Laure de La Raudière : députée 2.O

par Vincent Berthe

Laure

Son opposition à la loi renseignement s’inscrit dans un combat mené sans relâche depuis son entrée au Palais-Bourbon en 2007.

La scène se déroule en 2006 au conseil général d’Eure-et-Loir. Ancienne ingénieure devenue chef d’entreprise, Laure de La Raudière participe à un comité de pilotage sur le déploiement du haut débit. Le temps d’une pause, le président, Albéric de Montgolfier, l’entretient discrètement. Sa question vient de nulle part : « Ça vous dirait d’être députée ? » Du côté de la sympathisante de droite, simple conseillère municipale d’un hameau de 141 âmes, l’incrédulité se mélange à la flatterie. « Il fallait reprendre la 3e circonscription à la gauche et pour cela, ils voulaient non seulement une femme mais une tête nouvelle. Je ne les ai pas de suite pris au sérieux », raconte celle qui jusque-là n’a jamais été encartée. Issue de Normale sup’, Laure de La Raudière a fait la majorité de sa carrière au sein de France Télécom, avant de se lancer au tournant des années 2000 dans le secteur privé. La politique donc, elle la voit de loin et le regard en biais. « Comme beaucoup de Français, j’avais cette appréhension, l’idée d’un milieu pas très sain. Depuis, j’ai eu le temps de me rendre compte que cette impression était bien trop caricaturale. »

Dans les années 1990, les portes des cabinets ministériels s’étaient pourtant ouvertes. « Je n’avais pas 30 ans, mais on me proposait de conseiller un ministre… Il était de gauche et moi de droite. Tout ça était trop bizarre, j’ai refusé », s’amuse-t-elle aujourd’hui. Une décennie plus tard, la configuration est différente mais plus risquée aussi. Elle accepte.

Ne pas être « béni-oui-oui » 

« Une fois lancée, j’ai toujours su que j’allais gagner ! », dit-elle, volontiers bravache. Sa première campagne n’est pourtant pas aisée. En face, le député PS sortant, François Huwart, ancien secrétaire d’État sous Lionel Jospin, n’a rien d’un jeune premier. La novice s’offre, en outre, le luxe d’une candidature dissidente, celle d’une figure de la droite locale, Patrick Hoguet. « Je me suis retrouvée avec 80 % des militants UMP contre moi, se rappelle-t-elle, mais j’ai su faire abstraction en faisant ce que je savais faire. En gros, aborder cette élection comme un projet d’entreprise avec des étapes à franchir, des réunions à faire, des documents à produire, des thèmes à développer, des gens à rencontrer, etc. Et une seule règle intangible : ne jamais parler de la concurrence. » Une campagne menée bille en tête et de manière précoce. Dès Noël, « pour se faire connaître ». Ses adversaires ne s’en alarment pas, ou seulement vers la fin. « Mais c’était trop tard, François Huwart m’appelait la châtelaine, c’était alors à mon tour de l’ignorer… »

Un an à peine après l’étonnante entrevue au conseil général, la voilà donc qui a ses entrées dans le Saint des Saints, l’Hémicycle. Et, à l’en croire, avec le même aplomb qu’en début de campagne. L’impudence de la débutante en quelque sorte, dans un lieu où d’ailleurs « personne ne vous explique comment cela fonctionne et où l’on a parfois l’impression lors des réunions que tout est décidé d’avance ». Une fausse ingénuité qu’elle cultive – on le sent – à plaisir. Car, une chose est sûre, Laure de La Raudière ne se départit jamais d’une certaine malice. L’esprit vif bien que sous contrôle. Après un bon mot, il lui arrive parfois de se rétracter. Toujours cette histoire d’image tronquée. « Il n’est pas nécessaire de se tirer une balle dans le pied, le rapport au politique est assez dégradé comme ça… », prévient-elle. Ce qui ne l’empêche pas d’évoquer, espiègle à nouveau, ses premiers pas au Palais-Bourbon : « À mes yeux, ils avaient tous le même costume, la même cravate et le même âge. Dans ces conditions, et excepté les femmes, j’étais bien en peine de retenir leur nom. » Dans ce monde un peu figé, l’ex-chef d’entreprise, peu au fait des us et coutumes de l’institution, détonne donc sans mal. Aussi bien lorsqu’il s’agit de jouer des coudes pour s’assurer une place en commission des Affaires économiques ou pour mettre son grain de sel dans telle ou telle désignation d’un rapporteur. Avec d’autres néophytes, en 2008, elle a rejoint le groupe des députés non-alignés, des parlementaires issus de la majorité mais refusant d’être de simples « béni-oui-oui de l’Élysée », selon les mots de son instigateur, Benoist Apparu. Outre l’élu de la Marne, Laure de La Raudière y côtoie Franck Riester, Valérie Rosso-Debord, Sébastien Huygue et surtout de Bruno Le Maire. Le concernant, point de trait d’esprit, elle n’a que des compliments à donner et lui apporte un soutien indéfectible depuis 2012. Dans son ascension jusqu’aux primaires du parti, l’homme est solidement entouré, mais pour ce qui est de l’économique numérique, c’est assurément vers Laure de La Raudière qu’il se tourne.

