Open data : l’ouverture des données publiques en suspens

par Tatiana Kalouguine

Présentation le 5 décembre 2011 de data.gouv.fr, la plate-forme d’ouverture des données publiques. PHOTO DR

Depuis deux ans les initiatives d’open data se multiplient en France. L’enjeu : améliorer la transparence démocratique, rapprocher l’administration des citoyens et, surtout, stimuler l’économie locale. Mais le décollage de la « data économie » se fait attendre.

Les citoyens, chercheurs et organismes soussignés vous écrivent pour vous demander d’engager le département d’Indre-et-Loire dans l’ouverture de ses données publiques. » Dans une lettre ouverte de décembre 2011, le collectif Opendata37 exhorte ses conseillers généraux à imiter d’autres départements français : Saône-et-Loire, Loire-Atlantique, Gironde ainsi que des villes telles que Brest, Montpellier, Paris, Toulouse, Nantes ou Lyon et des intercommunalités comme Rennes Métropole et la communauté urbaine de Bordeaux (CUB). Ces territoires, tout comme l’État français, et avant lui la Finlande, l’Australie, les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Espagne, ont entrepris de mettre à la disposition de tous, sur le Web, des volumes importants de données publiques « brutes ». Montant des subventions publiques, délibérations de la collectivité, ouvrages disponibles en bibliothèque, mesures en temps réel de la qualité de l’air ou de l’eau, trajets et horaires des bus, géolocalisation des caméras de surveillance, des monuments, des déchetteries, des bureaux de vote ou des accès handicapés…

On trouve de tout sur les sites d’open data. De tout, et parfois n’importe quoi, mais peu importe : le mouvement est lancé, rien ne semble pouvoir l’arrêter. « Aujourd’hui toute personne doit pouvoir accéder à la donnée publique, sans barrière économique, technique ou juridique », se réjouit Tangui Morlier, le fondateur du collectif Regards citoyens. Encouragés par une directive européenne de 2003 transposée en droit français en 2005, les mouvements citoyens ne se privent pas de rappeler à l’ordre les élus récalcitrants.

Début 2012 l’État français a mis à la disposition du public, sur le site data.gouv.fr, quantité de jeux de données téléchargeables collectées auprès de divers ministères (Affaires étrangères, Justice, Environnement, Culture…), mais aussi de l’Insee, La Poste, la BNF, le CSA ou même d’entreprises publiques telles que la SNCF ou la RATP. L’initiative a donné une visibilité nationale à ce concept encore marginal. Mais c’est Rennes Métropole qui fut le précurseur en lançant fin 2010 son « entrepôt de données ». Ont suivi une petite dizaine de villes grandes et moyennes, ainsi que deux départements.

Un marché potentiel de 27 milliards en Europe

D’abord méfiants, les élus locaux se laissent peu à peu convaincre par les arguments en faveur de l’open data. Certes, il y a l’obligation légale, mais il y a surtout un intérêt socio-économique. « L’administration n’a pas les moyens de développer des services pour smartphones, ouvrir ses données permet de stimuler les initiatives locales et développe le tissu économique », explique Nicolas Goin, directeur de la société de conseil Lecko. L’enjeu est avant tout d’optimiser l’argent public. « La ville de Washington, parmi les premières villes américaines à se lancer dans l’open data, a chiffré à 4 000 % le retour sur investissement de la mise à disposition de ses données ! » poursuit le consultant, coauteur d’une étude sur l’open data dans les collectivités locales. Les perspectives de ce marché en puissance seraient énormes. La Commission europé- enne les a évaluées à 27 milliards d’euros à moyen terme sur le Vieux Continent.

Chaque nouveau site d’open data fait le « buzz », permet de rajeunir une image publique tout en jouant la carte de la transparence et de la proximité. En septembre 2011, le département de Saône-et-Loire, alors présidé par Arnaud Montebourg, lance son site opendata71.fr. Grande première en France, le site publie le détail des notes de frais de tous les élus et les dépenses de la collectivité. L’initiative tombe à point nommé, au beau milieu de la campagne pour les primaires socialistes.

« C’est une nouvelle façon de lier l’administration et ses administrés, c’est de la co-construction », observe Bernadette Kessler, qui a participé à l’expérience pionnière de Rennes Métropole. « Cela valorise l’action des administrations et du politique, commente Tangui Morlier. En permettant à n’importe qui d’utiliser leurs données, les élus ont l’opportunité d’expliquer le fonctionnement de l’administration, la prise de décision publique. On n’a pas forcément le temps de faire de la pédagogie, l’open data permet de se reposer sur des intermédiaires, des médiateurs pour le faire. »

Tous ne jouent pas le jeu de la transparence

Mais qu’on ne s’y trompe pas. La plupart des élus ne jouent pas jusqu’au bout le jeu de la transparence démocratique. Les données budgétaires, fiscales, les délibérations sont ainsi extrêmement marginales dans le grand bazar des données libérées. « Pour l’instant les catégories de données se concentrent autour des sorties, des transports, de l’environnement et des hautes technologies. Des choses simples et pratiques dont l’utilisateur peut s’emparer », commente Julien Le Bot, fondateur de Yakwala, un service d’informations « hyper locales » qui s’appuie sur les bases de données publiques.

