« Autonomiser l’islam européen, en obligeant ses fidèles à s’organiser »

par Honoré Musat

(photo : DRFP)

(photo : DRFP)

Entretien avec Pierre Vermeren*, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université de Paris1 Panthéon-Sorbonne, membre du laboratoire IMAF (Institut des mondes africains).

C’est un renseignement des services marocains qui aurait mis les enquêteurs français sur la piste d’Abdelhamid Abaaoud, organisateur des attentats du 13 novembre à Paris. Êtes-vous étonné ?

Pierre Vermeren : Non, pas vraiment. Les très efficaces services marocains exercent une surveillance active et constante de leurs ressortissants à l’étranger, surtout en France où réside plus d’un tiers d’entre eux. Levons un malentendu : si en France, les enfants d’immigrés de deuxième et troisième générations ont obtenu la nationalité française, ils sont malgré tout considérés comme Marocains (ou Algériens…) de l’autre côté de la Méditerranée, en vertu du droit du sang qui prédomine au Maghreb. Ces enfants ont la double nationalité parfois sans même le savoir. Et jusqu’aux années 1980, le pouvoir marocain s’imaginait que beaucoup d’entre eux allaient revenir au pays. En outre, la France a longtemps été la base arrière des opposants à Hassan II, ce qui justifiait à soit seul cette surveillance.

Quant à la surveillance des djihadistes ?

P. V. : Depuis que des vagues d’attentats islamistes ont ensanglanté le Maroc (2003) puis Madrid (2004), dans lesquels se sont illustrés des ressortissants marocains, le Maroc s’est énormément impliqué dans la traque des apprentis djihadistes. Cela a nécessité la modernisation et l’accroissement de ses services de renseignement. Ceux-ci reposent à la base de l’édifice sur un système très ancien et très dense de surveillance des populations au Maroc et dans l’émigration. Les autorités françaises font souvent appel aux services marocains, et elles les laissent d’ailleurs souvent agir à leur guise…

Depuis des années, la Belgique abrite des foyers de radicalisation. Vous écriviez récemment que pour comprendre l’existence du sanctuaire fondamentaliste belge, il fallait connaître l’histoire, l’origine et les activités des Marocains de Belgique – largement majoritaires parmi les musulmans de ce pays. Pouvez-vous nous les rappeler ?

P. V. : Les 500 000 « Marocains » de Belgique (1 habitant sur 20 du pays) viennent pour l’essentiel du « Rif », cette région montagneuse et méditerranéenne, historiquement indépendante du palais de Rabat, et particulièrement meurtrie par l’histoire du XXe siècle (guerre du Rif, guerre d’Espagne, guerre à l’indépendance du pays…). Sa population, la plus dense et la plus rebelle du Maroc, a été très durement frappée puis marginalisée au XXe siècle, ce qui entraîne humiliation et ressentiment.

Par les Espagnols, les Français, et puis par le pouvoir marocain…

P. V. : À l’indépendance du Maroc, le Rif s’est soulevé. Les forces armées royales du futur roi Hassan II, en 1958 et en 1959, aidées par l’armée française, ont été jusqu’à utiliser du napalm pour écraser ce soulèvement. En 38 ans de règne, le roi ne s’est jamais rendu dans le Rif, et l’a puni puis durablement ignoré. Il a laissé cette région s’enfoncer dans la misère et le sous-investissement.

L’humiliation de ce peuple de combattants vaincus a nourri une sourde envie de revanche. Hassan II n’a laissé au Rif que le monopole de la production du kif, une drogue qui, grâce au savoir-faire des chimistes corses reconvertis après le démantèlement de la French connection, a été transformée en pâte pour l’exportation : le cannabis. 90 % du haschisch consommé en Europe vient du Rif. La commercialisation de la drogue suit les réseaux de l’émigration rifaine, de l’Espagne au nord de la France (quand les houillères françaises embauchaient), puis en Belgique et aux Pays-Bas. La Belgique devient alors une plaque tournante du narcotrafic, profitant de sa centralité en Europe.

Comment expliquez-vous la présence importante de foyers de radicalisation en Belgique ?

P. V. : D’abord, les Rifains qui y ont émigré parlaient mal le français, étant berbérophones et parfois hispanophones. Ensuite, les Belges n’avaient aucune expérience historique du Maghreb ni connaissance de l’islam et des musulmans. Tout cela n’a pas favorisé l’intégration, même si l’exemple des Pays-Bas démontre que les choses auraient pu tourner autrement (mais il est vrai qu’ils ont connu l’islam en Indonésie). Radicalement hostiles au roi du Maroc, incompris et isolés, bien des Rifains de Belgique se sont réfugiés dans la religion. Ils ont rejeté l’islam à la marocaine, soumis au roi commandeur des croyants, se tournant vers les prédicateurs disponibles : Iraniens et Saoudiens toujours en quête de prosélytisme ont fait bien des adeptes, alimentant un fondamentalisme qui échappait à la surveillance marocaine. La crise économique et industrielle aidant, le cocktail entre radicalisme religieux, trafic de drogue (générant des profits considérables), chômage et déshérence, ont fabriqué, avec la complaisance des autorités locales, une sorte de « Scarface » à la mode salafiste. Une fois ce fait établi, il fallait un foyer mondial pour souffler sur les braises : ce fut « l’État islamique en Irak et au Levant » (Da.E.Ch., El-Daoulat el-islamiya bil-’Eraq oual el-Cham), qui a permis la rencontre improbable entre l’armée de Saddam Hussein, mise au chômage par les Américains, et les enfants perdus de l’immigration maghrébine en Europe…

