De Duby à Mitterrand

par Éric Fottorino

Dominique Bertinotti, ministre déléguée auprès de la ministre des Affaires sociales et de la Santé, chargée de la Famille (P. Kovarik / AFP)

Dominique Bertinotti, ministre déléguée auprès de la ministre des Affaires sociales et de la Santé, chargée de la Famille (P. Kovarik / AFP)

Dominique Bertinotti, comme souvent les femmes en politique, ne se reconnaît guère de modèle. « Cela participe de l’émancipation », dit-elle.

À l’écouter, Dominique Bertinotti a suivi un parcours assez simple. « Je suis passée du dire au faire », explique-t-elle dans son bureau du ministère de la Famille. Pour cette femme courage que les Français ont vraiment découverte en novembre dernier quand elle révéla publiquement souffrir d’un cancer du sein, l’esbroufe ne fait pas partie de la panoplie. Elle force d’emblée la sympathie et le respect, comme ces hommes et femmes du pouvoir qui ne sont pas nécessairement des hommes ou des femmes de pouvoir. Pour commencer, disons que Dominique Bertinotti vient de loin. La distance n’est pas géographique (née à Paris, elle a longtemps vécu en Seine-Saint-Denis) mais plutôt historique. Passionnée par le courant dit de la Nouvelle Histoire, elle a écouté et étudié ses maîtres, Jacques Le Goff, Emmanuel Leroy-Ladurie, Fernand Braudel, et surtout Georges Duby, pour qui elle nourrit une grande admiration, en particulier pour « son souci du mot juste, de la précision ». Sa thèse de troisième cycle, elle la consacrera à l’émergence du monde des employés et des postiers dans les villes du xixe siècle. Mais c’est à travers ses travaux de doctorat, sous l’égide de René Rémond, qu’elle abordera de plain-pied la politique. Et pour cause. N’a-t-elle pas choisi comme sujet d’étude : « La vision de la France chez François Mitterrand, de 1945 à 1981 » ?

Si son milieu familial est féru de politique (sa mère suit fidèlement Cinq colonnes à la une à la télévision), la jeune Dominique n’éprouve aucune sympathie pour le communisme ou le trotskisme. Elle se sent plus à l’aise avec le PSU et les mouvements autogestionnaires. Elle s’enthousiasmera pour le combat des ouvrières de Lipp, comme elle sera plus tard une fervente de la démocratie participative prônée par Ségolène Royal. « Une affaire de cohérence », précise celle qui, aujourd’hui, occupe le poste de ministre déléguée à la Famille dans le gouvernement Ayrault.

Et Mitterrand dans tout ça ? On ne peut pas dire que la « deuxième gauche » autogestionnaire ait jamais emballé l’ancien Président socialiste. Mais l’historienne a de la suite dans les idées. Puisque son travail de doctorat porte sur la trajectoire singulière de cet homme venu d’une France traditionnelle et bourgeoise, elle lui demande s’il accepte de la recevoir pour répondre à ses questions. Réponse positive. C’est ainsi que la jeune agrégée d’histoire, qui a enseigné en collège puis à Paris VII, peut directement interroger son « modèle ». Encore faut-il nuancer le mot : parlons de « sujet d’étude », car Dominique Bertinotti, comme souvent les femmes en politique, ne se reconnaît guère de modèle. « Cela participe de l’émancipation », répond-elle tout sourire quand on lui en fait la remarque.

Manifestement le courant passe avec le Président, qui aborde la fin de son second mandat avec l’horizon de sa propre disparition. Quelle meilleure interlocutrice qu’une historienne pour un homme hanté par l’obsession du temps et de la mort, les deux côtés d’une même pièce ? Si la future ministre ne trouve pas son maître en Mitterrand, elle reconnaît qu’il lui dispense ses « leçons de chose ». Pendant trois ans, de 1992 à 1995, elle entre à l’Élysée pour aider le président à finaliser la rédaction de ses écrits, en particulier ses réflexions sur la relation franco-allemande dans laquelle l’ancien chef de l’État s’est tant investi après la chute du mur de Berlin. « J’ai accompagné François Mitterrand jusqu’à la rue Frédéric-Le-Play. Et j’ai mis ma thèse entre parenthèses », se souvient Dominique Bertinotti. Elle est loin d’imaginer qu’elle deviendra mandataire des archives présidentielles des deux septennats !

« Avec Mitterrand, nous n’avons jamais parlé de sa maladie. Pour ma part, si je me suis exprimée à ce sujet, c’était un acte politique. »

Les leçons de chose, elle ne les a pas oubliées. « Mitterrand entendait être maître de son temps, de sa décision. Il tenait plus que tout à son libre arbitre. Pas grand-chose ne s’opposait à lui. Il déterminait ses priorités. Il ne subissait pas. J’ai appris comment garder la rigueur et l’énergie, en rapport avec le temps du pouvoir et la lutte contre la mort ».

À ce moment, il est tentant de questionner sur la ministre, elle-même confrontée à la maladie dans l’exercice de ses fonctions de ministre. « Avec Mitterrand, nous n’avons jamais parlé de sa maladie. Pour ma part, si je me suis exprimée à ce sujet, c’était un acte politique. Nous vivons dans une société très dure pour l’être humain. Nous sommes dans la compétition, dans la concurrence. Mais nous devons toujours rester des citoyens à part entière. Il faut être très modeste face au cancer. » Un silence, puis elle reprend. « Non, je n’ai pas pensé à Mitterrand durant ma maladie.

Mais il m’a apporté cette idée qu’il faut rester maître de son destin. » L’œil est noir et brillant, le visage déterminé. L’épreuve est passée par là, mais Dominique Bertinotti a l’élégance de ne pas s’appesantir.

Le sourire revient quand elle évoque encore ses années Mitterrand. « J’ai fait l’apprentissage du pouvoir et de ses travers, comme la courtisanerie si bien raillée par Saint-Simon. Il existe au sommet de l’État une relation monarchique. Il faut être très clair dans sa tête pour mener une action politique. Avoir deux ou trois convictions fortes qui ordonnent le reste. Je me souviens que dans cette période, je me suis présentée à la mairie du IVe arrondissement et j’ai été battue. Mitterrand m’a expliqué ce qui s’était passé. Ce fut une défaite porteuse d’avenir. » Plus tard, elle occupera ce poste de maire du IVe entre 2001 et 2012.

Un temps fabiusienne, elle s’éloignera après le référendum européen de 2005, quand l’actuel locataire du Quai d’Orsay se prononcera pour le non. Son défi, c’est de contribuer à bâtir le socialisme du XXIe siècle. « Le passé ne peut que servir l‘avenir », dit-elle. Elle reparle de Ségolène Royal pour saluer sa capacité à innover, son caractère prospectif, son constat que la base est capable de porter une aspiration. « Pour elle, un bon politique n’a pas 15 kilomètres d’avance mais 300 mètres. Il fait avancer les autres. »

Avant de nous quitter, Dominique Bertinotti partage deux de ses enthousiasmes : celui pour l’antiquité, « avec sa richesse de réflexion sur la démocratie et la tyrannie, le mécénat, le mono et le polythéisme ». Celui enfin pour un jeune photographe nommé JR, dont un tirage géant est accroché à la sortie de son bureau, représentant un escalier dans un bidonville. Un escalier recouvert d’un visage escaladé par ceux qui gravissent les marches. « La politique, ce sont ces belles rencontres. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


+ six = 12