L’optimiste

par Vincent Berthe

Philippe Doucet (photo :  CITIZENSIDE/A. Morissard)

Philippe Doucet (photo : CITIZENSIDE/A. Morissard)

Élu de banlieue, coanimateur du groupe de travail « laïcité » au PS, Philippe Doucet voit dans l’épreuve que traverse le pays « un moment politique crucial ». Portrait.

Un vendredi soir comme un autre. La fin de semaine, le moment de relâche. Ce 13 novembre, Philippe Doucet le passe au Théâtre national de Chaillot. À l’affiche ? Un spectacle de danse, « un peu chiant d’ailleurs ». Et puis, comme l’air est doux, que le mois de novembre ne veut toujours pas entrer dans l’hiver, le député part boire un verre avec sa compagne. Dans ce bar du Trocadéro, la télé est allumée, les clients regardent France-Allemagne, des détonations se font entendre… « Mon fils et ma fille étaient dans Paris, chacun de leur côté. Je suis immédiatement parti les chercher, j’ai embarqué aussi les copains et les copines, tous très inquiets. J’ai fait le taxi comme ça, jusqu’à minuit. » Au volant de sa voiture, le parlementaire socialiste est anxieux mais loin d’être « surpris ». « Les journalistes trouvaient Manuel Valls particulièrement tendu depuis quelques mois, en voilà la raison… » Lui-même peut en témoigner. Ces derniers temps, la moindre rencontre avec le Premier ministre « commençait immanquablement par faire le point sur la menace terroriste ». Dès le lendemain, l’élu du Val-d’Oise est sur le terrain : coups de fils passés aux différentes autorités religieuses de sa circonscription, café avec les militants (« on avait vraiment besoin de se retrouver, d’échanger »), puis l’inévitable tour des marchés…

L’ancien maire d’Argenteuil n’y décèle pas la même ambiance qu’en janvier dernier. Aucun tiraillement cette fois autour de la notion de blasphème, mais une population dans son ensemble qui se sent visée. « Là, nous sommes vraiment sortis de la problématique religieuse. C’est le pays tout entier qui était attablé en terrasse ou au Bataclan ce soir-là. » Et de prolonger : « C’est comme s’ils avaient mis un miroir en face de nous et que nous mesurions pleinement le fait d’être Français, l’importance de nos valeurs, des idéaux de 1789. » Raison pour laquelle l’élu de banlieue se dit « étrangement plus optimiste qu’après le 11 janvier » et persuadé que se joue là « une partie cruciale d’un point de vue politique ». Pêle-mêle, il égrène alors les réactions rassurantes : l’attachement au drapeau tricolore exprimé par nombre de ses administrés issus de l’immigration, le large rassemblement populaire auquel tout le monde aspire et ces gestes fraternels à foison. Et ce, même à son égard. « Franchement, d’habitude, qui prend la peine de demander à un élu si ça va ? », tente-t-il de plaisanter.

« Les gens ne connaissent pas la loi de 1905, et même les élus ! »

Le 16 novembre à Versailles, Philippe Doucet a donc observé, satisfait, François Hollande entamer son virage sécuritaire, jouer la carte de l’union nationale, au point de faire sienne les mesures réclamées par l’opposition. Plus que de l’habilité politique, l’élu y voit de la hauteur présidentielle. Ce pouvoir d’incarnation qui, à ses yeux, a trop souvent fait défaut à l’actuel locataire de l’Élysée. À son retour, interrogé par ses proches sur cette journée historique, le parlementaire lâche alors cette phrase étonnante : « Aujourd’hui, Hollande a peut-être gagné 2017. » Il s’explique : « Le Président a trouvé le parfait positionnement. Il prône un ajustement de l’État de droit, là où Nicolas Sarkozy ne parle que d’État d’exception et mise sur la tension permanente. Une erreur stratégique majeure à l’instar de certains députés de droite qui trépignent en se focalisant sur “l’ennemi intérieur”. » Car celui qui est en charge des questions de laïcité au Parti socialiste en est convaincu : la société française est bien plus mature qu’on ne le croit et pas si arc-boutée contre le fait religieux. « Manger du porc ou non, s’autoriser à boire un coup ou pas, fondamentalement tout le monde s’en fout ! La seule chose qui coince, ce sont les pratiques wahhabites, tous ceux qui s’en prennent à la place centrale de la femme dans notre société », analyse-t-il. Foire d’empoigne sans fondement, la question de la laïcité mériterait donc d’être clarifiée au lieu d’être si souvent dévoyée. Sur cette question, il reconnaît que la classe politique, de gauche comme de droite, n’a pas toujours été quitte de ses responsabilités. Et surtout dans le camp du FN. « Les gens ne connaissent pas la loi de 1905, et même les élus ! Arrêtons donc de nous battre pour un bout de tissu et réaffirmons avec force la ligne d’Aristide Briand et de Jean Jaurès : neutralité de l’État et liberté religieuse comme droit constitutionnel », martèle Philippe Doucet. D’où ce projet maintes fois défendu dans les médias : la rédaction d’une grande charte sur la laïcité. « Il ne faut pas toucher à cette loi, mais la rendre à nouveau accessible pour tous les citoyens », insiste-t-il.

