« Daech ne se rendra pas, mais … »

par François Clemenceau

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Entretien avec Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Expert en géopolitique et spécialiste de la prolifération nucléaire, il a été chargé de mission à la direction des Affaires stratégiques au ministère de la Défense avant 2001 et membre à deux reprises de la Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale aux débuts des présidences Sarkozy et Hollande.

Les attentats du vendredi 13 novembre à Paris sont-ils notre 11-Septembre ?

Bruno Tertrais : Oui, en tout cas certainement davantage que les attentats de Charlie et de l’hyper-Cacher. En janvier, les cibles étaient spécifiques et symboliques alors que les terroristes du vendredi 13 novembre ont ciblé la population française dans son ensemble. Ensuite la sidération est bien plus grande aujourd’hui parce que les attaques sont multiples et simultanées comme celles du 11-Septembre même si elles n’ont pas le même degré de sophistication. Enfin, il y a un effet 11-Septembre par la réappropriation des symboles nationaux : en janvier dernier, on était « Charlie », aujourd’hui on est Français, on sort le drapeau et on chante l’hymne national. J’ajoute que la comparaison avec le 11-Septembre est valide par les conséquences militaires des attentats. La France est à la riposte.

Depuis que la France et la Russie se coordonnent sur le plan militaire dans les opérations contre Daech, peut-on dire qu’il s’agit de la traduction concrète d’un revirement de la position française ?

B. T. : Non, il s’agit d’une légère inflexion de la part de la France dans la mesure où elle a décidé de hiérarchiser ses priorités et que le sort de Bachar el-Assad est devenu de fait une préoccupation plus lointaine. Mais en ce qui concerne la Russie, en revanche, il s’agit d’un vrai tournant : le communiqué de Daech revendiquant l’attentat contre l’Airbus russe dans le ciel du Sinaï a obligé Vladimir Poutine à reconnaître que Daech devenait son ennemi. Les attentats de Paris n’ont fait qu’accentuer ce tournant.

Coalition militaire unique donc mais qui ne se vérifie toujours pas sur le plan politique…

B. T. : Sur le plan militaire, il y a désormais une coordination opérationnelle entre la Russie et la France mais également avec les autres puissances agissantes au sein de la coalition militaire anti-Daech. Mais c’est vrai que sur le plan diplomatique, la deuxième réunion de Vienne du samedi 14 novembre entre les grandes puissances concernées n’a pas permis de réduire des divergences de fond. Malgré un rapprochement sur la méthode, personne ne peut imaginer que Paris va souscrire à un calendrier de sortie de crise en Syrie qui passe par une élection présidentielle dans 18 mois à laquelle Bachar el-Assad serait candidat.

Autrement dit, les Russes ne sont pas sur le point de lâcher Bachar…

B. T. : Vladimir Poutine ne va pas changer de priorité du jour au lendemain, la Russie n’abandonnera pas de sitôt l’armée syrienne. Mais le degré de soutien des Russes vis-à-vis du régime syrien est bien inférieur à celui de l’Iran. Nous ne sommes plus dans une logique d’affrontement entre le bloc occidentalo-sunnite d’un côté et le bloc russo-chiite de l’autre. Cette logique est en train de s’effriter. Si, en Irak, il y a une coalition anti-Daech de facto entre les Occidentaux et l’Iran via le gouvernement chiite au pouvoir à Bagdad, les choses sont bien différentes en Syrie. Depuis le printemps 2015, l’Iran a considérablement accentué son soutien à Bachar. Ce qui prouve en passant que les espoirs de voir l’Iran se rapprocher des Occidentaux après la signature de l’accord sur le nucléaire étaient assez vains car c’est plutôt l’inverse qui se produit.

Comment imaginer que les frappes concertées des Américains, des Russes et des Français en Syrie contre Daech puissent avoir le moindre succès sans conquête du terrain au sol ?

B. T. : Jusqu’à présent, seule la présence au sol en Irak des forces Kurdes et de certains éléments de Forces spéciales occidentales a permis d’y arriver. Mais je ne suis pas certain que Mossoul soit libérable à court terme. Les forces Kurdes ont davantage besoin de consolider leurs gains territoriaux que d’être dans une offensive de long terme. Quant à la Syrie, je ne crois pas une seconde à une intervention au sol. À l’exception de la bataille de Kobané, ce schéma n’est pas reproductible. Ce qui ne veut pas dire que les frappes aériennes ne servent à rien. Elles ont plus d’impact qu’on ne le croit. Attendons de voir ce que donneront les campagnes aériennes combinées des forces russe, américaine et française. En Irak comme en Syrie, elles ont déjà permis de contenir Daech et c’est un résultat en soi tandis qu’en certains endroits on a même assisté à des retraites de l’État islamique.

Mais alors où se situe le point de rupture si on veut « détruire Daech » ?

B. T. : C’est une question difficile. Même si Raqqa était vitrifiée demain, je ne suis pas sûr que l’État Islamique disparaisse pour autant et serait vaincu. Nous ne sommes pas en 1918 ou en 1945 avec la possibilité d’un armistice. Abou Bakr al-Baghdadi ne se rendra pas. Cela étant dit, on peut imaginer qu’un point de rupture peut être atteint dès lors que le pseudo-État de Daech n’est plus en mesure d’être un substitut crédible aux insuffisances ou à l’absence de l’État irakien ou syrien. N’oublions pas que Daech n’est pas seulement une entreprise qui règne par la terreur. Elle obtient aussi plus facilement la soumission des populations lorsqu’elle remplit sa mission de service public. D’où les tentatives par les frappes aériennes de désorganiser les réseaux de contrebande d’hydrocarbures qui alimentent les caisses de Daech. Même si cette entreprise ne sera efficace que si la Turquie accepte de collaborer en mettant hors d’état de nuire sur son propre sol les intermédiaires de ce trafic à grande échelle.

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