La guerre contre Aqmi, mode d’emploi

par François Clemenceau

Combattants d’Al-Qaida du groupe Al-Shabaab, en Somalie. Crédit : ABDURASHID ABDULLE/AFP

Au sommet méditerranéen de La Valette le week-end dernier, à Dakar ce vendredi puis au sommet de la Francophonie à Kinshasa, un seul sujet majeur : la reconquête du Nord-Mali, tenu par Aqmi et des factions islamistes armées depuis plus de six mois. Présentation du casse-tête des sables.

En juillet dernier, à l’initiative de la France, la résolution 2056 a été adoptée par le Conseil de sécurité. Sous l’égide du chapitre VII, qui envisage l’utilisation de la force, elle appelle les États à s’unir pour consolider le régime de transition au Mali et défendre l’intégrité territoriale du pays. Depuis l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre, au cours de laquelle les autorités maliennes ont souhaité la mise en place d’une force d’intervention internationale, la France est en première ligne pour favoriser la recon- quête de souveraineté du Mali.

Une nouvelle résolution devrait être soumise au vote dans les jours qui viennent pour inviter les parties à négocier. Autrement dit, le gouvernement malien transitoire appel- lera des représentants des Touareg indépendantistes du MNLA (Mou- vement national de libération de l’Azawad), d’Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique), du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) et d’Ansar-Dine à discuter directement ou via une médiation africaine. Une deuxième résolution est en cours de rédaction pour autoriser la mise en place d’une force inter- nationale au Mali. Avec pour objectif de stabiliser le régime à Bamako et de reconquérir par les armes le nord du pays.

La génération de forces

Au départ, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) devait fournir l’essentiel des troupes. Le but était de disposer d’au moins 3 000 hommes, formés et équipés, et de les regrouper au sein d’une force d’interposi- tion et/ou d’intervention. Seuls trois pays disposent des effectifs nécessaires et d’un minimum d’expérience : la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Sénégal. La Mauritanie a quitté la Cédéao il y a douze ans, et préfère à ce stade, comme l’a confié son Président à François Hollande vendredi dernier, « verrouiller ses frontières plutôt que de se dégarnir ». Même attitude pour le Niger, qui fait partie de la Cédéao, compte tenu de la proximité immédiate du conflit sur son flanc ouest. Quant à l’Algérie, elle aussi hors-Cédéao mais puissance régionale majeure, pas question disent ses responsables d’intervenir directement au sud car ce serait prendre le risque de faire revenir sur le sol algérien certains des responsables d’Aqmi d’origine algérienne. C’est en raison de ces défections « solidaires » que l’état-major à Paris envisage d’en appeler à d’autres forces africaines plus lointaines mais plus fortes. Le Tchad, qui a une grande expérience des guerres des sables, et l’Afrique du Sud sont cités comme des ren- forts crédibles.

L’objectif

Si le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a utilisé le terme « Sahelistan », c’est pour comparer la sanctuarisation terroriste. En Afghanistan, celle d’Al-Qaida et de ses alliés talibans, au Nord-Mali, celle d’Aqmi et de ses comparses islamo-criminels versés dans tous les trafics. « En fait, il ne s’agit pas de faire la guerre pour de nobles motifs humanitaires contre les coupeurs de mains et pour libérer les femmes voilées », confie un proche du ministre de la Défense. Mais bien de mener une opération pour « éradiquer le terrorisme ». Pour se concilier les faveurs des trois grands voisins algérien, mauritanien et nigérien, pas question de pourchasser Aqmi pour lui faire repasser l’une des fron- tières, ce qui ne ferait que déplacer le problème. L’objectif est bien d’anéantir les forces terroristes et soumettre ceux qui se rendront. Deuxième impératif : il ne s’agit pas d’installer au Sahel une force pérenne qui finirait par s’y enliser mais de mener une guerre limitée dans le temps. Le syndrome de l’Afghanistan est dans toutes les têtes.

Le calendrier

Certains États impliqués ou sollicités ne souhaitent pas s’aventurer au Mali tant que la situation politique ne sera pas stabilisée. Car, à leurs yeux, le gouvernement d’union nationale de transition n’est pas crédible et mieux vaudrait passer par des élections d’abord afin d’avoir un cadre légitime et un partenaire plus fiable. Parmi les légalistes figurent les États-Unis, qui cultivent un lien fort avec l’Algérie mais s’inquiètent des menées d’Aqmi, surtout depuis l’assassinat de leur ambassadeur en Libye. Mais aussi certains pays d’Europe du Nord comme la Finlande et le Danemark ainsi que l’Autriche. En admettant que ces obstacles soient levés et que les troupes soient réunies, l’Union européenne, avec la France en tête de pont, « assisterait » l’opération militaire. Renseignements, logistique des transports de troupe,

formation et expertise à l’arrière du front. Le modèle suivi ressemblerait à celui de la Somalie où, derrière le Kenya, les Européens forment les troupes et orientent les manœuvres visant à débarrasser le pays des shebabs et consolider le pouvoir civil en place à Mogadiscio, le tout sous bannière de l’Union africaine et des Nations unies. « Pour l’instant, nous enjambons les haies les unes après les autres », confie-t-on dans l’entourage de François Hollande. Les militaires, eux, ne voient pas de calendrier idéal, parlent d’une intervention « avant la saison des pluies » (de juillet à septembre 2013), les plus pessimistes évoquent la saison suivante.

Le risque politique

Il est considérable. François Hol- lande n’a pas choisi cette guerre mais elle est devenue la sienne par la force des choses. Le Sahel fait partie de l’espace francophone et Aqmi a déclaré les hostilités en enlevant des otages français au Niger et au Mali. La France est éga- lement convaincue que l’option du statu quo laisserait planer le risque d’un renforcement d’Aqmi, très menaçant pour les intérêts français dans cette région des plus prometteuses sur le plan minier. Le Sénégal voisin, seule démocratie forte de la sous-région, pourrait être fragilisé par une implantation progressive d’un salafisme actif dans le nord-est frontalier du Mali. François Hollande a convaincu ses partenaires d’Europe du Sud que la France n’était pas la seule concernée par la menace. Reste donc à passer à l’action. Les ministres de la Défense européens se verront d’ici la fin du mois pour mettre en commun leurs offres de service : chaque contribution comptera. Le risque est à la fois dans la lenteur, l’inefficacité et, si l’opération prend forme sur le terrain en appui des forces africaines, dans l’enlisement. Chaque chef d’État français de la Ve République a eu son lot de guerre sur ce continent voisin. De Gaulle et Pompidou bien sûr dans l’après-décolonisation, Giscard en Centrafrique et au Zaïre, Mitterrand au Tchad et au Rwanda, Chirac et Sarkozy en Côte d’Ivoire et en Libye. François Hollande affronte au Sahel celle qui mélange tous les mauvais ingrédients des précédentes : l’incurie politique, la criminalisation des élites, les trafics transnationaux, le fanatisme religieux et la menace terroriste. Sans parler de la vie de nos otages retenus dans le désert sahélien, un échec dans ce conflit serait lourd de conséquences.

François Clemenceau
Article paru dans le numéro 452
du mercredi 10 OCTOBRE 2012

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