Elia Kazan, Franz Fanon, Melina Mercouri : le gotha de Yamina Benguigui

par Éric Fottorino

Yamina Benguigui, ministre délégué à la Francophonie (Patrick Robert)

Yamina Benguigui, ministre délégué à la Francophonie (Patrick Robert)

La cinéaste d’origine algérienne devenue ministre déléguée à la Francophonie reste fidèle aux « éveilleurs de conscience ».

Yamina Benguigui n’hésite pas longtemps pour affirmer avec force et clarté ses admirations. Attrapée « au vol » avant d’embarquer pour un voyage au Congo, la ministre de la Francophonie parle avec son cœur, même si la tête n’est jamais loin. Ses impulsions sont aussi des réflexions. « À 14 ans, raconte-t-elle, j’ai assisté à la projection du film America, America d’Elia Kazan. Je ne connaissais pas ce cinéaste, mais il racontait une histoire de l’immigration qui me touchait. À l’image, on voyait un héros qui ressemblait à ma fratrie. Quand on quitte son pays, poussé par le besoin et la nécessité, c’est atroce, et le déracinement a des conséquences sur plusieurs générations. » La réalisatrice – on lui doit no?tamment la série documentaire « Mémoire d’immigrés » et le film Aïcha – parle de sa famille « algérienne et militante », de son père, ancien chef du Mouvement national algérien, le mouvement indépendantiste de Messali Hadj, qui s’opposait au Front de libération national, et qui paya son engagement de plusieurs années de prison après l’arrivée au pouvoir de Ouari Boumediene. Évoquant « la puissance » du film de Kazan, elle revient sur des souvenirs qui peuvent paraître incroyables aujourd’hui. « Je suis née en France. Jusqu’à la fin des années 1970, nous avons vécu assignés à résidence à Saint-Quentin, en Picardie. » Une mesure discriminatoire que le FLN avait réussi à imposer aux autorités françaises.

L’autre nom qui vient aux lèvres de la ministre est celui d’une icône tiers-mondiste : Franz Fanon. « Il incarnait la puissance libératrice. C’était un indépendantiste du verbe. Il était le héros de nos parents, donc forcément le mien. J’étais fascinée qu’un psychiatre puisse ainsi se lancer dans la défense d’une cause, avec fureur et liberté. » Yamina Benguigui sera ensuite marquée par la comédienne et femme politique Melina Mercouri. Au départ, elle ne la connaissait pas comme actrice. L’ex-égérie de Jules Dassin était d’abord cette héroïne qui s’était opposée au coup d’État des colonels. « C’était une femme de culture. Une femme grecque, avec sa forte identité. Dans l‘exil, elle fut une figure de la résistance à la dictature. Melina Mercouri sera toujours un modèle pour moi. Réalisatrice et engagée, devenue ministre de la Culture de son pays, socialiste, et aussi lauréate d’un Oscar, d’un César… »

À l’évidence, quelque chose se joue là pour la jeune femme. Avec Mehdi Charef et Rachid Bouchareb, ils seront les pionniers d’un cinéma porté par les enfants de l’immigration, « un cinéma sans ressentiment, insiste-t-elle, en se présentant comme la première femme issue du Maghreb à avoir suivi cette voie étroite. « Je me suis raccrochée à des modèles », poursuit Yamina Benguigui. Elle sera encore marquée par Le Bal, d’Ettore Scola, ou par le film de Gillo Pontecorvo sur la bataille d’Alger, avec l’évocation sans détour de la torture. Elle se souvient de la lettre de treize pages qu’elle enverra en 1969 à Costa-Gavras après sa Palme d’or à Cannes pour Z (« Il n’a jamais dû la recevoir », s’amuse-t-elle aujour?d’hui). Ou de son admiration pour le réalisateur Algérien Lakhdar-Hamina, lui aussi Palme d’or à Cannes pour sa Chronique des années de braise, en 1975. « Tout cela me donnait des signes. C’est à ce moment-là que j’ai démarré. Avec d’autres on se disait qu’on allait faire des films pour dénoncer. » Un tournant s’opère pour elle en 1983, année marquée par sa rencontre avec Danielle Mitterrand. « Je suis vraiment devenue une cinéaste engagée. J’ai tout filmé : les Kurdes, les mouvements du Chiapas, le sous-commandant Marcos, les accords de Marigny entre Pik Botha et l’ANC qui ont préparé l’avènement de Nelson Mandela. » Elle est alors de tous les combats, de tous les espoirs populaires. « Mon cinéma se mêle à la lutte. Il veut éveiller les consciences. » À travers ces rencontres et ses choix, Yamina Benguigui reste fondamentalement la même : « Je ne suis pas encartée. J’appartiens à la société civile. Je ne suis pas dans la rupture quand je fais de la politique. L’exemple de Melina Mercouri en témoigne. Je n’ai jamais changé de route. J’ai agi avec mes outils. »

En 2001, elle interpelle le maire de Paris Bertrand Delanoë sur la nécessité de construire en France des cimetières musulmans. « Certains se battent pour les mosquées. Je pense qu’il fallait surtout se battre pour qu’on puisse enterrer nos morts. C’est un symbole d’enracinement. » Un credo puissant chez cette femme qui croit à la notion de terre d’accueil plus qu’aux impasses excluantes de la religion. En 2003-2004, elle jettera toute son énergie dans la bataille pour briser le « plafond de verre » qui discrimine les hommes et, plus encore, les femmes issues de l’immigration. En compagnie de Christiane Taubira, elle sillonne le pays pendant deux ans et demi, multiplie les interventions dans les entreprises et auprès des politiques. « Nous devions faire bouger les préjugés car il n’existe pas en France de politique antidiscriminatoire, une affirmative action comme aux États-Unis. Je voulais parler de ce qu’il y a de pernicieux, d’invisible, qui gangrénait la société. Bertrand Delanoë m’a ensuite confié la première délégation en France chargée de la lutte contre les discriminations et pour les droits de l’homme. Aujourd’hui, j’ai le même engagement, je mène le même combat avec la francophonie : j’y ai ajouté les droits des femmes dans l’espace politique. »

Une dimension qui préoccupe la ministre quand elle se penche sur les conflits africains du moment. « Au Mali, en Centrafrique, en République démocratique du Congo, le viol est utilisé comme une arme de guerre », dénonce-t-elle. Dans les crises politiques et sociétales aussi, les femmes sont à ses yeux les premières perdantes. « On ne peut parler du développement ou de la sécurité sans poser la question des femmes et de leur rôle », insiste Mme Benguigui. Une question urgente et moderne qu’elle souhaiterait voir aborder dans les plus hautes instances de décision à l’échelon international, les G8, G20 et autres sommets. Comme celui de la Francophonie qui se tiendra à Dakar à l’automne 2014, avec un volet qu’elle est heureuse d’avoir inspiré, sur les femmes, les jeunes et la sécurité.

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