La présence en Belgique d’imams saoudiens est mise en cause dans cette radicalisation…

P. V. : La France, faute d’imams locaux, fait régulièrement venir des imams marocains et algériens, notamment pour le Ramadan. Ce n’est déjà pas le rêve, car ils n’ont aucune culture démocratique, et a fortiori laïque, mais il y a pire : les Belges, peu au fait des affaires de l’islam, ont accepté la venue d’imams saoudiens, qui ont littéralement « wahhabisé » une partie des musulmans de Belgique. Il y a longtemps que les fondamentalistes radicalisés par les Saoudiens sont à l’œuvre en Afghanistan, en Bosnie, au Sahel ou en Europe… Et il ne faut pas oublier la composante chiite : des prédicateurs de combat sont venus d’Iran pour labourer les musulmans de ce pays, non sans résultats. Les Belges n’ont pas vu venir la chose faute d’expérience préalable, contrairement aux services français… Notez que même le Maroc s’était fait dépasser par les wahhabites : les attentats de Casablanca en 2003 ressemblaient beaucoup à ceux perpétrés à Paris (je vous renvoie à l’excellent film du réalisateur marocain Nabil Ayouch, Les Chevaux de Dieu, où une telle opération est décrite par le menu). Le roi d’Arabie a donné beaucoup d’argent au Royaume marocain, des années 1970 à 2003, en échange de la liberté de prédication au Maroc. Ses autorités ont découvert avec stupéfaction, après les attentats de 2003, que plus de la moitié des mosquées du pays étaient wahhabites. Depuis, le Maroc a totalement modifié sa politique dans ce domaine. La Belgique ne l’a pas fait faute d’analyse sur la réalité et ses dangers…

Pourquoi faites-vous le lien entre narcotrafic et terrorisme islamiste ?

P. V. : La communauté marocaine de Belgique, durement touchée par la crise industrielle des années 1970 et 1980, s’est réorganisée en partie autour de l’économie de la drogue (elle n’est pas la seule à cet égard). Les Rifains, en lien avec les mafias de la drogue, dont ils sont partie prenante (sans être évidemment les seuls), se sont organisés et structurés en réseaux de distribution et de blanchiment, avec la nécessaire complicité des services des États des deux rives de la Méditerranée. Ce trafic concerne en effet plusieurs milliers de tonnes de marchandises par an, générant environ 10 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an. Après 40 ans de trafic, des centaines de milliards de dollars ont donc été accumulés. Ces sommes considérables ont profité à des réseaux et des familles devenus très puissants, ce qui est comparable à la nuisance des mafias siciliennes. Aux marges de ce trafic, les enfants perdus de ces mafias, pour se racheter devant Dieu de leur impiété, par ignorance religieuse, et à la suite d’un endoctrinement réalisé par des professionnels, plongent dans le salafo-djihadisme, qui est à la fois un millénarisme et un nihilisme.

Comment enrayer cette dynamique, pour les générations futures ?

P. V. : Cela va être long. Je me contenterai de deux idées parmi tant d’autres. Il faut d’abord laisser les musulmans d’Europe organiser leur islam à l’écart des États étrangers. Il faut que ces communautés forment leurs propres imams, au lieu de les faire venir de l’extérieur, et il en va bien sûr de même pour le financement des lieux de cultes (sinon l’allégeance/surveillance est intrinsèque). Sait-on que le PIB des 14 à 15 millions de Maghrébins en Europe (quel que soit leur statut juridique), parmi lesquels se trouve la grande majorité des musulmans d’Espagne, des Pays-Bas, de Belgique, d’Italie et de France, titille le PIB du Maghreb, qui a sept fois plus d’habitants. Cette population y envoie d’ailleurs chaque année 10 milliards d’euros par an au titre des transferts. Il faut donc autonomiser l’islam européen en obligeant ses fidèles à s’organiser, et ne pas le faire à leur place. Mais cela concerne aussi d’une manière ou d’une autre un contrôle sur les télévisions du Golfe, et une surveillance très stricte sur Internet, car ce sont de hauts lieux d’apprentissage de l’islamisme.

La question des langues est par ailleurs très importante. En France, contrairement au passé, nous avons peu de linguistes qui parlent et enseignent les langues du Maghreb, qu’il s’agisse de l’arabe maghrébin ou de la langue amazighe (berbère). Comment font les policiers pour écouter les Rifains, après les Touaregs, s’ils ne comprennent pas leur langue, pour prendre ce seul exemple ? Or à l’avenir, il est hélas à redouter que l’Algérie, qui maltraite la Kabylie en laissant sa société à la dérive depuis 15 ans, n’y fabrique une nouvelle poudrière salafiste (quand bien même cette région fut épargnée pendant la guerre civile des années 1990). Il faut développer notre connaissance des langues, des peuples et des réalités culturelles de cette région frontalière de l’Europe. Car les passions sont à prendre très au sérieux en histoire : l’humiliation et l’ignorance des peuples préparent le chaos, comme l’orage porte la foudre. Sortons de la folklorisation de notre Sud, qui ne se trouve pas au Moyen-Orient, et prenons-le au sérieux.

  • Dernier ouvrage paru : Le Choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes (Odile Jacob)

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