau, accrochée au mur, domine une photo de Jaurès dans son cadre caramel un rien désuet. On n’y voit que du blanc, celui de la barbe du prophète socialiste qui orne son masque de puissance et de douceur mêlées. Jaurès, une référence obligée à ses yeux, « car c’est un républicain venu au socialisme. Vingt ans avant le congrès de Tours et la Révolution russe, il a théorisé le socialisme démocratique. Et puis, n’ayant pas gouverné, il n’a pas eu le temps de s’abîmer. »

L’exigence du citoyen

Cette notion du temps importe à Montebourg. Son héros « obsessionnel », c’est Pierre Mendès France. Un homme qui restera seulement sept mois et demi au pouvoir mais dont l’action et le style ont traver- sé les époques. Au point que, jeune avocat, premier secrétaire de la Conférence du stage, il écrira en 1993 un éloge d’Edgar Faure afin de percer ce mystère : pourquoi, ayant si peu gouverné, Mendès est-il resté dans l’histoire ? Alors qu’Edgar Faure, deux fois président du Conseil, étonnant de lon- gévité politique, a été oublié par la postérité ?

Montebourg se lève, fouille dans ses étagères bourrées de livres et finit par trouver l’ouvrage qu’il cherche : le sien, Des idées et des rêves (Flammarion). Et le voilà qui se lance dans une longue citation

de Mendès illustrant son propre combat pour la VIe République : il est question de l’exigence du citoyen, de son droit de regard permanent sur les affaires de l’État mais aussi de la région, de la commune, de la coopérative, de l’association. Cet extrait de La République moderne, un texte écrit par PMF en 1962, vibre de toute son actualité dans la bouche du socialiste. « La démocratie n’est efficace que si elle existe partout et en tout temps », déclame-t-il son ouvrage dans une main, et l’autre qui vole comme un oiseau.

Au terme de cette tirade, il avoue tout haut réaliser à quel point l’ancien député de l’Eure l’a tou- jours accompagné dans son cheminement politique, et même dans sa construction de jeune citoyen. « Mendès, explique-t-il, c’est un legs direct de mon père, qui a pris sa carte du Parti radical spé- cialement pour le soutenir au moment de la guerre d’Indochine. » Dans sa mémoire, un autre jalon date de 1981. « Je sortais à peine du lycée. Je me revois passer une nuit blanche pour lire la biographie que Jean Lacouture avait consacrée à Mendès. C’était comme un moment de suspension. »

Le courage et la vérité

Quand il cherche les raisons de cet attachement, il cite tour à tour le soutien qu’en 1959 le même Mendès avait apporté au futur fondateur du Parti socialiste dans l’affaire de l’Observatoire. Il rend hommage au refus des institutions de la Ve République par cet homme intègre et fidèle à ses idées. Une position inflexible qui l’éloignera à jamais du pouvoir. Là, Arnaud Montebourg désigne une photo accrochée au mur qui le montre à la salle Colbert de l’Assemblée nationale, brandis- sant son projet de VIe République. « Un texte placé sous l’égide de Men- dès France », affirme-t-il.

Si l’ancien éphémère président du Conseil de la IVe occupe une si grande place dans l’esprit aiguisé d’Arnaud Montebourg, c’est encore pour deux petits mots qui prennent de la place. « Le courage et la vérité », dit-il, qu’on pourrait transformer en « courage de la vé- rité ». Le député de Saône-et-Loire n’y va pas par quatre chemins : « J’ai gagné trois élections législatives dans une circonscription difficile, de droite. Chaque fois j’ai assumé ces mots. J’ai le souci d’af- fronter les électeurs et l’opinion. De ne pas esquiver. De mettre les choses sur la table et de discuter. En 2010 j’ai récupéré un département en faillite. J’ai dû mettre en œuvre un plan

de sauvetage très dur. On m’appelait le Papandréou local. Il a fallu construire la confiance dans les solu- tions que je défendais. » Une action dont il s’honore et qu’il place résolument dans le creuset du mendésisme, toujours dire le vrai, même si le vrai coûte. Toujours forger l’outil qui apportera une réponse adéquate au problème posé, plutôt que de caler devant l’obstacle.

Dans ses campagnes de terrain, il est fier de dire qu’il a toujours pu compter sur le soutien de la famille Mendès France, un soutien écrit de Marie-Claire Mendès France, qui s’ajoutait à celui de Lucie Aubrac, figure légendaire de la Résistance. Puis le soutien de Michel Mendès France, fils de celui qu’il qualifie d’« instance référentielle ».

Quand il se lança, selon ses termes, dans « la haute politique », Arnaud Montebourg rappelle, amusé, qu’il dut passer un examen en mendésisme assez tendu devant Marie- Claire Mendès France et l’avocat Georges Kiejman, ancien proche de PMF… Quelques journalistes curieux étaient allés dénicher ce fameux éloge que l’ancien premier secrétaire de la Conférence avait prononcé en faveur d’Edgar Faure, comme figure inversée de Mendès. Au terme de son oral où il dut s’expliquer, le malentendu fut dissipé, et Arnaud Montebourg put afficher sans réserve sa fibre mendésiste.

Plombier de génie

Sa collaboratrice lui tend soudain, comme par miracle, le PDF de cet écrit « fauriste ». Sans se faire prier, le voilà qui reprend sa voix théâtrale : « Mais regardez plutôt comment, entre deux avocats, de la même génération, amis jusqu’au tutoiement, se disputant les mêmes femmes, l’histoire a préféré Pierre Mendès France. » Et, plus loin, la voix enflant, ce trait d’esprit un rien cruel mais lucide du jeune avocat Montebourg : « Edgar Faure est un plombier de génie qui sait réparer la fuite, trouver la rustine, fabriquer une majorité et sortir les intérêts français de l’embarras. Men- dès a été rejeté par tous les régimes comme une greffe osseuse refusée par un corps social réfractaire à la douleur. Edgar, lui, a été adopté dans les feux d’artifice, la bonne humeur et la joie de deux républiques. Et il n’est regardé que comme un fabricant de boutades. La vilaine injustice ! » Terminant sa lecture, Montebourg tient à remettre en ordre ses pen- chants : s’il a voulu réhabiliter Edgar Faure, c’est à Mendès qu’il réserve son adhésion.

Eric Fottorino
Article paru dans le numéro 436
du mercredi 22 FEVRIER 2012

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