La garde des Poètes

par Éric Fottorino

Christiane Taubira (photo : K. Tribouillard/AFP)

Christiane Taubira (photo : K. Tribouillard/AFP)

« Les poèmes sont des armes miraculeuses. » La ministre de la Justice, qui cite Aimé Césaire, a montré l’efficacité de ces « armes » au Parlement.

Rencontrer Christiane Taubira n’est pas une expérience banale. Même au terme d’une journée harassante où elle a accompli les lourdes tâches de son ministère, elle reçoit dans son bureau de la Place Vendôme avec une grâce souriante, imperméable à la boue qu’elle n’a cessé de recevoir ces derniers mois. On se demande quel peut être le secret de cette fière détermination qui n’est jamais arrogante ou agressive, elle dont la figure a été animalisée sans qu’elle reçoive de son camp ni de la classe politique en général de soutiens très appuyés. Sa force est dans le verbe.

Quand on lui demande à brûle-pourpoint quelles figures ont marqué son engagement, chez qui « la Garde » – comme l’appelle sa plus proche collaboratrice, diminutif de « garde des Sceaux » – puise-t-elle sa combativité, elle répond simplement : « Je ne ferais de folies pour personne. » Bien sûr, elle ne cache pas son admiration pour le Barack Obama de 2008. « Il a su négocier chaque moment difficile de sa campagne. Son discours sur la race, je le connaissais par cœur ». Mais en réalité, pour qu’elle se reconnaisse dans une personnalité marquante, c’est le nom de Mandela qu’il faut citer. Plus que Martin Luther King ? Assurément oui, répond-elle. « Martin Luther King a suivi un chemin de pasteur. C’est la limite qu’il ne franchissait pas. Bien sûr, j’ai été émue par son “I have a dream”. Mais c’était un prêche à des ouailles, pas une parole contre ses adversaires. » Le regard brillant, le verbe aisé, la gestuelle aérienne des mains, Christiane Taubira est tout à son propos. « Après le massacre de Sharpeville en 1960, Mandela fait le choix de la violence. Il sait que face à un État brutal, on ne lutte pas avec des mots, des discours et des principes. » Elle sera plus empathique avec Malcolm X, « pas dans sa première phase mais dans la seconde, après son voyage à La Mecque, quand il se dégage de la gangue de la race. Il devient alors plus vulnérable, plus intéressant ». Et d’ajouter : « Je me serais davantage retrouvée chez les Black Panthers. Je suis une sensitive, j’éprouve des sensations physiques à distance, je comprends d’abord et j’intellectualise après. »

C’est ainsi qu’à la fin de son adolescence, la jeune Guyanaise éprouve une forte affinité intuitive avec les membres de la Harlem Renaissance, ce mouvement intellectuel et artistique de l’entre-deux-guerres qui lutta pour la culture afro-américaine à New York. Elle cite les noms de la romancière Zora Neale Hurston, des poètes Langston Hugues et Countee Cullen, récitant soudain quelques vers de ce dernier qui montent dans le bureau comme une douce mélopée. Les mots pourtant sont ceux de la révolte :

« Nous ne planterons pas toujours

pour que d’autres récoltent

le sué doré des fruits mûrs

Nous ne jouerons pas toujours

de la flûte douce

tandis que d’autres se reposent

Nous n’avons pas été créés

Pour pleurer Éternellement. »

Au début des années 1980, Christiane Taubira éprouve le choc des écrits de Toni Morisson, en particulier Song of Salomon, la chanson de Salomon, « un livre que je ne recommande à personne », dit-elle gravement. « Je conseille Love et aussi Sula. Ou encore Home, un petit chef-d’œuvre ».

À mesure qu’elle parle, truffant ses propos de vers en anglais, en français ou en espagnol, la ministre de la Justice dévoile son vrai visage qui se confond avec la poésie. « C’est un goût que j’ai eu dès l’école, dit-elle. Avec La Légende des siècles de Victor Hugo, puis Vigny, Baudelaire, des lectures alors obligées. » Plus tard est venu René Char. « Il n’a pas demandé de visa mais il s’est installé en moi », lance- t-elle dans un éclat de rire. « Les poèmes me viennent avec les circonstances. Je l’ai juste constaté : ce sont des armes indestructibles. » Elle réfléchit un instant. Le silence enveloppe tout à coup le grand bureau de la Chancellerie. Il ne dure pas très longtemps, l’espace d’un songe, d’un souvenir.

