Cahiers de campagne – 4

par Michèle Cotta


Alain Juppé. Un livre d’Anna Cabana raconte les relations tumultueuses qui ont longtemps été les siennes avec Nicolas Sarkozy. Photo Jean-Pierre Muller / AFP

Lundi 26 septembre
Gueule de bois dans la majorité. Derrière les calculs proprement arithmétiques, l’évidence est là : la gauche a largement gagné un bastion que l’on pensait invincible par elle. Victoire si large qu’à l’Élysée, où Nicolas Sarkozy reçoit ce matin François Fillon et Jean-François Copé, la décision est prise de ne pas chercher à grappiller quelques suffrages pour priver les socialistes et leurs alliés de leur victoire. Toute tentative de débauchage apparaît pire que le mal : être accusé de déni de démocratie en tentant de séduire trois ou quatre sénateurs désireux de quelque avantage serait, dans le climat actuel, déjà lourd, la plus terrible des accusations.

Mardi 27 septembre
L’inquiétude gagne parmi les élus de la majorité. L’analyse montre que ce sont les grands électeurs des cantons ruraux essentiellement qui ont fait défaut lors du vote de dimanche. Pour la première fois, les élus UMP, à l’Assemblée ou au Sénat, se posent, tout bas, la ques- tion. Comme ils la posent eux- mêmes aux commentateurs, le « tout bas » passe au stade de la rumeur : déjà, il y a quelques semaines, une ancienne conseillère de Georges Pompidou et de Jacques Chirac – inutile de chercher longtemps, il n’y en a qu’une – exprimait sa conviction que Nicolas Sarkozy pourrait ne pas se représenter. Écartée d’un revers de la main, l’interrogation est relayée aujourd’hui aux Quatre Colonnes ou dans les salons dorés du Sénat par les propres partisans du Président : jusqu’à quel point, se demandent-ils, celui-ci est-il atteint ? Existe-t-il, comme l’a dit tout haut Philippe Marini, réélu sénateur de l’Oise et actuel rapporteur de la commission des finances, une « candidature alternative » à celle de l’actuel président de la République ?

C’est qu’au désaveu sénatorial s’ajoutent les affaires, qui ne se calment pas : Brice    Hortefeux vient d’être attaqué par les victimes de l’attentat de Karachi pour subornation de témoin. Les sondages, qui ne remontent pas, même au moment où Nicolas Sarkozy peut mettre à son profit les opérations en Libye, et ses succès de politique internationale.

Christian Estrosi, le maire de Nice, ami de trente ans au moins du président de la République, écarté il y a peu de toute fonction ministérielle sans que l’on sache à quoi exactement il doit sa disgrâce, est monté au créneau ce matin au micro d’une radio périphérique : s’il attaque l’organisation de l’UMP, donc de son secrétaire général Jean-François Copé, il défend néanmoins avec courage la candidature de Nicolas Sarkozy. Qu’on ne s’y trompe pas : en campagne, affirme-t-il, il reste, et de loin, le meilleur.

Autre déboire du parti majoritaire : la Droite populaire a affirmé aujourd’hui sa volonté de se structurer dans un « mouvement plus opérationnel, pour créer un véritable pôle de droite républicaine au sein de l’UMP ». Thierry Mariani, son cofondateur, ministre des Transports, tente ainsi d’animer un courant plus organisé qu’il ne l’était jusqu’à maintenant au sein du parti majoritaire. Il publie aujourd’hui un programme en douze points qui précise, dans la perspec- tive de la présidentielle, les idées du collectif. Comment ne pas voir que cette initiative risque d’en entraîner d’autres : que vont faire Laurent Wauquiez, avec sa Droite sociale, et les centristes, qui disent ne pas se sentir intégrés totalement dans l’UMP ? Un grand perdant dans l’histoire : Jean-François Copé, accusé de n’avoir pas su préserver l’unité du parti majoritaire.