Sur le front numérique

« Tant mieux si je lui suis utile sur les enjeux du numérique. Un groupe d’experts travaillent aussi avec moi », tempère-t-elle. La légende veut pourtant qu’elle ait formé nombre de ses camarades du Palais-Bourbon à l’exercice délicat de l’écriture en 140 signes. Ainsi est-il écrit sur son compte twitter : « Oui c’est moi qui twitte ! » Façon comme une autre de taquiner ces politiques qui « délèguent entièrement la gestion de leur identité numérique ». Et à ses dires, ils seraient en majorité à l’Assemblée. Chose impensable à ses yeux : « Moi, j’écris tout et j’assume même les fautes d’orthographe ! » Quant aux comptes épinglés pour avoir été artificiellement gonflés avec de « faux » followers ? « Si c’est vrai, c’est pathétique, du niveau cours de récréation. Et c’est bien naïf de croire son influence sur twitter, uniquement au nombre de followers », enchaîne-t-elle. Une négligence qui, selon elle, en dit long sur la méconnaissance des enjeux du numérique au sein de la classe politique française. Sur ce point, et eu égard à son parcours professionnel, personne ne conteste la qualité de son expertise. Et ce, à gauche comme à droite.

En attestent les nombreux rapports d’information cosignés avec la députée PS Corinne Erhel. Parmi les parlementaires, ils seraient donc peu à comprendre réellement le fonctionnement d’Internet : « Beaucoup refusent de voir cette mutation en profondeur de notre société, persistent à croire que la technologie doit forcément “se plier” à leurs attentes. Cela ne marche pas comme cela. » Elle en veut pour preuve les velléités du gouvernement concernant le filtrage administratif. Autant de dispositifs, insiste-t-elle, inefficaces d’un point de vue strictement technique (« Dès que les contenus sont hébergés à l’étranger, la loi française ne marche pas ») et susceptibles, en outre, d’entraîner « un surblocage ». Et d’ironiser sur les phrases entendues chez certains élus – de la majorité comme de son propre camp – en défendant le principe : du résigné « on sait tout ça, mais on ne peut pas ne rien faire » au plus savoureux « ça marchera quand même bien un petit peu ». Sur cette question, le ton se fait plus grave : « Depuis 2012, je ne compte plus les lois incluant une censure administrative d’Internet. Mise en place au départ contre la pédopornographie, elle est aujourd’hui invoquée aussi bien dans la lutte contre le terrorisme, la prostitution ou la promotion de l’égalité hommes-femmes. La boîte de Pandore est ouverte et c’est une dérive grave. Le juge judiciaire n’étant pas consulté, ces mesures sont attentatoires à nos libertés. »

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de la retrouver en première ligne contre la loi renseignement. Une constante chez elle, puisqu’elle s’était déjà opposée à son propre camp lors des discussions sur la loi Loppsi et, plus récemment, à l’article 13 de la loi de programmation militaire. En plein débat du texte défendu par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ses craintes sont fortes. Elle évoque la possibilité d’une « surveillance de masse », voire d’une « police politique » au service du pouvoir. Laure de La Raudière emploie les mots qui fâchent, pas dupe de la relative indifférence des citoyens sur ces questions. « La communication faite autour de ce projet de loi ne les a manifestement pas touchés, ils ont du mal à en concrétiser les effets à venir et les trouvent bien trop éloignés de leurs préoccupations actuelles : l’emploi, l’éducation ou la santé », admet-elle. Une apathie qu’elle retrouve moins chez ses pairs, pourtant peu réputés pour être des geeks. Entre-temps, le scandale des écoutes de la NSA est passé par là. Ils sont ainsi déjà 82 députés, se félicite-t-elle, à avoir signé la saisine du Conseil constitutionnel. « Le texte que l’on nous demande de voter est très peu différent du Patriot Act, une loi sur laquelle les États-Unis sont enfin revenus après les révélations d’Edward Snowden. Notre gouvernement est totalement à contre-courant. » En cas de retour au pouvoir, on a pourtant du mal à imaginer que la droite abroge la future loi. Sur ce point, Laure de La Raudière botte en touche, évoque « l’étape essentielle du passage devant les Sages ».

Et prophétise aussi qu’à l’instar des Américains, la France ne sera pas à l’abri d’un gros scandale dans les années à venir…

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