Cahiers de campagne – 2

par

Par Michèle Cotta

Journaliste (a Europe 1 de 1956 a 1966), depute de la Drome de 1967 a 1968 puis reelu en 1973, 1978 et 1981, ministre de François Mitterrand de 1981 a 1986, Georges Fillioud est mort jeudi 15 septembre. Il laissera son nom dans l’histoire de l’audiovisuel avec la loi sur la communication autorisant les « radios libres ».

Mercredi 14 septembre
Dominique de Villepin relaxé en appel dans l’affaire Clearstream. Victoire sur toute la ligne de sa défense : pas de complicité de dénonciation calomnieuse, pas de preuves que l’ancien Premier ministre ait eu en sa possession les listings falsifiés établis par Imad Lahoud et Jean-Louis Gergorin.

Sous les voûtes du Palais de justice, l’ancien Premier ministre a célébré avec toute la solennité voulue son innocence reconnue, après, a-t-il précisé une fois de plus, « six ans d’un acharnement sans précédent ».

Pour autant, bien malin qui pourrait dire le chemin que prendra Dominique de Villepin dans les mois qui viennent. Celui de la guerre ou celui de la réconciliation ? Le verra-t-on, les armes à la main, apporter son souffle et la force de ses convictions à une candidature présidentielle, bataille qu’il livrera, dans ce cas, sans gros bataillons, sans espoir de gagner, mais avec celui de faire perdre son adversaire ? Choisira-t-il, au contraire, de retrouver son rang dans la majorité, oubliant ou tentant d’oublier son ressentiment contre Nicolas Sarkozy ? Une chose certaine : il ne finira pas pendu à un croc de boucher.

Jeudi 15 septembre, matin
Georges Fillioud, qui est mort ce matin, avait mauvais caractère. Très mauvais même, parfois. C’est pour cela qu’il n’a jamais vraiment été un homme politique.

On ne l’a jamais vu se livrer à des contorsions, se plier aux petits jeux du pouvoir, il n’aimait pas plus que cela les ors des palais républicains et n’a jamais fait sa cour à personne pour obtenir une faveur, une promotion, un autre ministère, plus grand, plus important, ou peut-être plus facile.

Il était pourtant un compagnon de la première heure de François Mitterrand, engagé derrière lui dès les années 1965, dans la petite convention des institutions républicaines d’où Mitterrand prit le départ pour conquérir le PS d’abord, l’Élysée ensuite, après deux essais infructueux. Nœud papillon, visage carré sur une silhouette élégante, il a été un des premiers à comprendre les aspirations à la liberté de catégories entières de la population française, des jeunes surtout, telles qu’elles s’exprimaient, dès la fin des années 1970, à travers les radios libres.

Il a compris, avant bien des politiques qui entouraient François Mitterrand, qu’à la gauche arrivée au pouvoir il fallait avant tout libérer les ondes et mettre fin à l’archaïque monopole de l’État sur la diffusion des services audiovisuels. C’est ce qu’il s’est attaché à faire en priorité, en soumettant au Parlement, un an après son arrivée au ministère de la Communication, sa loi de juillet 1982, dont le premier article était cette belle phrase, d’apparence banale, en réalité révolutionnaire dans les médias français tels qu’ils fonctionnaient jusqu’alors : « La communication audiovisuelle est libre ». Elle l’est devenue, en effet, avec l’immédiate éclosion de mille six cents – vous avez bien lu mille six cents – radios privées, auxquelles la Haute Autorité, elle aussi créée par la loi de 1982, devait accorder leur autorisation, la liberté en matière audiovisuelle étant soumise néanmoins à une nécessité technique, celle de trouver des fréquences en nombre suffisant. Canal+, la 5, la 6 ont vu le jour un peu plus tard. Même s’ils ont changé, depuis, de propriétaires, Georges Fillioud restera toujours celui qui le premier s’est penché sur leurs berceaux.