Mercredi 28 septembre
Deuxième débat des primaires socialistes, sur iTélé et Europe 1. En coulisses assurent les animateurs, l’atmosphère est presque idyllique. Devant l’écran, chacun des six présents s’efforce de rester courtois, comme si la victoire de la gauche aux sénatoriales venait de leur donner une responsabilité plus grande, celle de ne pas se diviser.

Il reste que la différence s’accentue de débat en débat entre Ségolène Royal et Arnaud Montebourg d’un côté, voulant l’un et l’autre incarner la gauche de la gauche, et les trois autres, François Hollande, Martine Aubry et Manuel Valls, représentant eux une gauche de gouvernement, plus pragmatique et moins porteuse de rêves. Évidemment, lorsque François Hollande parle d’un « candidat crédible, épris de justice, qui fasse preuve de lever une espérance sans laquelle il n’y a pas de victoire », on voit de qui il parle. Les deux outsiders continuent, comme ils l’avaient fait la première fois, de faire mieux que tirer leur épingle du jeu ; l’un, Manuel Valls, dans le sens d’un socialisme plus « rocardien », l’autre, Arnaud Montebourg, plus « mélenchonien ».

Jeudi 29 septembre
Alain Juppé sur France 2. Encore ému lorsqu’on lui remet en mémoire sa condamnation, son départ au Canada, sa solidarité impeccable, mais difficile avec Jacques Chirac, il apparaît néanmoins particulièrement à l’aise, avec beaucoup d’humour sur lui- même et sur son parcours. Le livre récent d’Anna Cabana (Juppé, l’orgueil et la vengeance, Flammarion) en dit long sur les relations tumultueuses qui ont longtemps été les siennes avec Nicolas Sarkozy : entre les deux hommes existe depuis longtemps un sentiment curieux, fait d’admiration et de jalousie, de respect et de méfiance.

Aujourd’hui, Alain Juppé a choisi son camp : il soutiendra Nicolas Sarkozy, « s’il se présente ». Le « s’il se présente » sera à coup sûr remarqué et amplifié demain. La réalité est que Juppé, conformément à son image, est loyal, mais que, comme l’avait dit un jour François Fillon, auquel cela fut reproché, Sarkozy n’est pas son mentor. Ils sont donc au moins deux, dans le Gouvernement actuel, à penser qu’ils seraient légitimes, au cas où…

Jean-Pierre Bel. Un vainqueur si discret. Photo Fred Dufour / AFP

Samedi 1er octobre
Élection du nouveau président du Sénat, le premier président socia- liste de cette honorable institution de la Ve République, avec deux voix de plus que prévu. Un moment historique, certes, mais où le Sénat reste le Sénat : tout y est plus feutré, plus courtois qu’à l’Assemblée nationale. Jean-Pierre Bel, hier sénateur inconnu de l’Ariège, prend soin, dans un discours modeste et court, mais d’une belle tenue, de remercier celui qui l’a précédé, Gérard Larcher, qui sourit, un peu jaune, en retour. En promettant un « bi-camérisme rénové dans lequel l’opposition sera respectée », une présidence qui ne soit pas celle d’un clan ou d’une clientèle, il a d’emblée trouvé le ton. Il est vrai qu’il connaît bien le Sénat, ses us et ses coutumes : élu en 1998, il est président du groupe socialiste depuis 2004.

Dimanche 2 octobre
Ainsi, il aura fait trois petits tours et puis s’en va. Jean-Louis Borloo ne sera pas candidat à la présidence en 2012, il l’a annoncé au vingt heures de TF1. Il invoque de bonnes raisons : le danger lepéniste, l’éclatement du centre, qu’il n’est pas parvenu à fédérer. Il n’empêche : tout cela, il le savait avant. Les réels espoirs qu’il suscitait chez certains n’ont donc été qu’une valse-hésitation. Premier ministre de Sarkozy en 2012, si celui-ci est réélu ? Est-ce la véritable clé de ce retrait ?

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