par Éric Mandonnet
Jean-Pierre Raffarin est, parmi les politiques, l’un de ceux qui a le mieux géré sa communication, notamment lorsqu’il était à Matignon. Il dénonce aujourd’hui une communication politique qui dévoile son caractère préfabriqué au détriment de la sincérité et de la vérité.
Au vingt heures de TF1, le 18 septembre, Dominique Strauss-Kahn a-t-il tué la communication politique ?
Il a tué le vingt heures, le show du vingt heures. La communication politique, aujourd’hui, à l’heure d’Internet et de l’accumulation des images, a besoin de sobriété. Le vingt heures était déjà menacé, avant cet épisode, dans sa toute- puissance. La question de la sincérité est désormais devenue dominante, alors qu’elle était jusqu’à présent toujours en arrière-plan. Elle sort de l’inconscient du téléspectateur pour se transformer en paramètre clé d’une intervention.
Est-ce à dire qu’il y aura un avant et un après ce journal télévisé de vingt heures de Dominique Strauss-Kahn ?
Oui, cette émission restera comme un tournant. On assistait, pour chaque émission télévisée d’un responsable politique, à un match entre sa sincérité et sa compétence. C’est fini ! Ce vingt heures a soldé le match, car jamais l’écart n’a été aussi grand entre la première et la seconde. Dorénavant, la sincérité constituera un préalable à toute idée de compétence.
Voici un homme politique qui se défend dans une affaire de mœurs et qui, au cours de la même émission, veut faire valoir cette compétence que vous évoquez, en parlant de la situation de la Grèce et de la crise de l’euro. Est-ce de bonne stratégie ?
Au fond, Dominique Strauss-Kahn n’a été clair que sur l’économie, et cela ne l’a pas empêché de rater globalement son exercice. Quand vous vous êtes cassé la jambe, vous ne vous remettez à courir que progressivement. Après une première partie sur l’affaire du Sofitel, il s’est mis, dans la seconde partie, à gambader sur le terrain économique, sans raideur ni cicatrice. Cette aisance révélait une part d’indifférence ou d’inconscience.
Jusqu’à quel point un homme politique peut-il être victime de ses propres communicants ?
Lui l’a été. Car ses conseillers ont à l’évidence fait de la com’ ce soir-là, pas de la stratégie. Le problème n’était pas de savoir comment il fallait se sortir « d’affaire » ni quelle image promouvoir, mais quelles informations nouvelles permet- traient de faire bouger le jugement des Français. Dans un tel cas de crise : pas de com’ sans infos ! Sinon à quoi bon aller sur un plateau de télévision ? Dominique Strauss-Kahn n’a aucun élément d’information supplémentaire à apporter, il vient seulement nous expliquer qu’il a fait une faute, mais qu’il est innocent. Ce n’est pas un message simple à faire passer ! Il fallait se fixer une ligne stratégique et s’y tenir. La ligne de séparation vie privée (la faute) / vie publique (l’innocence) n’est pas convaincante. Un message plus sincère et plus précis aux femmes eût été plus efficace.
L’excès de communication ne se retourne-t-il pas contre les responsables publics, quels qu’ils soient ? D’une certaine manière, Nicolas Sarkozy ne paie-t-il pas aussi aujourd’hui pour avoir trop communiqué ?
Le cas du Président est très singulier : ce n’est pas une question de communication mais d’exposition. S’il est victime d’usure, parfois de caricature, c’est parce qu’il s’est situé très longtemps en première ligne. Cela relevait d’un choix politique, qui avait des répercussions en matière de communication, et non l’inverse : il aurait dû se protéger davantage. À sa décharge, reconnaissons que la plus grande part de la communication d’un Président ou d’un Premier ministre est construite à l’extérieur de lui-même, par les médias, les adversaires, les supporteurs.
Le moment est-il venu, pour les responsables politiques, de réhabiliter Jacques Pilhan et son principe de rareté médiatique ? Le temps de la surexposition est-il révolu, malgré la multiplication des bruits médiatiques (ou à cause d’eux) ?
Évidemment la surexposition amène lassitude, usure et caricature. La parole plus rare est mieux protégée. La parole politique moderne est plus efficace, moins poétique, plus percutante, elle fatigue plus vite. La rareté n’est pas la seule issue, le partage permet aussi une meilleure distribution des mots et des rôles. Matignon, le Parti, le Parlement devraient être davantage des émetteurs « amis », alliés pas nécessairement alignés. Une autre approche serait la « rupture » de communication, mais cela passe par l’émergence d’une nouvelle promesse, d’un nouveau projet, en quelque sorte la rupture de la rupture. Propos recueillis
