Migrants : chance démographique ou risque économique pour l’Europe ?

par Vincent Berthe et Aurélie Windels

photo : Attila Kisbenedek / AFP

photo : Attila Kisbenedek / AFP

Durant quelques jours, l’émotion de la publication de la photo du corps sans vie d’Aylan Kurdi aura suspendu la pérennité d’une rhétorique européenne sur l’immigration empreinte, depuis une quinzaine d’années, de fermeté. Très vite une question s’est imposée dans le discours public : l’Europe en crise a-t-elle réellement les moyens d’être généreuse ?

Les gouvernements européens peuvent-ils écouter leur cœur quand la raison leur laisse craindre les effets délétères qu’une immigration incontrôlée aurait sur les finances publiques, le marché de l’emploi, la sécurité publique, la cohésion sociale et même l’aspiration des autochtones à se sentir « chez eux » ? Dans une Europe fragilisée par la crise de 2008, qui connaît un chômage endémique et de sévères cures d’austérité, l’arrivée impressionnante, par son ampleur et sa soudaineté, de centaines de milliers de personnes cherchant refuge fait peur. Et pourtant, au-delà du discours alarmiste de certains gouvernants et responsables politiques européens, une autre voix essaie de se faire entendre, celle des chercheurs et des institutions internationales qui assurent que, non seulement les immigrés ne représenteraient pas un danger économique pour l’Europe, mais que notre vieux continent aurait même impérativement besoin de leur venue pour ne pas sombrer dans un déclin économique et démographique dans les décennies à venir. Qu’en est-il vraiment ?

Une Europe vieillissante

L’Europe vieillit, inexorablement. Une baisse du taux de fécondité associée à un allongement de la durée de vie vide progressivement nos écoles et remplit nos maisons de retraite. Selon les dernières projections réalisées par l’Institut national d’études démographiques (Ined), à l’horizon 2050, l’Allemagne et la Pologne auront perdu à elles deux près de 10 millions d’habitants, tandis que 22% des Italiens auront plus de 65 ans. Inévitablement, les Européens en âge de travailler verront leurs effectifs se réduire drastiquement. « Si le régime démographique actuel de l’Allemagne se poursuit, dans 50 ans, sa population active aura baissé de 20 %. C’est une baisse considérable ! », précise François Héran, directeur de recherche à l’Ined.

Une telle réduction de la main-d’œuvre, essentiellement dans les pays d’Europe de l’Est, aurait un impact certain sur l’économie et laisse logiquement penser que seule une arrivée massive d’immigrés pourrait ralentir ce décroissement. Tel est l’argument régulièrement utilisé pour prôner une plus grande ouverture des frontières extérieures européennes, notamment par le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Toutefois Jean-Christophe Dumont, chef de la division des migrations internationales à l’OCDE, tient à modérer cette déduction qui se voudrait purement mécanique : « La variable démographique est évidemment l’un des facteurs contextuels qui pèse sur l’économie, les variables migratoires également, mais il faut un tout petit peu relativiser l’impact de ces dernières. Parce que ce n’est pas tant la population en âge de travailler qui compte, c’est le nombre total d’heures travaillées. » Or, pour augmenter le nombre total d’heures travaillées, « il y a de la marge dans beaucoup de pays », indique l’économiste, notamment en agissant sur le temps partiel, le chômage ou l’inactivité. D’autres éléments entrent également en compte, comme l’évolution des structures de production : « Des pays comme le Japon ont, jusqu’à maintenant, réussi à faire face à un contexte démo­graphique très défavorable sans avoir recours à l’immigration, parce qu’ils se sont adaptés en jouant sur les variables technologiques. Alors, ça n’a qu’un temps. Et évidemment, on ne va pas remplacer les hommes par des machines. Et ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de rôle pour la migration, loin de là. Mais il ne faut pas regarder la variable migratoire au travers du prisme démographique d’une façon systématique. »

