« Le plafond de verre existe toujours pour le FN, même s’il a tendance à se déplacer vers le haut  »

par Honoré Musat

Entretien avec le démographe et historien, Hervé Le Bras, qui a publié en octobre Le Pari du FN (Éditions Autrement).

Quelle est votre analyse de l’évolution du vote Front national, à l’issue de ces élections régionales ?

Hervé Le Bras : L’augmentation importante de la participation au second tour de l’élection n’a pas désavantagé le FN. Il conserve presque exactement son pourcentage du premier tour et donc gagne des voix, ce qu’il a souligné, mais il ne parvient pas à agréger les voix d’autres partis tandis que la droite et surtout la gauche très divisée au premier tour se rassemblent au second tour. Dans le détail, on constate que le FN progresse légèrement au second tour quand il dépasse 30 % au premier tour et sinon régresse dans les mêmes proportions (sauf en Bretagne, peut-être du fait des bonnets rouges ou de la progression dans les zones agricoles). Le plafond de verre existe toujours même s’il a tendance à se déplacer vers le haut (+2% depuis les élections départementales).

Le Front national améliore ses scores dans les terres où il s’est enraciné…

H.L.B. : Oui, le FN accélère sa progression dans les régions où il réalise ses meilleurs scores depuis 1984 et plus particulièrement aux dernières élections.

Dans les zones fragilisées par la crise ?

H.L.B. : J’ai croisé plusieurs indicateurs : le plus fort taux de chômage des jeunes, la proportion de sans diplôme chez les jeunes, le niveau de la précarité, celui des écarts de revenus et le pourcentage le plus fort de familles monoparentales. Est alors apparue la carte du vote FN au soir du premier tour de ces régionales.

Le FN a aussi progressé dans des régions où il n’était pas ancré…

H.L.B. : Surtout dans la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, où l’on assiste à une percée nouvelle du FN : on est passé de 25,6 % à 31,8 % des voix au premier tour de ces régionales, soit une progression de 6,2 %. Cette région est en fait coupée en deux : le FN est fort en Languedoc-Roussillon, mais plus faible en Midi-Pyrénées (et notamment dans le Lot, l’Aveyron, et les Hautes-Pyrénées).

Pourquoi la géographie permet-elle de bien saisir l’évolution du vote Front national ?

H.L.B. : Les sondages ne constituent pas un outil précis, car ils procèdent par catégorie. Vous n’êtes pas un individu isolé, vous ne formez pas votre opinion tout seul : elle naît dans les interactions avec un cercle familial, amical. En tirant au sort les personnes, les sondeurs cassent le lien avec l’entourage des sondés. Mon travail consiste à approcher ce lien par une géographie fine, une observation au niveau des communes. Le sondage est idéal pour prévoir ce qui va arriver dans peu de temps, mais les cartes sont des outils plus pertinents pour une étude sur le long terme.

Avec ces cartes, vous avez identifié trois couches pour comprendre l’évolution historique du vote FN. Pouvez-vous les rappeler ?

H.L.B. : Deux couches sont historiques. La première date de 1984. Le vote FN se concentrait alors dans des régions plongées trop brutalement dans la modernité, où la population vivait groupée : la bande nord-est, la bande médi­terranéenne, et la vallée de la Garonne. Dans ces régions, les commerces des petites agglomérations avaient fermé, et les gens avaient dû aller travailler loin de leur domicile : la socialisation de voisinage en avait été bouleversée. Il faut noter que dans les régions de bocage, cette socialisation s’est assez peu modifiée, car leur population avait l’habitude d’être isolée. Le point d’entrée choisi par Le Pen dans les régions de population groupée a été l’immigration – elles en accueillait traditionnellement plus que les autres.

Cette première couche de 1984 est arrivée à saturation : Le Pen n’a pas amélioré son score au second tour à l’élection présidentielle de 2002 (Le Pen et Mégret totalisaient 19 % au premier tour, le candidat du FN n’a ensuite pas dépassé 21 % au second). C’est alors qu’est apparu la seconde couche, et elle était sociale : le Front national a ciblé cette France périurbaine, qui aujourd’hui le fait prospérer. Cette France ne concentre pas les plus pauvres et les plus marginalisées (qui ne s’inscrivent plus sur les listes électorales), mais ceux qui se sentent « hors du coup ». Ce sont des gens qui ne se voient pas d’avenir. Le Pen culmine dans la tranche d’âge 35-55 ans. Une classe d’âge qui n’a plus les espoirs de la jeunesse…

Le point commun entre ces deux premières couches ?

H.L.B. : J’ai repris le concept d’anomie de Durkheim pour faire le lien entre ces deux couches : ce sont des gens enracinés (ou déracinés dans le périurbain) qui ont perdu du lien social.

Et la troisième couche ?

H.L.B. : C’est la plus mystérieuse : le FN prospère dans les zones de grande circulation ; dans la vallée du Rhône, par exemple. Le même phénomène se retrouve dans la vallée de la Garonne, où le cours du fleuve (de Toulouse à Bordeaux) est propice au vote FN. Cette troisième couche apparaît aussi dans les plaines du Nord et de l’Est.

Pourquoi mystérieuse ?

H.L.B. : Je n’ai pas trouvé assez de corrélats pour expliquer ces cartes. Ma seule explication : ces zones de grande circulation favorisent la propagation des rumeurs.

Vous évoquez une « épidémie » du vote FN dans ces zones…

H.L.B. : Sur ces cartes, on voit le vote frontiste se propager comme des épidémies de grippe. Les plaines et les vallées des fleuves sont des zones de circulation aisée, donc de rencontres entre les hommes. Les opinions se diffusent rapidement. Une carte le montre très bien : celle du vote CPNT en 2002. Jean Saint-Josse avait obtenu 19 % des voix dans la baie de Somme : les directives européennes contre la chasse aux canards avaient fortement irrité une partie de la population de cette région. Sans idéologie forte, CPNT a obtenu ce score par une propagation très rapide de la rumeur. C’est pareil pour le FN,  qui n’articule aucune idéologie, mais se contente de slogans. C’est mon hypothèse.

Le FN n’a pas d’idéologie ? Son programme n’a pas pourtant pas beaucoup varié depuis sa création en 1972, à part sur le volet économique, qui était très anti-étatiste…

H.L.B. : Le Pen avait été député poujadiste, il partait d’un terreau libéral et anti-étatique. Aujourd’hui, c’est totalement l’inverse. Il n’y a pas de cohérence.

Des exemples où le relief de la géographie empêche cette « épidémie » ?

H.L.B. : Dans les premiers contreforts des Alpes ou du Massif Central, le vote FN devient de plus en plus faible.

Le nouveau découpage régional a-t-il pu favoriser le FN ?

H.L.B. : Cette réforme a été un fiasco, et nous savons aujourd’hui pourquoi : pour la faire passer au Parlement, le gouvernement a évité de toucher aux communes et aux départements, pour ne pas heurter les députés et les sénateurs, dont beaucoup ont des responsabilités locales. Le pouvoir a donc choisi d’attaquer le maillon faible de cette réforme : les régions. Ce redécoupage a-t-il favorisé le FN ? Peut-être en Languedoc-Midi-Pyrénées… Mais je ne crois pas qu’il y ait eu des arrière-pensées. Personne n’a vraiment compris à la base si c’était une bonne ou une mauvaise réforme.

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