Si Hollande est élu… Une majorité à géométrie variable ?

par Nathalie Segaunes

Daniel Vaillant. L’ancien ministre de l’Intérieur socialiste souhaite que la majorité de gauche en cas de victoire ne soit prisonnière d’aucune de ses composantes. Photo : MEHDI FEDOUACH/AFP

Le redécoupage électoral ne permet pas à François Hollande s’il est élu d’avoir une majorité absolue socialiste à l’Assemblée nationale. Il devra composer avec les écologistes, le Front de gauche et pourquoi pas se tourner parfois vers les élus de droite.

S’il était élu le 6 mai prochain, sur quelle majorité François Hollande pourrait-il compter pour diriger le pays ? Au lendemain du premier tour de la présidentielle, qui a vu émerger sur la scène politique une nouvelle force à gauche du Parti socialiste, le Front de gauche (11,11 % des voix), la question, que nul n’aurait imaginé se poser il y a six mois seulement, circule avec insistance dans les états-majors. Le PS et Europe Écologie-Les Verts obtiendront-ils à eux deux, aux législatives des 10 et 17 juin, la majorité absolue dans la nouvelle Assemblée, qui seule permettrait au nouvel exécutif de s’affranchir de Jean-Luc Mélenchon, bien décidé à mettre des bâtons dans les roues de François Hollande ? Rien n’est moins sûr. Une étude réalisée à l’automne 2011 par l’Observatoire de la vie politique et parlementaire et Le Monde montre qu’à l’issue du redécoupage de 2010 la gauche peut envisager dé- tenir dans le nouvel hémicycle envi- ron 300 sièges, alors que la majorité absolue s’établit à 289. Reste à savoir comment se répartiront ces 300 sièges entre les différentes composantes de la gauche. L’accord conclu en novembre 2011 entre le PS et EELV garantit à ces derniers la possibilité de constituer un groupe, soit un minimum de 15 sièges. « On aura 22-23 députés », prédit Jean-Vincent Placé, président du groupe écologiste au Sénat.

Au PS, étant donné le faible score de la candidate écolo au premier tour (2,28 %), on calcule plutôt que le groupe écologiste comptera entre 15 et 20 députés. Car dans certaines des 60 circonscriptions « réservées » aux écolos, les socialistes locaux exigeront une « revoyure » de l’accord, que la rue de Solférino sera bien en peine de leur refuser. « Il y a des endroits où cet accord posera une difficulté, car on n’a pas tenu compte des réalités locales », explique Daniel Vaillant, fin connaisseur de la carte électorale au PS. Reste que les écologistes, quel que soit leur nombre à l’Assemblée, seront dans la nouvelle majorité : ils participeront au gouvernement, afin de « peser » sur les sujets environnementaux, et soutiendront a priori la politique du gouvernement à l’Assemblée, notamment au plan économique. Le cas du Front de gauche s’an- nonce bien plus complexe pour les socialistes. Même si le score de dimanche n’est pas à la hauteur des attentes, le parti de Mélenchon compte bien surfer sur la dynamique de la présidentielle pour élargir son assise parlementaire. Il dispose aujourd’hui de 19 députés sortants, dont 15 communistes. « Notre espoir, c’est de doubler le groupe, et d’avoir une quarantaine de députés », annonce le communiste Roland Muzeau, actuel président du groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR) à l’Assemblée. Fidèles à leur tradition, les communistes ne passeront pas d’accord avec le PS pour les législatives. Mais dans un certain nombre de circonscriptions, étant donné le score élevé du Front national dimanche, il y aura des triangulaires, avec un risque fort d’élimination de la gauche. « Nous aurons peut-être besoin de présenter un candidat unique de gauche au premier tour, prévoit un responsable PS. Mais Mélenchon sera-t-il d’accord ? » Tout cela se discutera après le 6 mai entre PS et Front de gauche. Mélenchon lui-même pourrait être candidat aux législatives, à Paris ou dans le Val-de-Marne, et présider ensuite le groupe au Palais- Bourbon. Même si cette hypothèse ne semble pas faire l’unanimité chez les communistes. « Ce sujet n’est pas à l’ordre du jour », coupe Roland Muzeau, rappelant que « ce sont les députés qui élisent leur président de groupe. » Or les communistes, qui auront des candidats dans 75 % des circonscriptions (les six autres formations du Front de gauche se répartissant les 25 % de circonscriptions restantes), pèseront lourd dans le futur groupe du Front de gauche. Mais 11 % en avril pour Mélenchon signifie-t-il automatiquement un succès en juin pour son parti ? Le socialiste Daniel Vaillant n’imagine pas une quarantaine de dé- putés du Front de gauche dans l’Hémicycle le 26 juin. « Je ne crois pas à la durabilité du vote Mélenchon, dit-il. L’électorat vert ou d’extrême gauche qu’il a siphonné à la présidentielle retournera sur les candidats verts et d’extrême gauche aux législatives. » L’extrême personnalisation liée à la présidentielle empêche en outre de décalquer le résultat obtenu dimanche par Mélenchon, qui est une moyenne nationale, au niveau des circonscriptions. En 2002, malgré les 4,25 % des suffrages obtenus par Olivier Besancenot à la présidentielle de 2002 (1 210 562 voix), la Ligue communiste révolutionnaire était retombée à 1,27 % aux législatives (320 467 voix), quelques semaines plus tard.

L’objectif du Front de gauche est d’obtenir à l’Assemblée une minorité de blocage. Il ne participerait pas, c’est ce qu’a annoncé Mélenchon, au gouvernement, et déciderait « texte par texte », explique Muzeau, de son soutien ou non à la politique de François Hollande. « Nous serons un groupe fortement ancré à gauche, avec toujours à la main le document L’humain d’abord, affirme Roland Muzeau. Il servira à tous nos travaux pendant cinq ans. » Les sujets sur lesquels les socialistes n’obtiendront pas le soutien du Front de gauche sont déjà parfaitement identifiés : « Si Hollande et sa majorité gardent la même position sur l’Europe ou la ligne de l’austérité, nous serons en totale opposition », prévient Muzeau. Certains députés socialistes pourraient être alors tentés de s’aligner sur la position du Front de gauche plutôt que sur celle de Hollande, comme l’a montré l’opposition d’une vingtaine d’entre eux à la ratification du MES (Mécanisme européen de stabilité) en février dernier. Hollande devra-t-il alors se tourner vers la droite ou le centre pour faire passer ses textes ? On n’en est pas là, mais le scénario est déjà envisagé par certains responsables socialistes. « Il ne faut pas une majorité prison- nière » du Front de gauche, met en garde Vaillant, tout en rappelant qu’entre 1997 et 2002, sans majo- rité absolue, le PS a réussi à gouverner avec ses alliés « sans passer par le 49-3 ». Mais c’était au temps de la « gauche plurielle », aujourd’hui défunte.

Nathalie Segaunes
Article paru dans le numéro 444
du mercredi 25 AVRIL 2012

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