Malek Boutih, chantre des héros inconnus

par Eric Fottorino

Photo : BERTRAND GUAY / AFP

Malek Boutih n’aime pas les personnages hors du commun. Il préfère l’héroïsme des anonymes et s’inspire volontiers de la philosophie du « ni dieu ni maître ». À quelques exceptions près : Victor Hugo, Arafat, Mitterrand et… Julien Dray, fondateur de SOS Racisme.

Un café de la place Pigalle, une terrasse au soleil. C’est ici que Malek Boutih nous accueille. Les idoles, il n’y croit pas beaucoup. « Clemenceau, superchef de guerre. Mais un million de morts n’ont pas de nom. » Le ton est donné, direct, simple, avec l’énergie spontanée de qui aime parler sans calcul. « Instinctivement, dans le champ politique, je suis rétif à l’idée des grands personnages qu’on admire. Je suis du fond de la gamelle, pas du dessus », dit tout sourire l’ancien président de SOS Racisme. « Je n’irai jamais à Jarnac pour une céré- monie en l’honneur de Mitterrand. Les héros du peuple, les élites les volent au peuple. Quand ils sont morts, ils redeviennent comme tout le monde : de la poussière. Ce qui compte, c’est leur énergie. Pour les honorer, on devrait plutôt rendre hommage à des gens qui s’inspirent d’eux, des héros inconnus. Il y en a, mais ils ne font pas de bruit… »

Deux personnages

Malek Boutih croit beaucoup, en revanche, « à l’histoire des anonymes que l’on n’écrira jamais ». Ou alors qui fera l’objet d’ouvrages en auto- édition, à la diffusion confidentielle. Il pense au destin de Jan Valtin, un ancien du Komintern qui termina sa vie aux États-Unis après avoir connu les purges staliniennes, la guerre, la torture, les attaques des meetings des sociaux-démocrates en Allemagne. « Il écrit un témoignage oublié de tous pour dire : regardez ce que j’ai vu. » Plus près de lui, il n’a pas oublié le nom de son instituteur de classe primaire à Levallois, M. Albertini, un instituteur de la première génération « post-68 », en décalage avec l’image traditionnelle de sévérité. « J’avais peur de l’école. Il m’a débloqué. »

Pourtant, une fois exprimée sa réticence à louer les grands hommes, le socialiste ne cache pas son admiration intellectuelle pour Victor Hugo, « à cause de son parcours à l’envers. C’est tellement facile d’être révolutionnaire à 20 ans. Lui était conservateur et royaliste dans sa jeunesse. Plus il a vieilli et plus il est devenu révolutionnaire. » Réflexion faite, deux personnages ont compté avant tout pour le jeune homme Malek Boutih. Le premier, c’est Arafat, « à cause des Palestiniens ». Un attachement d’instinct mais profond : « Je ne savais pas bien qui il était. J’ignorais la notion de terroriste. Pour moi, il incarnait les déracinés. Les gens qui n’avaient rien, qui n’étaient pas chez eux. » L’autre figure est celle de Mitterrand. Par réaction. « Il se trouve que j’étais scolarisé au lycée Saint-James de Neuilly. Je ne m’intéressais pas à la politique. Pour moi, la politique c’était l’international. À Neuilly, Mitterrand était vécu comme le représentant de la masse profonde, celle des prolos, des ouvriers, les gens qui ont au maximum deux paires de chaussures par an. J’aimais bien Mitterrand car ceux de Neuilly ne l’aimaient pas. »

Sa réticence à admirer semble s’estomper quand il sort de la « posture intellectuelle » pour privilégier « les moments forts de l’histoire » où les valeurs de courage l’emportent sur tout le reste. « J’aime Manouchian et ceux de l’Affiche rouge », dit-il comme un cri du cœur, retrouvant la chanson de Léo Ferré sur un texte d’Aragon :

« Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants (…) ».

Un moment décisif

Oui, cette histoire l’émeut. « Ces hommes avaient agi par esprit républicain car ils n’étaient pas français.

Ils ont accompli un acte de résistance non comme Français, mais comme patriotes. » C’est dans le même es- prit qu’il rend hommage à Maurice Audin, ce jeune professeur de mathématiques qui fut torturé et assassiné par les services fran- çais parce qu’il soutenait la cause de l’indépendance algérienne. « Je me fous de ses idées, de savoir qu’il était communiste. Il était patriote. » Pour Malek Boutih, plus que des hommes, c’est un moment décisif de notre pays, de notre nation, qu’il admire par-dessus tout : la Révo- lution française. « Je ne la vois pas comme une institution mais comme un destin, explique-t-il. 1789 n’est pas 1917, c’est un événement plus important car cette période remplit l’histoire de l’humanité. Les révolution- naires font franchir un cap à la société. Le reste de la pensée politique mondiale est né de la Révolution française qui met en avant le peuple. » Voilà sa boucle bouclée : les anonymes plutôt que les héros. Là encore cependant, il distingue des visages et des noms. Par exemple celui de Saint- Just. « Il faut lire son Discours sur la Constitution. C’est l’œuvre d’un visionnaire. C’est cela qui est extraordinaire. Dans les écrits révolutionnaires, il est question du mal français, des ter- ritoires, de l’évolution de la France. Tout cela a été pensé par ces hommes, c’est très actuel. En même temps on souffre pour eux car ils parlent d’un monde qui n’existe pas. »

Sans transition il cite le nom de Ju- lien Dray parmi ceux qu’il admire et respecte, même s’il s’en est dés- ormais éloigné au point de le com- battre. Pourquoi ? « Pour une raison simple : Julien Dray prend le temps de former les gens à la politique quand les autres ne font que s’en servir. » Comme d’autres, Malek Boutih a été pris en main par Dray qui lui a appris ce qu’est militer. Pas en gou- rou mais en éducateur.

Une inspiration profonde

Et quand il se projette dans l’ave- nir, il reconnaît sans détour qu’à ses yeux « la fonction politique la plus romantique, la plus porteuse d’histoire, c’est celle de député. » Candidat aux législatives dans l’Essonne, il voit dans ce genre de mandat l’expression de son aspira- tion profonde à rendre la politique aux modestes, aux anonymes. « Si le Parlement n’existait pas, je ne serais candidat à rien », observe Malek Boutih. « La plus grande in- justice, c’est l’homogénéité sociale et culturelle des institutions. » Ce qui lui plaît, ce sont les parcours à la Bérégovoy avec son CAP, à la Monory dans le cambouis de son ga- rage, ou encore à la Jean Lassalle, le député bayrouiste issu d’une li- gnée de bergers des Pyrénées. « Il manque de gens qui s’essuient les lè- vres au revers de leur manche, comme chantait Ferrat », conclut celui qui se bat sans compter contre toutes les discriminations, avec à l’esprit chevillée cette pensée cardinale : « Quand on vient de mon milieu, il y a des choses qu’on voit plus que d’autres : le hasard et la chance. »

Eric Fottorino
Article paru dans le numéro 444
du mercredi 25 AVRIL 2012

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