Madame Taubira renoue avec le verbe d’Aimé Césaire « C’est lui qui disait cela : les poèmes sont des armes miraculeuses. Aucun sujet ne garde toute sa superbe devant un poème. » Elle récite de longs passages du Cahier d’un retour au pays natal. « C’est un gamin de 26 ans qui a écrit ça ! » lance-t-elle, confondue d’admiration et de gratitude devant ce texte qui la berce et la renforce. « Un poème qui m’émeut est une vérité au-delà de nous-mêmes, au-delà de l’instant », poursuit-elle. Et la voilà qui reprend son récit, une manière de psalmodie, de « foule qui ne sait pas faire foule ». Sa voix nue réchauffe l’hiver. On ne peut que l’écouter. J’ai cessé de noter : je retrouverai les paroles dans le recueil original. J’entends la musique de Césaire dans la bouche de Christiane. Il n’y a plus d’étiquette, de protocole, de ministre, mais une femme qui dit le beau et le fort, avec force et beauté, sans affect ni coquetterie :

« Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et

des hommes-panthères,

je serais un homme-juif

un homme-cafre

un homme-hindou-de-Calcutta

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l’homme-famine, l’homme-insulte,

l’homme-torture

on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne

un homme-juif

un homme-pogrom

un chiot

un mendigot. »

Elle poursuit avec « La négraille aux senteurs d’oignon frit (qui) retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté »

 « Et elle est debout la négraille

la négraille assise

inattendument debout !

debout dans le sang

debout et libre »

Pour Christiane Taubira, « la poésie vient quand elle veut ». Manifestement elle veut souvent. Voici que survient Omar Khayam et ces quelques vers : « Ma tribu me reproche d’être noir, mais au milieu des combats, ne suis-je pas plus éclatant que l’aurore ? » Elle enchaîne avec Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien disparu en 2008 : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer ». Encore quelques vers de Lorca (Ode au roi de Harlem), puis quelques histoires de femmes courageuses et fières puisées dans les contes d’Afrique ou du Brésil. Christiane Taubira est à l’évidence une femme de légendes.

8 réflexions au sujet de « La garde des Poètes »

  1. A PROPOS
    il paraît qu’un univers est défini par la loi de causalité qu’il contient. Il y aurait des « multivers »…Vu les dégâts que provoque cette fameuse loi, explicables par les vicissitudes inhérentes à la Logique… (sophismes), il est plus sérieux de considérer , en accord avec le Atharva Veda (4, 1) que la loi de composition interne des mondes , la matrice de l’Être et du non-Être, est la Poésie.

  2. Dans deux mois je me marie. Pour l’occasion j’ai prévu une photo de chacun de nos invités, avec des images symboliques, des moments de vie… Parmi elles, il y aura cette photo magnifique de Madame La ministre, Madame TAUBIRA. Madame, Merci.

  3. LE VERBE DE LA VIE : ,ma force est dans le verbe de la vie , dans la poésie , c’est mon arme , mon épée pour réconcilier et construire , la paix , c’est la réalité ,la vérité de mon coeur , de mon ame et de ma vie ,la force tranquille et du silence , c’est pourquoi , je conjugue le verbe de la vie , c’est mon épée pour la paix , dans mon coeur ,ma seule race, ce n’est pas la race , mais l’espèce et l’ère HUMAINE ;
    mais aussi ,je suis fragile et sensible , comme la , sensitive , dont il ne faut pas toucher , sinon çà l’on sème , ce que l’on récolte , il ne faut pas attendre le boudin cuit , et l’espère cuit ,çà pique!!!!,au gré du vent , au souffle du vent , je suis la flute et le roseau , qui plient mais ne se romptent pas ,noir , je rest une perle de la nuit , une étoile de la nuit , qui brillent , jusqu’à l’aube et l’aurore!!!!!!

  4. Je suis ravie de lire cette article, qui met la sensibilité et en même temps la force et la détermination d’une femme que l’on connait en réalité très peu….
    Elle a un sens poétique extraordinaire et qui désarme…
    Je me suis étonnée, en surprenant un petite lueur d’émotion dans ma voix…
    Femme forte et inébranlable…

  5. Il ne reste presque rien de ce beau reflet bleu
    De l’amour endormi qui en nous vit encore
    N’avons nous rien d’autre à dire pour déjouer le sort
    Que ces fausses attitudes qui nous courbent le corps
    S’il ne reste dans mes mains que le cœur de ces gueux
    Ce soleil blanc des larmes sans cesse gonflant leurs yeux
    Qui s’épanche parfois en révolte fragile
    Répandant par la terre ce rêve malhabile.
    Plus que jamais dans ma tête ce désir urgent
    Qui me pousse dans les bras de l’autre , différent
    Mais je n’ai dans mon cœur qu’une pauvre chanson
    Pour combattre la haine , leur funeste prison.
    Qu’en est-il du présent , de ma mémoire inquiète
    Rivée à l’attente d’un mot de vos lèvres muettes
    Abreuvés de beaux discours, d’informations qui coulent
    Vous emportant dans leurs crues , pitoyable foule.
    je n’ai à vous donner que des serments fragiles
    D’amour et d’amitié , loin du froid de l’exil
    Qu’ont-ils à m’opposer à part cette illusion
    Qui les fait croire debout , alors que nous tombons.
    Qu’avez-vous dans le sang qui coule dans vos veines
    Que savez-vous de ce monde toujours à la peine
    De nos frères hébreux , de nos sœurs marocaines
    Brûlons la nuit au feu qui brisera leurs chaînes..

    Gilles BARRAUD LE 30 11 2013
    Je dédie ce texte à Madame TAUBIRA et à trav

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