Quand on ne sait trop comment s’occuper, ou si l’on se demande qui, après Nietzsche, pourra penser l’avenir de la métaphysique occidentale, il reste toujours le loisir de se pencher sur les grands discours historiques du Président-de-la-République-Nicolas-Sarkozy, comme certains journalistes, pas courtisans pour deux sous, continuent de le désigner. Et là , sous votre regard érudit mais ébahi, Kant et Hegel peuvent aller se rhabiller. Car, au cœur d’un grand discours, il y a d’abord les valeurs. Et quelle leçon ! « La liberté, ce n’est pas le droit pour chacun de faire ce qu’il veut ». Ah bon ? Et plus loin : « L’actionnaire doit être justement rémunéré mais le travail doit être justement considéré ».Tiens donc ? Et cette autre grande découverte : la burqa et l’universalisme abstrait ne font pas bon ménage. Oh ? Pour ne rien dire de cette révélation : « La détention est une épreuve dure ». Nnnnon ?
Ben si. Avouez : cela méritait bien que les parlementaires se déplacent jusqu’à Versailles. Et puisque l’on en parle, il fallait bien aussi un peu d’Histoire. Avec ce petit clin d’œil – hein, nous ne sommes plus en 1875 : la République n’est pas menacée. Comprenez : elle n’est pas sur le point de l’être quand les parlementaires sont appelés dans ce haut lieu de la démocratie par le Président. Qui n’est pas le chef de facto de l’UMP – puisque la direction du parti est collégialement répartie entre les proches jusqu’en 2012. Qui n’est pas le chef de facto du Gouvernement puisqu’il y a François Fillon. Et qui n’est pas chef de facto des médias – puisqu’à côté de ceux qui sont nommés de iure, demeurent ces terribles contre-pouvoirs que sont Bolloré-l’homme-au-yacht, Lagardère, chez qui Genestar ne travaille plus, ou encore Bouygues de l’entreprise duquel PPDA fut évincé.
Alors, puisque la République n’est pas menacée, parlons un peu d’avenir. Car, entrelacé d’allusions subtiles à tous ces gens que l’on aime et dont on se soucie, les jeunes, les pauvres et les ultra-marins, le thème de l’avenir est, après les valeurs et l’Histoire, le troisième ingrédient d’un discours-fondateur réussi.
L’avenir, en 2007, c’était « la France d’après », qui s’est révélée être la « France en crise » ? Eh bien, soit : maintenant, l’avenir, c’est le « nouveau modèle de croissance ». Comprenez : la croissance à crédit ! Yessss-aye ! Alors voilà : 80 % d’endettement, ce n’est pas un emprunt et puisqu’il faut bien le dire, c’est la faute de la crise. Donc, pour se développer et préparer l’avenir, il faut en plus un « emprunt national ».
C’est ce qu’exige une vision de long terme. Bien sûr, au train où vont les choses, les seuls intérêts de la dette finiront bien par être le premier poste de dépense de l’Etat ; devant l’éducation ou la recherche. Mais payer des intérêts, ce n’est pas de la « dépense de fonctionnement » : c’est de « l’investissement ». Du vrai. Du tangible. Du qui va changer la vie des jeunes, des pauvres et de les ultra-marins. Croyez-en un spécialiste de la prospective, qui avait déjà pour 2008 anticipé l’envolée des cours du pétrole et l’arrivée en Europe de la crise des subprimes…
En résumé : nos valeurs, notre histoire, le nouveau modèle de croissance (à crédit) et quelques autres nouvelles de première fraîcheur : on ira jusqu’au bout d’Hadopi et puis, en fait, on va tout réformer, les collectivités, la fiscalité, les retraites, tout ! C’est vrai que ça change comme discours. Clairement, il eut été dommage que le contribuable n’allonge pas les 500 000 euros à un million d’euros qu’ont coûté ces propos historiques. Mais que voulez-vous, les moyens de l’Elysée étant limités et les budgets de com’ restreints, il était difficile de faire passer les messages à la majorité. Et puis comme ça, au moins, l’opposition toute ébranlée, va très certainement adhérer au programme fixé.
Donc oui : tout ça pour ça. Et n’allez pas croire qu’il s’agit de s’acheter 2012 avec une politique au dessus des moyens du pays. N’allez pas croire non plus que, finalement, pire sont les choses, plus on peut promettre mieux demain. Franchement, ce serait voir Machiavel là où il n’y a que Saint-Augustin ; l’immédiateté du substantiel là où prévaut la hauteur de vues. Comme l’expliquait un sociologue dans 20 Minutes : avec ce Congrès, le Président devait « parler d’en haut ».
Pari tenu. On ne touche plus terre…
François-Xavier Lanfranchi
