Vincent Tiberj, docteur en science politique, chargé de recherche FNSP au Centre de recherches politiques de Sciences Po
Quel regard portez-vous sur ces élections européennes notamment en termes d’abstention ? Il y a là une forme de « rengaine européenne »...
Rengaine européenne certes. Mais c’est aussi le signe de ce qu’on appelle l’électeur conjoncturel. Il fut un temps où les variations d’abstention étaient plus simples. Les gens avaient l’habitude de voter régulièrement. Le vote était plus perçu comme un devoir que comme un droit. Aujourd’hui, un tiers des électeurs sont nés après 1971. Et de la politique, ils ne connaissent que la crise. Nous voyons émerger un électeur qui a besoin d’être convaincu pour se déplacer.
La participation est conjoncturelle. Elle tient notamment aux effets de la campagne, aux enjeux et à la manière dont les partis structurent la question posée. Si l’on compare ces élections à la présidentielle française, c’est 40 % de participation en moins. Et si l’on poursuit cette comparaison avec le dernier moment européen – le référendum – le taux de participation était de 69 %. Là , nous sommes à peine à 40 %. Il y a presque un électeur mobilisable sur deux qui ne s’est pas déplacé. Cela tient en partie au fait que la campagne a commencé très tard.
Enfin, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une crise de confiance à l’égard de l’Europe. C’est plus une réponse à un climat et au fait que les acteurs politiques ne jouent pas leur rôle.
Europe Ecologie a semble-t-il mené une campagne plus européenne que les autres partis qui sont restés dans le cadre national. Est-ce l’une des clés qui peut expliquer la victoire des Verts ?
La plupart des campagnes européennes sont en fait des campagnes nationales. Il faut donc éviter de tirer des conclusions sur l’état des forces au niveau européen. Si les Travaillistes ont perdu l’élection en Grande-Bretagne, c’est avant pour des raisons nationales. Même chose pour le PS en France.
Mais pour ce qui est de la campagne française d’Europe Ecologie, il faut bien voir plusieurs choses. D’abord, ce type d’élection est extrêmement propice à ce que l’on appelle le vote d’influence. Les électorats sont de plus en plus mobiles notamment au sein de la gauche. Ils bougent d’autant plus que l’enjeu n’est pas perçu comme important. La principale raison pour laquelle Europe Ecologie a obtenu de si bons résultats, c’est parce que le PS est bas. Il faut ajouter à cela une lassitude de cet électorat appelé à donner sa voix au PS alors que celui-ci ne fait que capitaliser sur un appel au vote utile. C’est ce qui se passe à Solferino depuis 2004. « Vote utile à gauche », « vote sanction à droite » : au bout d’un moment, il faut bouger et préparer l’alternative.
Par ailleurs, les Verts ont une légitimité européenne, une expertise sectorielle. Ce sont les élections où ils réalisent leurs meilleurs scores. Cela a commencé en 1989 avec Waechter puis en 1999 avec Cohn-Bendit. Ce parti est probablement le mieux organisé au niveau européen. Les autres, qu’il s’agisse du PPE ou du PSE, ressemblent plus à des confédérations.
Enfin, il y a la personnalité de Cohn-Bendit, seul responsable politique d’envergure qui change à chaque élection européenne de circonscription… En 2004, il a été tête de liste en Allemagne. C’est l’une des rares personnalités à avoir été élues dans deux pays différents.
Comment expliquez-vous la montée des droites européennes dans un contexte marqué par la crise ?
Ces élections sont un agrégat de logiques nationales. Tout le problème, c’est que l’on a 27 votes différents. Et cette montée de la droite s’explique avant tout par des variations au niveau national. En Grande-Bretagne, les conservateurs ont obtenu 27 % et ils ne sont pas particulièrement contents. Quel contraste avec l’UMP ! Il faut dire que le parti souverainiste a fait Outre-manche 17 %…
La droite peut monter en puissance mais elle n’est pas forcément unie. Les Conservateurs britanniques ont essayé de créer un autre groupe de droite réunissant les eurosceptiques classiques. Et surtout, ils se sont désaffiliés du PPE considéré comme beaucoup trop européen.
En France, nous constatons depuis plusieurs mois un président impopulaire, une montée des valeurs sociales…. Les membres de l’UMP semblent satisfaits et pourtant, le parti enregistre 11 points de moins que lors des dernières législatives françaises. Il suffit de prendre sa calculette pour voir que le total gauche est devant le total droite et encore en laissant le Modem au milieu. S’ils se contentent du rapport de force des européennes, ils risquent de déchanter en mars 2010.
Prenons ce sondage TNS Sofres où l’on posait la question d’un éventuel deuxième choix. On se rend compte que les intentions de vote des électeurs d’Europe Ecologie iraient vers le PS. Même chose pour le NPA. Cette même étude montre enfin que les deux tiers des votants Modem reporteraient leur choix sur la gauche. Alors si j’étais président de la République, je ferais attention…
Propos recueillis par Géraldine Bouton
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