Quand les Français votaient en décembre

par Bruno Fuligni

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Des élections en décembre ? Les précédentes remontent à 1965, il y a un demi-siècle : De Gaulle étant devenu président de la République fin 1958, c’est très logiquement qu’un scrutin fut prévu à l’issue de son septennat.

Le Général sera-t-il candidat, lui qui a institué l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct en 1962 ? Il laisse planer le doute et ne se déclare officiellement qu’à un mois du premier tour, dans une allocution télédiffusée que ses adversaires résumeront en quatre mots : « Moi ou le chaos. »

De Gaulle, en outre, ne veut pas abaisser la fonction présidentielle en montant sur les tréteaux : cette déclaration unique sera toute sa campagne. C’est sous-estimer quelque peu les autres candidats. Après l’échec d’une candidature Defferre, fédérant la gauche modérée et le centre, François Mitterrand s’est imposé comme le champion de toute la gauche, grâce au soutien du PCF. Son pamphlet Le Coup d’État permanent, paru en 1964, devient un succès de librairie et ses formules font mouche : « De Gaulle pouvait être Washington et fonder une République. Il s’est contenté de faire du gaullisme. »

Le président sortant a lui aussi ses amabilités, même s’il les réserve au cercle de ses conseillers, refusant « la politique des boules puantes ». Mitterrand ? « Le Rastignac de la Nièvre », ironise-t-il devant Alain Peyrefitte. Jean Lecanuet, le démocrate-chrétien qui fait campagne à l’américaine ? « C’est l’enfant de chœur qui a bu le vin des burettes et qui s’en est enivré. » Pierre Marcilhacy, le sénateur charentais qui porte les couleurs de l’européisme ? « Le notable, sûr de lui parce qu’il est notable et qu’il regarde de haut les Français, comme si les pouvoirs de la République lui étaient dus par voie d’hérédité. » Et le candidat de l’extrême droite ? « Tixier-Vignancour, c’est Vichy, la collaboration fière d’elle-même, la Milice, l’OAS. »

De Gaulle n’a de sympathie que pour l’invité-surprise du scrutin, l’ancien député Marcel Barbu, chrétien d’extrême gauche et militant du logement social, qui avec son béret et son air triste s’est autoproclamé « le candidat des chiens battus » : « C’est un brave couillon, il y en a beaucoup qui doivent se reconnaître en lui. »

Mis en ballottage à la surprise générale, le Général devra en rabattre, d’autant que l’extrême droite appelle à lui faire barrage en votant Mitterrand. De Gaulle doit faire une vraie campagne de second tour, avant d’être réélu le 19 décembre, à 55,2 %. Comme toujours en matière électorale, rien ne s’est passé comme prévu et le mot de la fin revient à Gaston Defferre : « Ce qui est étrange dans ce pays, c’est que tous les Français sont anti­gaullistes, sauf les électeurs ! »

Florilège de campagne


« De Gaulle serait-il un dictateur ? Je ne cherche pas à l’abaisser en le plaçant dans une rubrique où ma génération s’est habituée à ranger pêle-mêle Hitler et Mussolini, Franco et Salazar, Staline et Pilsudski. Mais si De Gaulle n’imite personne, ne ressemble à personne sinon, à la rigueur, à un Louis-Napoléon Bonaparte qu’habiteraient les vertus bourgeoises de Louis-Philippe Ier, ce qui serait plutôt rassurant, le gaullisme, lui, porte des stigmates qui ne trompent pas. […] La politique extérieure de la France n’appartient plus à la Nation mais à un seul homme et, pis encore, à un homme seul. On dit que c’est la marque du gaullisme. Pourquoi pas ? Le gaullisme après tout n’est peut-être qu’un poujadisme aux dimensions de l’univers. […] De siècle en siècle verra-t-on toujours un Français coiffer la couronne de Patagonie ?  […] Son Premier ministre, le vrai, c’est la police. […] La Ve République est un régime policier parce que sans police il n’y aurait pas de Ve République. Sans De Gaulle non plus, convenons-en. Disons donc que le gaullisme c’est De Gaulle plus la police. […] Le gaullisme vit sans lois. Il avance au flair. D’un coup d’État à l’autre il prétend construire un État, ignorant qu’il n’a réussi qu’à sacraliser l’aventure. »