François Héran nuance, lui aussi, ce besoin impérieux de migrants qu’aurait l’Europe pour pallier à son déclin démographique. « On ne peut pas empêcher la part inexorable du vieillissement qui est liée à l’allongement de la vie en faisant venir des migrants jeunes. L’immigration peut faire augmenter le taux de natalité, mais ne peut pas empêcher l’espérance de vie de croître de 6 heures par jour. » Pour les chercheurs, l’immigration ne résoudra, à elle seule, ni le problème du vieillissement, ni le problème des retraites, ni le problème des besoins structurels sur le marché du travail. « Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, explique Jean-Christophe Dumont, ce n’est pas si mécanique. Par contre, elle a un rôle important à jouer – rôle qu’elle joue déjà d’ailleurs et qu’elle va être amenée à jouer encore plus – dans un ensemble de politiques qui visent à répondre à ces défis. Ça, c’est indéniable. »

« Le marché du travail n’est pas un gâteau dont la taille est figée »

Depuis l’annonce de l’accueil, en France, de 24 000 réfugiés sur deux ans, les responsables politiques voient revenir constamment la même question de la part de leurs administrés : « Il n’y a déjà pas de boulot pour nous, qu’est-ce qu’on va faire de ces migrants ? » Avec un taux de chômage supérieur à 10 % en France, 12 % en Italie et 22 % en Espagne, la question se pose en effet de savoir si ces nouveaux arrivants parviendront d’une part à s’intégrer à un marché du travail atone, d’autre part si, en s’y intégrant, ils ne priveront pas les autochtones d’emplois devenus denrées rares. Xavier Chojnicki, chercheur en économie au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) et professeur à l’Université Lille III, assure qu’il n’en est rien : « Ce qui ressort des études économiques réalisées à différentes périodes, dans différents pays et selon des méthodologies diverses, c’est que l’immigration n’est pas un problème pour le fonctionnement du marché du travail. Loin de là. » Pour l’économiste, les pays qui font face à des flux migratoires, même importants, ont la capacité à moyen terme d’intégrer ces populations supplémentaires. « Le marché du travail n’est pas un gâteau dont la taille est figée, explique-t-il. C’est un gâteau dont la taille varie en fonction du nombre de personnes qui y participent. »

Loin de saturer encore un peu plus le marché du travail, l’immigration pourrait même avoir un impact clairement positif sur l’emploi, comme le démontre Jean-Christophe Dumont : « Quand on regarde ces dix dernières années, l’immigration a déjà joué un rôle extrêmement important dans la croissance de l’offre de travail. 65 % de l’augmentation de l’offre de travail entre 2000 et 2010 en Europe est liée aux immigrés. Presque 50 % aux États-Unis. L’immigration est là et joue déjà un rôle important, d’où l’enjeu : essayer de faire que ce rôle soit en adéquation avec l’évolution du marché du travail. » Les besoins de main-d’œuvre de beaucoup de pays européens requièrent, en partie, des compétences élevées, mais essentiellement des compétences intermédiaires ; tandis qu’ils ne rencontrent que peu de difficultés en matière de travail non qualifié, compte tenu de la main-d’œuvre disponible, mais également en raison de la baisse de l’emploi peu qualifié dans l’économie en général. « Les pays de l’Union européenne manquent principalement d’ouvriers spécialisés, de techniciens… Ces compétences-là ont tendance à faire défaut. Notamment parce qu’il y a eu peu d’encouragements pour ces formations, alors que les besoins sont toujours restés équivalents. » L’immigration joue déjà là un rôle considérable. Sur la période 2000-2010, alors que la population immigrée représente environ 12 % de la population de l’Union européenne, 15 % des entrées dans les secteurs en forte croissance sont le fait de nouveaux immigrés. « Là où les secteurs se développent rapidement, l’emploi immigré est surreprésenté, pré­cise Jean-Christophe Dumont. Ces secteurs-là sont principalement des secteurs qualifiés. Dans le même temps, 28 % des entrées dans les secteurs en déclin sont le fait d’immigrés. Ce sont des secteurs qui emploient moins et qui n’attirent pas les jeunes qui sortent du système éducatif qui voient bien qu’il n’y a pas d’avenir dans ces métiers. La population locale n’est pas suffisante pour remplir les besoins de recrutement de ces secteurs. »

photo : STR / AFP

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Quand notre voisin allemand parvient à attirer des migrants hautement qualifiés, répondant ainsi à ses besoins de main-d’œuvre, la France peine à séduire les immigrés ayant un haut niveau de qualification. Depuis plusieurs années, notre pays accueille en effet principalement des immigrés relativement peu qualifiés, comme le souligne Xavier Chojnicki. Mais pour lui, cela n’a rien d’étonnant : « Il faut être clair : c’est très difficile de mener à la fois une politique à travers laquelle on envoie un signal très négatif aux migrants et, ponctuellement, de tenter de mettre en place des politiques de migration sélective. La politique migratoire doit être conçue dans sa globalité. De ce point de vue, il y a quelque chose qui ne marche pas très bien en France », estime l’économiste.