De l’autre coté du périph’

À l’inverse, la radicalisation religieuse comme l’eschatologie seraient, à ses yeux, des défis autrement plus complexes. Phénomènes d’autant plus incompréhensibles que la sécularisation de l’Europe est ancienne. « Une fois par an, vous avez bien quelques types qui se flagellent durant la semaine sainte, mais pas au point d’assister quotidiennement à d’immenses processions chrétiennes. Bref, cette dimension autrefois existante chez nous, nous nous la prenons aujourd’hui en pleine figure. Et c’est également le cas pour nos concitoyens dont la pratique de l’islam est la plus traditionnelle », résume-t-il avec cette gouaille qui lui est familière. Puis, plus sombre, il complète : « À croire qu’en Syrie, il y a plus de candidats kamikazes dans les rangs de Daesh que d’attentats projetés. » Face à cet inconnu mortifère, ce danger si oppressant, Philippe Doucet estime d’ailleurs que c’est moins le rôle des politiques que celui des autorités religieuses et intellectuelles de mener le combat. Aux élus, par contre, la tâche de s’atteler au démantèlement de l’« apartheid territorial, social, ethnique », ainsi que l’avait défini Manuel Valls après les attentats contre Charlie Hebdo. « Cet environnement qui met des mecs dans l’angle, les entraîne dans cette dérive de petite frappe : du banditisme à la prison jusqu’à la radicalisation. » Début novembre, 10 ans après les émeutes de 2005, il a donc lancé, en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, les Rencontres d’Argenteuil. Plus de 150 personnes présentes pour cette première édition, venues écouter et débattre avec des politiques, des chercheurs en sciences sociales mais aussi des journalistes. La preuve, selon lui, d’un « besoin d’échange et d’implication » vivace en banlieue mais pourtant si peu pris en compte. « Il n’y a qu’à la Mutualité où l’on peut faire ça », ajoute-t-il un brin sarcastique, tout en reconnaissant ô combien le PS a du mal aujourd’hui à retisser les liens avec les milieux populaires.

Les totems et autres tabous de la gauche

À ce titre, et puisque beaucoup l’ont regretté dans son propre camp, l’abandon du récépissé par l’exécutif n’aurait rien arrangé à la situation. L’enterre­ment récent du droit de vote des étrangers par Manuel Valls non plus. Philippe Doucet s’agace de ces critiques et tance, lui, une « gauche totémique » qui laisserait « passer les trains de la réalité ». « Près de 18 % de nos jeunes sortent du système éducatif sans aucun diplôme et ce n’est pas à Neuilly qu’ils vivent ! N’est-ce pas là une question plus essentielle ? Un débat autrement plus important à mener ? » Peu amène au sujet des deux premières années du quinquennat, période d’ordinaire propice aux réformes de fond, Philippe Doucet regrette ainsi l’apathie de la majorité vis-à-vis de l’Éducation nationale. Incapable, à ses yeux, de faire plier les corporatismes. Une marotte au sein du nouveau gouvernement. Chose peu étonnante, l’élu du Val-d’Oise est donc, au côté de Christophe Caresche et Gérard Collomb, l’un des principaux animateurs du Pôle des réformateurs. Dit autrement, et même si on le sent peu à l’aise avec cette image, l’aile droite du parti. « L’armée de réserve de Valls », les appellerait Jean-Christophe Cambadélis. Le fait est, dans la veine d’un Premier ministre qui se voit en rassembleur « des forces progressistes », l’idée d’une grande coalition pour contrer aussi bien le FN que Nicolas Sarkozy a aussi été prêtée à Philippe Doucet. Une partie du PS associée à Bayrou mais également aux juppéistes ? Le genre de projection qui fait le miel de la presse. Lui prétexte le raccourci journalistique… Puis, espiègle, ne peut s’empêcher d’ajouter : « Dans le même temps, du pacte de responsabilité à une certaine conception de la République, en France, ça fait pas mal de monde, non ? »

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