François Mitterrand, Le Coup d’État permanent, 1964

La conférence de presse du 9 septembre 1965

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À un premier journaliste qui l’interroge sur sa candidature à l’élection du 5 décembre, Charles de Gaulle réplique par l’humour : « Je vous réponds tout de suite que vous le saurez, je vous le promets, avant deux mois d’ici. » Mais en réponse à une seconde question sur le même sujet, il fait longuement le bilan de sa présidence : « On a parlé de pouvoir personnel. Si on entend par là que le chef a pris personnellement les décisions qu’il lui incombait de prendre, cela est tout à fait exact. Et d’ailleurs, dans quel poste, grand ou petit, celui qui est responsable a-t-il le droit de se dérober ? D’ailleurs, qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? Par exemple, lorsque le problème algérien pré-occupait, c’est le moins que l’on puisse dire, la Nation tout entière, à qui d’autre attribuait-on et d’une seule voix la tâche de le résoudre ? Mais si l’on veut dire que le président de la République se tenait isolé de tout et de tous, et que pour agir il n’écoutait que lui-même, alors on méconnaît l’évidence. […] La perfection n’est pas de ce monde, mais par rapport à ce qui était hier, l’État français montre maintenant une solidité et une capacité qui sont incontestables. D’ailleurs, nul ne s’y trompe dans l’univers. Avant trois mois, le peuple français dira par ses suffrages s’il entend en revenir aux pratiques du passé, ou s’il veut que le régime nouveau continue d’assurer demain comme aujourd’hui la conduite de la vie nationale. Car tel sera bien, tout le monde le sent et le sait, tel sera bien la signification et le résultat de l’élection présidentielle. Mesdames, Messieurs, je vous remercie et j’ai l’honneur de vous saluer. »

La déclaration de candidature

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C’est seulement à un mois du premier tour que le général de Gaulle se déclare officiellement candidat, par son allocution télévisée du 4 novembre 1965, jour de la saint Charles : « Françaises, Français ! Il y a vingt-cinq ans, lorsque la France roulait à l’abîme, j’ai cru devoir la conduire jusqu’à ce qu’elle fût libérée, victorieuse et maîtresse d’elle-même. Il y a sept ans, j’ai cru devoir revenir à sa tête pour la préserver de la guerre civile, lui éviter la faillite monétaire et financière et bâtir avec elle des institutions répondant à ce qu’exigent l’époque et le monde moderne.

Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonctions, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir – mais cette fois sans recours possible – une confusion de l’État, plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois. »

Une critique centriste

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Sénateur indépendant de la Charente, Pierre Marcilhacy propose aux électeurs une France plus modeste et plus européenne : « Moins de parades, moins de réceptions fastueuses et de visites coûteuses, moins d’injures à nos amis, mais davantage d’attention portée, par le Président lui-même, à vos efforts et à vos difficultés. »

Pierre Marcilhacy, profession de foi, 19 novembre 1965

Une alternative de gauche

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Dans sa profession de foi du second tour, François Mitterrand se veut « le candidat de tous les républicains » tout en promettant, comme au premier tour, « un président jeune pour une France moderne » : « Si je suis élu, toutes les chances seront données […] au libre renouvellement de notre démocratie. Mais si le Président sortant est élu peut-on croire qu’il en sera de même ? […] Les options, que j’ai soumises à votre appréciation et qui m’ont valu le concours de près de huit millions d’entre vous, resteront ma loi. Elles tendent, vous le savez […] à servir la paix par le désarmement, par l’arrêt des expériences nucléaires, par la suppression de la force de frappe. »

François Mitterrand, profession de foi, 19 décembre 1965

Vacheries rétrospectives

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« Les voix de Mitterrand étaient en majorité d’essence totalitaire, communiste et fasciste. »
Charles de Gaulle, propos du 22 décembre 1965, cité par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, T. II, 1997

« De Gaulle, c’était un grand homme. Mais je n’ai pas besoin de son képi. Quand il fait froid, j’ai mon chapeau. »
François Mitterrand, dans Paris Match du 22 avril 1988

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