Jeudi 15 septembre, soir
Nicolas Sarkozy, accueilli en libérateur à Tripoli. Ainsi s’achève le premier acte du conflit qui est, en quelques mois, venu à bout de la dictature de Mouammar Kadhafi. Les anciens colonisateurs, la France et la Grande-Bretagne, Sarkozy et Cameron main dans la main, devant la foule en liesse, cette issue n’était pas assurée au premier jour de l’intervention militaire de l’OTAN. Les actes qui suivent seront-ils aussi heureux que celui-là ? Comment organiser une démocratie dans un pays divisé, où les clans et les tribus désormais fortement armés risquent bien, le jour venu, de réclamer leur part de pétrole ? Comment éviter que, comme l’a dit un jour Benyamin Netanyahu, les printemps arabes ne se terminent en automnes iraniens ? L’histoire n’est pas finie, même si elle l’est aujourd’hui – et qui le regretterait ? – pour Kadhafi. Hollande, Aubry, Valls, qui sort vainqueur du débat de ce jeudi ? Les primaires, tout simplement. Ce n’est pas si mal. Car de cette confrontation entre les cinq candidats du Parti socialiste, auquel s’est joint, un peu décalé, le président du Parti radical, beaucoup redoutaient le pire : le désordre, les prises de bec ou autres perfidies. Rien de tout cela : un débat maîtrisé, policé, où chacun s’est exprimé sans animosité, mais sans contrainte. Au menu : dette, éducation, nucléaire, emploi. Quelles que soient leurs différences, importantes sur l’abandon ou la réduction du nucléaire, ou moins tranchées sur le périmètre de réforme fiscale ou la lutte contre le système financier, l’essentiel est que les six participants ont exprimé leur volonté commune de lutter contre la dette. L’austérité, plus ou moins sévère, figure ainsi au programme de tous.

C’est ainsi la conception d’un socialisme de gouvernement et pas d’un socialisme d’opposition qui s’est dégagée de ces deux heures de débat, que François Hollande a marqué de son autorité et Martine Aubry de sa compétence. Sans oublier Manuel Valls et Arnaud Montebourg, dont l’ardeur et la nouveauté ont enthousiasmé les internautes des réseaux sociaux. Seule Ségolène Royal a marqué le pas, moins « habitée » qu’elle l’était il y a cinq ans.

Au nombre de téléspectateurs qui ont regardé jusqu’au bout cette émission de plus de deux heures, cinq millions, on mesure le phénomène, nouveau en France, de ces primaires citoyennes. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette affaire : ce sont les socialistes français qui auront sans doute définitivement introduit en France un processus électoral américain. Et non le président de la République, plus volontiers américanophile qu’eux.

Samedi 17 septembre
Coup de gueule, il n’y a pas d’autre mot, de Jacques Delors contre la division des ministres des Finances européens au moment où l’Europe fait eau de toutes parts. Pas d’accord ce soir en Pologne entre les 17 participants sur les mesures à prendre et les aides à apporter à la Grèce. Pas le moindre pas en avant. Prochaine réunion en octobre quand sans doute, il sera trop tard. Que les Européens se débarrassent de la Grèce comme on se coupe un bras ou qu’ils consentent un prêt, mais qu’ils fassent quelque chose plutôt que, d’une capitale européenne à l’autre, le constat de leurs peurs et de leurs impuissances.

Dimanche 18 septembre
Dirais-je qu’on souffre pour lui ? Non que Dominique Strauss-Kahn ait été malmené par Claire Chazal, au vingt heures de TF1. Mais voir un esprit les plus brillants de son temps avouer publiquement une « faute morale », devant des millions de Français à l’heure du dîner ; le voir renoncer en direct à tout ce qui a été sa vie, la politique, pour n’avoir pas su, un matin, éviter une tentation véritablement suicidaire – sur laquelle il n’a pas dit grand-chose –, voir que, même si son texte a été préparé, presque appris, tout éclair dans ses yeux a disparu, est un spectacle presque insupportable. Pourquoi parler, pourquoi parler aujourd’hui ? Rien ne l’obligeait à le faire et les Français ne le réclamaient pas. Ses camarades socialistes auraient tout fait pour qu’il se taise, au moins jusqu’en mai prochain. Quant à ses adversaires, auxquels aujourd’hui il ne fait plus peur, il ne les a pas fait bouger d’un pouce. Les 13,5 millions de téléspectateurs n’y changeront rien. Après le vingt heures, l’heure a sonné de la grande solitude.

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