Un fardeau pour les finances publiques ?

Dans une Europe qui peine à se remettre de la crise de 2008, qui impose à ses pays membres une sévère cure d’austérité, l’inquiétude des populations quant au coût pour leur État que pourrait représenter l’accueil de réfugiés semble légitime. Pourtant, sur ce point, on constate un large consensus chez les économistes : l’effet de l’immigration sur les finances publiques est relativement neutre. L’OCDE a publié plusieurs rapports étudiant cet impact dans différents pays aux profils économiques et structurels divers, le résultat était le même dans la grande majorité des cas, à savoir un équilibre global. « Ces études ne plaident pas fondamentalement en faveur d’une arrivée plus importante d’immigrés, précise Xavier Chojnicki. Elles disent simplement que, dans la situation actuelle, avec les caractéristiques démographiques actuelles, la population immigrée n’est véritablement pas un fardeau. » Les immigrés contribuent davantage en taxes et en cotisations sociales qu’ils ne reçoivent en prestations individuelles dans la plupart des pays. Aussi financent-ils les infrastructures et dépenses publiques des pays qui les accueillent. Cependant, nuance Jean-Christophe Dumont, « la contri­bution fiscale directe nette pour les immigrés – à l’exception de quelques pays comme la Suisse et le Royaume-Uni – est plus faible que celle des natifs. » Comme pour le défi démographique, l’immigration ne va pas résoudre nos problèmes de déficit public, mais elle ne va pas non plus en créer. « L’immigration est en fait une petite chose dans cette affaire, ajoute l’économiste de l’OCDE, ça peut jouer positivement ou ça peut jouer négativement, ça dépend fondamentalement des conditions d’intégration sur le marché du travail. Dans les pays où l’intégration se fait bien, les immigrés contribuent beaucoup, donc ça a plutôt tendance à être positif ; dans les pays où l’intégration se fait moins bien, comme en France ou en Belgique, la participation aux finances publiques à travers les cotisations sociales est plus faible. Mais ça reste dans de toutes petites proportions. »

Dans l’entretien qu’il accordait au Figaro le 10 septembre, Nicolas Sarkozy déclarait : « Puisque la France garde des allocations sociales supérieures à celles de ses partenaires de Schengen, les réfugiés qui rentrent dans les autres pays de Schengen finiront inéluctablement chez nous. » Mais le montant des prestations sociales perceptibles dans un pays entre-t-il véritablement en compte dans le choix de destination des demandeurs d’asile ? À en croire le manque d’attractivité flagrant de la France comparativement à certains de ses voisins comme l’Allemagne, la Suède ou le Royaume-Uni, il est permis d’en douter. Les équipes de l’Ofpra qui se sont rendues à Munich pour soulager l’Allemagne de 1 000 réfugiés Syriens et Irakiens ont pu constater que les candidats à l’asile désirant déposer une demande en France n’étaient pas très nombreux.

« Nous nous croyons toujours plus attractifs que nous le sommes, relève François Héran. On entend certains ténors politiques tenir des discours sur l’eldorado. Ce n’est pas l’eldorado que ces exilés cherchent, mais une vie normale, tout simplement. » Par ailleurs, le démographe souligne qu’aucune étude n’a jamais pu révéler de lien de cause à effet entre immigration et prestations sociales. Il en donne pour preuve les exemples de grands pays d’immigration qui n’offraient pourtant que peu de protection sociale au moment où ils ont absorbé des pics d’arrivées : l’Allemagne dans les années 1990, l’Italie et l’Espagne dans les années 2000 et les États-Unis de tout temps.