L’open data est encore loin de l’Eldorado espéré. « On n’a pas encore réussi à créer de véritable écosystème. Le problème c’est que les données libérées ne sont pas intéressantes ! » se désole Thomas Saint-Aubain, chercheur à la Sorbonne et corres- pondant pour la mission Étalab au ministère de la Justice. Ainsi la plateforme du gouvernement français data.gouv.fr manque de données dans l’éducation, l’agriculture ou la santé. Certaines données sont payantes, comme la base des prix des carburants à la pompe, disponible pour 145 000 euros*. Des entreprises publiques ou de délégation de service public comme Météo-France ou l’IGN continuent à commercialiser une partie de leurs précieuses bases statistiques.

En outre, certaines administrations diffusent des données dans des formats inexploitables qui empêchent tout traitement informatique. Conséquence, les quelques initiatives journalistiques marquantes de « datajournalisme » réalisées par les sites Owni.fr ou nosdeputes.fr restent rares. Elles ne sont possibles qu’au prix d’un énorme travail de collecte, recoupement et retraitement d’informations éparpillées dans des documents parfois non numérisés. Pas vraiment conforme à l’esprit de l’open data.

Quant aux applications commerciales, elles tournent toutes autour des mêmes cartes interactives des transports, accès handicapés, parcs et jardins. Et pour inciter les ini- tiatives, les collectivités doivent littéralement subventionner les start-up par le biais de concours d’applications fort coûteux. Les entrepreneurs, qui fourmillent d’idées, attendent mieux. « Si toutes les administrations se mettaient à libérer leurs données, zones de cha- landises, profil sociologique sur un territoire, évolution démographique, emplacement des commerces, il serait possible de réaliser pour un tarif raisonnable une petite étude de marché sur mesure, basée sur un territoire », s’enthousiasme Julien Le Bot. L’en- trepreneur se dit prêt à développer un tel service.

Rassembler les données de plusieurs territoires

L’open data implique de revoir son rapport à ses administrés, ce qui ne va pas sans quelques grincements de dents. Passer en mode « ouvert » signifie en particulier d’au- toriser les individus à enrichir les bases de données avec leurs propres informations, chose impen- sable actuellement. « En France, les décisions se prennent au plus haut niveau et tout fonctionne en circuit fermé, regrette Thomas Saint-Aubin. Le patrimoine n’est pas vivant, faute de mise à jour, il s’appauvrit. » Des expérimentations sont en cours : depuis juillet, le site de données publiques de Montpellier met en ligne des cartes « citoyennes » de la ville, renseignées par les inter- nautes. Il reste enfin à régler la question de l’homogénéité des données, souvent éparpillées entre la ville, le département et la région (dans l’éducation ou la voirie), parfois collectées par deux départements voisins. « Le paysage de l’open data est aujourd’hui trop éclaté, chacun travaille dans son coin, estime Nicolas Goin. Or chaque niveau territorial possède des jeux de données complé- mentaires, il est donc nécessaire que deux collectivités proches puissent se mettre autour d’une table, au-delà des clivages politiques, pour mettre leurs données en commun. » Ce qu’a fait la ville de Bordeaux avec la CUB et le département de Gironde.

Il est temps de passer à la phase 2 de l’open data. Mais après l’impulsion donnée par Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d’État à l’économie numérique, c’est l’attentisme qui domine aujourd’hui. Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture, officielle- ment en charge de ce dossier, a refusé d’aborder la question avec nous. Pourtant ce thème figure dans la charte de déontologie que Jean-Marc Ayrault a remise à ses ministres en juillet : il y réclamait alors « une action déterminée pour la mise à disposition gratuite et commode sur Internet d’un grand nombre de données publiques ». Comme l’a fait Rennes en 2010, ce sera sans doute aux territoires de montrer la voie.

* La mission Étalab a publié fin juin 2012 sur data.gouv.fr une liste de données publiques soumises à redevance de réutilisation.

Tatiana Kalouguine
Article paru dans le numéro 449
du mercredi 19 SEPTEMBRE 2012

2 réflexions au sujet de « Open data : l’ouverture des données publiques en suspens »

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