Audition • Après avoir organisé une audition publique le 29 novembre 2007 sur les sciences du vivant et la société, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) a réitéré l’exercice le 26 mars, réduisant cette fois le thème aux avancées scientifiques et aux enjeux éthiques de l’exploration du cerveau et des neurosciences.
Chargés de l’évaluation de la loi de bioéthique de 2004, Alain Claeys (SRC, Vienne) et Jean-Sébastien Vialatte (UMP, Var) ont jugé nécessaire de faire le point sur les connaissances relatives au cerveau et leur impact juridique et social. Absentes des précédentes lois de bioéthique, les neurosciences sont devenues un sujet de société, estiment les deux députés. Le public est en effet à la fois fasciné par les avancées de la connaissance du cerveau et craintif face aux possibilités « de manipulation, d’atteinte à l’autonomie de la volonté, à l’intimité de la vie privée », explique Alain Claeys. Ainsi, « la question de l’interruption des soins se pose pour une personne dans le coma ou dans un état végétatif mais dont on sait, grâce à l’imagerie médicale, que le cerveau présente encore des capacités de réaction intégrées », explique Hervé Chneiweiss, neurologue et membre du conseil scientifique de l’Opecst.
Prédiction
Autre sujet de questionnement : le caractère prétendument « prédictif » des neurosciences, sachant que « la prédiction statistique entraîne souvent une instrumentalisation des données qui aboutit à une discrimination », regrette Jean-Claude Ameisen, professeur de médecine. Cette idée que les neurosciences pourraient permettre d’anticiper les réactions des personnes se pose avec de plus en plus d’acuité, notamment depuis le vote de la loi de rétention de sûreté.
Pourtant, elle est en grande partie fausse. « A priori, on devrait pouvoir lire dans le cerveau », explique Stanislas Dehaene, directeur de l’unité Inserm-CEA de neuro-imagerie cognitive. Mais « on ne peut décoder l’état mental que lorsque les codes neuraux sont macroscopiques. Ce qui exclut tout ce qui relève de la personnalité. Il faudrait en effet descendre au niveau du microcode, du neurone, ce qui est aujourd’hui inaccessible. » En outre, ajoute-t-il, « nous sommes déjà satisfaits lorsque le taux de réussite est de 60 %, ce qui n’est pas beaucoup plus élevé que la probabilité de voir une pièce tomber sur le côté pile… » Pour cette raison, « le détecteur de mensonge est un fantasme. Il n’existe pas un unique état cérébral du mensonge car il existe toutes sortes de mensonges. Nous sommes bien loin de faire passer les gens sous un portique et de décoder leurs pensées ! », souligne-t-il.
Réparer…
Néanmoins, les applications actuelles de l’imagerie et des connaissances concernant le cerveau sont multiples. Par exemple, l’imagerie médicale permet d’identifier un infarctus cérébral, le médecin pouvant alors, si l’attaque a eu lieu dans les six heures précédentes, traiter le patient. Les progrès des neurosciences permettent aussi de retarder l’apparition des symptômes de la maladie d’Alzheimer ou de faire disparaître, grâce à la neurostimulation à haute fréquence émise par des implants cérébraux, des tremblements liés à la maladie de Parkinson. « Les implants pourraient également être utilisés en médecine régénérative », indique François Berger, professeur de médecine à l’Institut des neurosciences de Grenoble. « Les micro et nanotechnologies permettront aussi la délivrance de médicaments et de traitements localisés, tels que la chimiothérapie. On peut alors penser une sorte d’homme hybride, dont le cerveau lésé par un AVC ou un Alzheimer pourrait à nouveau fonctionner grâce aux nanotechnologies », ajoute-t-il.
…ou améliorer ?
De la réparation à l’amélioration des fonctions cérébrales, il n’y a qu’un pas que certains ont d’ores et déjà franchi. En témoigne, notamment aux Etats-Unis, la vague du « trans-humanisme », c’est-à -dire de l’humain imitant les objets qu’il a lui-même créé. Les adeptes de ce mouvement pensent par exemple envisageable à terme de « télécharger » le cerveau sur un support informatique. La convergence des biotechnologies, des nanotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives est à l’origine du trans-humanisme. L’objectif est clair : « l’amélioration de l’espèce humaine, voire l’immortalité, via notamment l’interconnexion et l’implémentation des cerveaux », explique Jean-Didier Vincent, professeur à l’université de Paris Sud-Orsay. Le trans-humanisme est « une idéologie potentiellement dangereuse, explique Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à Paris IV, qui anesthésie le sens commun et provoque une confusion entre le réel et l’imaginaire. Le scientifique doit faire la part de la réalité et contrôler les fantasmes que les neurosciences génèrent. »
La solution, selon la plupart des intervenants, repose principalement sur le consentement libre et éclairé des citoyens. Ces derniers doivent donc être informés, et ce, même si les neurosciences sont difficilement accessibles aux non-spécialistes. Reste que les réunions, conférences et débats qui on eu lieu ces dernières années ont permis de dégager des recommandations précises. La société civile demande par exemple que les recherches soient davantage orientées sur les maladies liées au vieillissement et qu’il soit interdit aux employeurs, aux assureurs, etc. d’utiliser les données tirées de l’imagerie médicale à des fins de sélection.
L’organisation par le Gouvernement d’un débat public début 2009, avant la révision de la loi bioéthique, devrait permettre aux citoyens d’exprimer leurs attentes concernant les neurosciences.
Carine Duvoux
Neuro-business, neuro-voleurs ?
Existe-t-il une « neuro-économie » ? Pour Olivier Oullier, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, la réponse est positive, les entreprises étant demandeuses de tout élément leur permettant de « mieux comprendre ce qui va déterminer les prises de décision du consommateur ». D’où l’apparition de « pseudo-sciences et de neuro-marchands de tapis », dont l’objectif est de faire croire qu’ils sont capables de « décrypter la pensée et de prévoir, d’anticiper les réactions ». Le chercheur explique qu’« il existe tout un business autour des sciences du cerveau : le neuro-marketing. Il suffit qu’un article sur la prédiction de l’acte d’achat paraisse pour que de grandes entreprises investissent dans les neurosciences. Pour le moment, les victimes sont les patrons à qui l’on surfacture des techniques qui ne fonctionnent pas. Mais demain, ce sera peut-être le simple citoyen. »
Pour autant, il faut se garder de réactions excessives, explique Olivier Oullier : « être trop alarmiste peut aboutir à freiner la recherche sérieuse en réduisant les crédits publics, mais ignorer l’économie des neurosciences serait également une erreur. La connaissance et sa diffusion sont les meilleures armes face aux neuro-charlatans. »
