Bayrou le résistant : du roi

par Eric Fottorino

Photo : BERTRAND LANGLOIS/AFP

François Bayrou n’est pas l’homme d’un mentor. Trop orgueilleux pour imaginer qu’il n’est pas unique, il n’en reconnaît pas moins l’influence de nombreux hommes de pouvoir et de plume. Henri IV, Churchill, Mendès, de Gaulle, Péguy, Aragon, Soljenitsyne. Tous ont en commun une valeur cardinale aux yeux du président du MoDem : la volonté de résistance et le courage de dire « non ».

Il reçoit dans un grand bureau lumineux situé au deuxième étage d’une ancienne imprimerie du quartier de La Tour-Maubourg dont il a fait son siège de campagne. Derrière lui, une large et haute bibliothèque occupe tout un pan de mur. Bayrou est un homme de culture, un homme du livre avec lequel il entretient « des relations passionnelles ». Il ne se fait pas prier pour citer ses auteurs favoris dans un éclectisme foisonnant qui va d’Apollinaire à Aragon, du Cyrano de Bergerac de Rostand aux savoureux romans de Pagnol. Il ajoute « tous les poèmes d’Hugo, le Kipling de Kim, du Livre de la jungle ou de La Plus Belle His- toire du Monde ».

Avec Bergson – dont il garde la notion d’« élan vital » qui libère l’inventivité humaine –, Péguy occupe aussi une place singulière dans son esprit, comme le mentionne un dossier spécial du site Rue 89 intitulé « Dans la tête de François Bayrou ». Il y affirme que le poète catholique défenseur de Dreyfus, célèbre auteur de L’Argent est « le compagnon de toute [sa] vie. Un homme d’une incroyable et terrible lucidité. Dès les toutes premières années du XXe siècle, il voit quelles vont être les dérives à venir – notamment l’installation de réseaux dans le monde de la pensée, au lieu d’avoir de multiples intellectuels qui pensent chacun de leur côté de façon vivifiante… » Chez Péguy, il salue aussi « son sens du peuple et de ce qu’est une nation ».

Panthéon littéraire

Dans son panthéon littéraire, qui n’est jamais loin de son terreau ou de son terroir politique, le Béarnais réserve une place toute particulière à un auteur allemand de l’entre-deux-guerres, Ernst Wiechert. Épris de nature, ce fils de garde forestier devenu professeur d’allemand se distingua en 1935 par le discours incroyablement courageux contre le nazisme montant qu’il prononça dans le grand auditorium de l’université de Munich. Les autorités allemandes ne s’y trompèrent pas, qui firent aussitôt interner Wiechert à Buchenwald. Si François Bayrou voue un culte particulier à cet auteur d’inspiration chrétienne, marqué par son attachement aux libertés, à l’esprit de résistance, et chantre avant l’heure des espaces naturels, c’est en particulier pour son roman Les Enfants Jéromine, qui parut en 1945. Très jeune, il découvrit la puissance de ce texte dont il parla en ces termes dans un « Portrait in-time » : « C’est la forêt. Ce sont des paysans. Des forestiers. Des charbonniers. C’est sur ce monde-là, à la fois la vie d’un jeune garçon qui, fils de pauvres, va devenir médecin pour sauver les siens, et en même temps, sur cette vie individuelle, [que] vient se superposer le choc de l’arrivée du nazisme. Je me bats pour qu’on réédite ce livre. Épuisé souvent, on peut encore le trouver parce que je plaide beaucoup pour ce beau, simple et magnifique roman. » Un enthousiasme qu’il partage avec l’écrivain Jean Rouaud. D’Ernst Wiechert, on peut penser que le Béarnais a su méditer quelques pensées profondes comme celles-ci : « Il viendra un jour où les hommes découvriront tout d’un coup qu’il leur manque quelque chose et que cela se trouve derrière eux et non point en avant. » Ou encore : « On ne devient grand qu’en mesurant la petitesse de sa douleur. »

Figures de l’Histoire

Ses influences en politique em- pruntent aussi aux plus grands. « Dès ma jeunesse, dit-il dans un même souffle, j’ai réfléchi sur Henri IV, j’ai réfléchi sur Gandhi, j’ai réfléchi sur Churchill, sur Mendès, sur de Gaulle. »

Toutes ces figures de l’Histoire ont à ses yeux une attache commune, une sorte de marque de fabrique qui les distingue et les rapproche : « Ce sont des gens à contre-courant dans leur volonté d’entraîner une mutation profonde de l’univers dans lequel ils vivent. Ils doivent se battre longtemps contre les puissances conjuguées du système de leur temps. Certains y parviennent, d’autres non, comme Mendès. Mais même quand ils échouent, ils laissent une trace dans l’Histoire qui ne s’efface pas ». On connaissait la passion de François Bayrou pour Henri de Navarre, auquel il consacra une solide biographie devenue best-seller, Henri IV, le Roi libre, parue en 1994. L’argumentaire de l’auteur valait programme et profession de foi. « Rencontrer Henri de Navarre, c’était rencontrer le réconciliateur », écrivait-il alors, dans un contexte où la France connaissait une « fracture sociale » et de grands bouleversements réclamant des figures redonnant espoir.

« En pleine guerre civile, ajoutait Bayrou, dans un pays majoritairement catholique, ce prince protestant devenu roi catholique a réussi ce qui semblait impossible : recréer l’unité morale au-delà des convictions religieuses ; assurer le redressement économique et financier de la France. Dans le siècle le plus déchiré, le plus violent, le plus sanglant de l’histoire de France surgit un jeune homme qui ne ressemble à aucun de ses contemporains. Prince

Eric Fottorino
Article paru dans le numéro 441
du mercredi 4 AVRIL 2012

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