« Les affaires et la corruption délégitiment le pouvoir politique au moment où il devrait reprendre la barre face aux marchés »

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Interview de Mme Eva Joly, par Ludovic Vigogne

Eva Joly entend bien être la candidate anticorruption. Pour la candidate d’EELV, il ne s’agit pas de lancer des boules puantes mais de renouveler la démocratie en bâtissant une société débarrassée de la culture de l’impunité qui, selon elle, gangrène les relations sociales.

Les affaires ne cessent d’occuper la une des journaux depuis la rentrée. Quelle place auront-elles selon vous dans le débat présidentiel de l’année prochaine? Pensez-vous qu’elles influencent beaucoup les Français ?
Nul ne peut le dire. Mais je souhaite que la question de l’éthique en politique et de la responsabilité des hommes et des femmes politiques soit mise en débat avec vigueur, parce que je crois que c’est l’une des clés de la période actuelle.

Pourtant, en 2002, Jacques Chirac a été réélu alors que plusieurs affaires le menaçaient. Quel enseignement tirez-vous de cet exemple ?
Comparaison n’est pas raison. N’oublions pas l’état de sidération dans lequel les Français se sont rendus alors aux urnes. Contre toute attente, c’est Jean-Marie Le Pen que Jacques Chirac a affronté au second tour de la présidentielle. Dès lors, le choc émotionnel qui s’est ensuivi l’a emporté sur toute autre considération.

Les affaires peuvent-elles être aussi un problème pour le PS ?
Elles devraient être considérées comme un problème pour l’ensemble des responsables politiques, car elles gangrènent la démocratie, qui n’est qu’une construction fragile basée sur la confiance. La mise en examen de M. Jean-Noël Guérini montre par exemple combien il est important d’avoir des règles très claires sur les conflits d’intérêts. On ne devrait pas avoir un président de Conseil général dont le frère est attributaire de marchés, indirectement ou directement. Les citoyens ne devraient pas avoir à se demander si les deux frères Guérini se partagent un marché ! Cette situation ne devrait pas exister. Ce type de comportement nourrit la défiance à l’égard de la politique et finit par dégoûter les citoyens.

Mais n’est-ce pas quand même un débat secondaire par rapport à la crise économique que traversent actuellement la France et l’Europe ?
J’ai la conviction contraire. Nous ne vivons pas une mais trois crises conjointes : une crise financière, une crise sociale et une crise environnementale. C’est dire si nous avons besoin d’une régulation politique forte pour enrayer cette triple crise qui nous frappe. Or les affaires et la corruption « impuissantent » le pouvoir politique en le délégitimant, au moment même où il doit reprendre la barre trop longtemps abandonnée aux seuls marchés. La question de la crédibilité des responsables politiques n’est donc pas marginale. La rupture entre le peuple et ses représentants n’a rien de bon. Cette situation engendre des risques dont chacun doit prendre conscience. La France est une vieille nation, mais son caractère éruptif demeure intact. Attention à la crise de régime !

Diriez-vous qu’aujourd’hui en France la corruption reste importante ?
Le mot corruption est impropre pour décrire l’engrenage des petits arrangements avec la morale publique que chacun s’autorise. Mais les conséquences sont là. Prenez par exemple l’affaire du Mediator. Ce ne sont sans doute que quelques dérogations à la loi qui ont mis en péril la santé des victimes de la cupidité de Servier. Je plaide pour un sursaut collectif. Je ne veux pas crier au feu et attiser ainsi l’incendie qui couve. Mais force est de constater que notre pays souffre d’une culture de l’impunité qui gangrène tous les étages des relations sociales. La France ne s’est pas attaquée sérieusement à l’existence des paradis fiscaux, à l’évasion fiscale. Les conflits d’intérêts demeurent dans notre pays une pratique courante. En outre, les relations incestueuses entre le monde des affaires et la classe politique ne participent pas à la bonne santé de notre démocratie.

Face à cette situation, la justice est-elle suffisamment libre ?
Elle ne l’est jamais assez. Mais sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, nous avons atteint un pic de la volonté de contrôle du pouvoir judiciaire par le pouvoir politique. L’affaire Woerth-Bettencourt n’a-t-elle pas tristement démontré que le pouvoir en place ne tolérait pas une justice indépendante ?

Que proposez-vous pour améliorer les choses en ce domaine ?
En matière de justice, je veux lutter contre la justice à deux vitesses. Tous les justiciables doivent être égaux devant la loi, indépendamment de leur place dans la société. Je sais que les électeurs, eu égard à mon histoire, m’attendent avec vigilance sur les questions de justice. Je ferai connaître le détail de mes positions dans les semaines qui viennent. Mais l’actualité m’oblige à redire ici que je plaide pour la modification du statut pénal du chef de l’État. Nul ne doit donner le sentiment d’être au-dessus des lois.

Serez-vous dans cette campagne la candidate anticorruption ?
Pour réussir à mettre en œuvre une véritable politique écologique, nous devons redonner vie au pacte civique qui nous lie. Or la corruption, c’est précisément la transgression de ce pacte. Au fond, la corruption c’est d’abord le triomphe du chacun pour soi et la défaite du bien commun. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas d’écologie possible sans une lutte contre l’esprit de corruption. Mais chacun sait que l’écologie est un projet global, qui ne se limite pas à la dénonciation des turpitudes des élites. Dans la campagne qui s’ouvre, je compte porter l’idée d’une refondation écologiste de la République autour de l’idée du bien commun. Je veux engager la transition écologique, renouveler la démocratie et bâtir une société plus juste.

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