Un autre regard

par Patrick Poivre d’Arvor

Hubert Haddad (photo : Zulma)

Hubert Haddad (photo : Zulma)

Patrick Poivre d’Arvor vous propose cinq pistes pour s’évader

UN ROMAN

Théorie de la vilaine petite fille d’Hubert Haddad (Zulma)

Elle n’est pas si vilaine, cette petite fille-là, pas davantage que ses deux sœurs, dont Hubert Haddad nous raconte, avec sa faconde habituelle, l’étonnante histoire. C’était en 1848, à l’heure où la France révolutionnait. De l’autre côté de l’Atlantique, dans l’Amérique puritaine, les sœurs Fox inventent le spiritisme. Par jeu d’abord puis, sous l’impulsion de l’aînée, Leah, par goût du business. Des financiers de Wall Street l’aideront en effet à exploiter les talents de médium de la cadette, Kate. Le dernier roman d’Hubert Haddad, un très grand styliste et un conteur foisonnant, est très enlevé. On ne perd pas une miette de ses 400 pages fort enjouées.

 

UN THRILLER

TG

L’Héritage Windsmith de Thierry Gandillot (NiL éditions)

Il faut toujours prendre garde aux avertissements péremptoires qui ouvrent un roman, du type : « Ce livre est une fiction. À l’exception des personnages historiques cités, toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait pure coïncidence. » On cherche aussitôt des clés – parce qu’on ne croit jamais l’auteur et l’éditeur – et on se dit qu’au mieux, le livre a dû être relu par un avocat. En tout cas, cela excite la curiosité. Thierry Gandillot a choisi de faire précéder ses 365 pages, autant que de jours dans l’année, de cette note sibylline. Laissons-le en paix avec ses fantômes. Et entrons de plain-pied dans l’histoire qu’il nous raconte. Elle est si captivante qu’on a du mal à en sortir. Dès la deuxième page, nous faisons connaissance de Raphaëlle, une héroïne très troublante qui va nous faire découvrir les mystères et les secrets de l’immense fortune des Windsmith, des collectionneurs et galeristes qui ont pignon sur rue à New York. D’où viennent leurs tableaux de maîtres ? Que s’est-il passé pendant la Seconde Guerre mondiale, quand les nazis pillaient à tour de bras les chefs-d’œuvre possédés par les Juifs ? Léo, le jeune héritier de L’Héritage Windsmith va tout apprendre en même temps que nous. Haletant de bout en bout.

 

UN MANUSCRIT

PPDA2

L’Écume des jours de Boris Vian (Les Éditions des Saints Pères)

Trudaine 5417. Tel était le numéro de téléphone de Boris Vian, qui, après avoir rajouté son adresse de l’époque (98 fg Poissonnière), a expédié son premier roman à un éditeur. Il avait fait précéder L’Écume des jours d’un avant-propos écrit à la Nouvelle-Orléans : « Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements a priori. Il apparaît en effet que les masses ont tort, et les individus toujours raison… »
Je sais tout cela grâce à une formidable réédition du manuscrit lui-même, voulue par une jeune maison qui vient de se lancer dans cette aventure originale : retrouver les textes dans leur pureté, avec les ratures, les coquilles, les hésitations de l’auteur. C’est ainsi que je découvre que Boris Vian a écrit tout son texte au dos d’imprimés de l’Afnor, l’Association française de normalisation, où Boris Vian a travaillé de 1942 à 1946. Le manuscrit est d’ailleurs daté du 10 mars 1946, le jour du 26e anniversaire de l’auteur de L’Écume des jours. C’est un bonheur de feuilleter ces 222 pages dans leur jus de naissance. Merci à Jessica Nelson et aux Éditions des Saints Pères pour cette initiative et pour toutes celles à venir.

 

UNE FABLE

Gilles Lapouge (Yves Tennevin / Flickr)

Gilles Lapouge (Yves Tennevin / Flickr)

L’âne et l’abeille de Gilles Lapouge (Albin Michel)

Francis Jammes, un magnifique poète que les plus grands chanteurs – qui sont aussi des troubadours – ont mis en mu?sique, a un jour écrit une supplique au créateur :  « Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites que ce soit par un jour où la campagne en fête poudroiera. Je désire, ainsi que je le fis ici-bas, choisir un chemin pour aller, comme il me plaira, au Paradis, où sont en plein jour les étoiles. Je prendrai mon bâton et sur la grand-route j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis : Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis… » Gilles Lapouge a appris ce poème quand il était en septième en 1933. 80 ans plus tard, il le complète par une étude zoologique fort pertinente, souvent drôle et très poétique. Son livre, L’âne et l’abeille, est un enchantement et, comme on le disait en son enfance, une formidable leçon de choses.

 

UNE PIÈCE

Entrez et fermez la porte de Marie Billetdoux (Ciné XIII Théâtre, jusqu’au 20 mars)

Entrez et fermez la porte, de Marie Billetdoux (Ciné XIII Théâtre, jusqu’au 20 mars)

Il s’agit de la première pièce écrite par Marie Billetdoux, qu’on a connue naguère sous le prénom de Raphaëlle. Elle écrivait alors des romans aux titres magnifiques, Prends garde à la douceur des choses (Prix Interallié 1976), Mes nuits sont plus belles que vos jours (Prix Renaudot 1985)… et elle réalisa un long-métrage, La Femme enfant, avec Klaus Kinski. Aujourd’hui elle nous raconte – et met en scène – l’histoire d’un casting qu’elle résume ainsi, « À 20 ans, le désir de gloire est quasi hormonal, et elles connaissent leur Histoire du Cinéma : ces hommes-là, si tu les intéresses, s’ils te demandent de gonfler un peu tes cheveux, de retoucher ton nez, de changer ton nom en doublant la première lettre, ils peuvent faire de toi une vedette internationale et, d’abord, te permettre de claquer la porte de ta chambre d’enfant. Ce metteur en scène célèbre auquel, pour les besoins d’un casting, des jeunes filles viennent se livrer, sans conscience des dangers qu’elles encourent, est l’ogre des contes de toujours… » Marie Billetdoux est servie dans son entreprise par un casting formidable, et c’était indispensable vu le thème de sa pièce : Margaux Vallé, Léa Dauvergne, Camille Lockhart, Jeanne Monot, Armelle Abibou, Marion Trémontels, Aurélie Noblesse sont toutes plus belles les unes que les autres. Jacques Higelin, qui joue le metteur en scène, n’est pas présent sur scène, mais sa voix parle pour lui…

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