Ces questions de rationalité économique et démographique alimentent le débat sur l’immigration depuis plus de quinze ans en Europe. Les nombreuses études réalisées par des chercheurs sont toujours parvenues à la même conclusion – l’immigration n’est pas un problème – sans toutefois jamais faire infléchir le discours politique sur la question. Pour Jean-Christophe Dumont, le sujet mériterait d’être traité avec un peu plus de hauteur : « L’immigration fait partie de nos sociétés, elle est là, alors essayons de la gérer de façon satisfaisante pour que ce soit bénéfique pour toutes les parties prenantes. »

« L’EUROPE DOIT TRAVAILLER À L’ÉLABORATION DE VOIES D’IMMIGRATION LÉGALES ET SÛRES »
Entretien avec Sylvie Guillaume, députée européenne PS, Vice-présidente du Parlement européen

Guillaume

Comment expliquez-vous qu’une grande partie des Européens soit si imperméable aux arguments des chercheurs en économie et démographie qui s’accordent tous à dire que l’immigration est bénéfique à notre vieux continent ?

Sylvie Guillaume : Pour la simple et bonne raison que leurs arguments sont assez peu diffusés.

Car, même si le traitement médiatique a évolué au cours de cette crise migratoire, les chercheurs demeurent assez peu visibles et n’ont pas beaucoup d’espace pour s’exprimer. Il y a donc un réel travail de pédagogie à mener. Car, de l’autre côté, ceux qui véhiculent leurs fantasmes et leurs peurs sur la question des réfugiés le font de manière on ne peut plus direct et vague. Aussi peuvent-ils marquer l’opinion publique d’un trait d’esprit. Ce qui ne prendra pas plus de 15 secondes, là où un spécialiste aura besoin de 5 à 10 minutes pour argumenter et développer un raisonnement satisfaisant. Or, malheureusement, plus personne n’a le temps pour ça. Il faut donc se mobiliser pour rappeler le droit, les faits, la réalité des chiffres. Mon souci est de promouvoir une approche politique rationnelle, basée sur des données réelles. Et sur ce sujet, c’est très compliqué.

Pensez-vous que l’immigration, sujet électoraliste par excellence, puisse faire l’objet d’une politique européenne commune dans une Union européenne composée de pays aussi politiquement différents que la Suède et la Hongrie par exemple ?

S. G. : Bien qu’elle ne soit pas entièrement satisfaisante ni totalement communautaire, puisque les États membres conservent de nombreuses prérogatives en la matière, cette politique existe déjà. L’immigration est une compétence partagée avec les institutions européennes. Le Parlement est ainsi en codécision sur le sujet depuis 2007. À nous donc de rendre cette politique commune bien plus efficace et solidaire. D’où les débats actuels. Il faudrait que les bases soient identiques, voilà le principal effort à fournir. À titre d’exemple, en Hongrie, le taux moyen d’accord de protection est à moins de 10 % tandis qu’il est de l’ordre de 80 % en Suède. Avec de tels contrastes, on comprend aisément que les choses soient compliquées. Or, aucun pays ne peut faire face au défi migratoire seul, c’est un fait indéniable. Aujourd’hui, ça passe ou ça casse. Cette crise migratoire est une sorte de crash test, dans le sens où elle interroge les fondamentaux de l’Union européenne plus vivement encore que la récente crise financière.

Aylan Kurdi n’est pas le premier qui meurt sur nos côtes. Depuis l’an 2000, environ 30 000 migrants sont morts en essayant de rejoindre l’Europe.

Par la politique de fermeture qu’elle mène depuis 20 ans, l’Union européenne n’a-t-elle pas une part de responsabilité dans ces drames ?

S. G. : D’une part, on décrit une Europe forteresse et de l’autre, une Europe passoire. Le seul fait que l’on puisse qualifier la politique migratoire de cette manière montre bien qu’il y a un souci sur ce que nous construisons en commun. Actuellement, on tire à boulets rouges sur l’Union européenne mais il s’agirait d’être clair sur les responsabilités engagées. Les premiers vers lesquels nous devrions nous tourner sont les États membres. Sans vouloir accabler la Hongrie qui certes, s’en donne les moyens, ce n’est pas l’Europe mais Viktor Orban qui a ordonné de mettre des barbelés le long de la frontière.

Ce sont aussi les Slovaques et les Polonais qui refusent le système de répartition. Et de l’autre côté, c’est l’Allemagne qui a décidé de se passer de Dublin III. On le voit bien, ce sont des décisions unilatérales et non communautaires. Après, l’Europe doit faire beaucoup mieux, je n’en disconviens pas. Et notamment travailler à l’élaboration de voies légales et sûres afin que les migrants ne fassent plus autant appel aux passeurs.

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