Les vents contraires de la guerre

par Yasmina Khadra

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Yasmina Khadra

Qu’a-t-on renversé en Libye ? Un dictateur ou bien l’ordre des choses ? Pourtant, l’échec d’une intervention armée dans ce pays maghrébin était prévisible. Il suffisait d’interroger le fiasco en Irak.

On ne s’attaque pas impunément à un pays dont on ne connaît ni la mentalité ni le caractère singulier du peuple qui le compose. On peut détruire ses chars, ses avions de combats et l’ensemble de ses sites stratégiques, si on ignore quel genre humain on a en face, on ne fera qu’ouvrir la boîte de Pandore ; toutes les opérations d’apaisement enclenchées après seront inappropriées. Pour comprendre la tragédie libyenne de 2015, il faudrait s’attarder sur la spécificité arabo-berbère qui particularise ce peuple maghrébin. Depuis des siècles, ce pays végétait à la marge du monde qui l’entoure, réfractaire à la modernité à cause des dangers du cosmopolitisme. Le peuple libyen n’existait pas en tant que nation homogène. C’était un ensemble de tribus jalousement éprises de leur autonomie, indociles et fières, méfiantes à l’endroit de l’autorité centrale (tour à tour régence ottomane, monarchies conjoncturelles – le dernier roi de Libye, Idriss 1er, était Algérien). L’histoire de ces tribus, viscéralement hostiles les unes aux autres, est jalonnée de razzias, de trahisons et de rancunes séculaires. C’est précisément cette terrible réalité que les états-majors de l’OTAN n’ont pas jugée nécessaire d’étudier, négligeant dangereusement les codes de la mentalité du peuple libyen et, par voie de conséquence, sa réaction à la guerre qu’on allait lui imposer.

Mouammar Kadhafi a joué un rôle capital dans la refondation moderne de la nation libyenne. En renversant la monarchie et en proclamant la « jamahiriya » (république des masses populaires où la gestion politique est déléguée au peuple), le capitaine putschiste a réussi ce qu’aucun des souverains avant lui n’avait accompli : il est parvenu à fédérer l’ensemble des tribus du Sud et du Nord que tout opposait et qui nourrissaient les unes pour les autres des haines implacables depuis des siècles. Il ne s’agit pas là d’une prouesse, mais d’un miracle. Durant quatre décennies, Kadhafi a été le garant de la stabilité de la nation. En vigilant gardien du temple, il veillait au grain, couvrant les uns de privilèges et les autres de prestiges pour consolider les alliances. Orateur hors pair, fin connaisseur de la tradition bédouine, manipulateur émérite, il savait, tout en faisant montre de largesses vis-à-vis de ses alliés, exercer la plus effroyable des répressions sur les récalcitrants.

En renversant Kadhafi, l’OTAN a démantelé l’ordre des choses. Le garant de l’unité nationale lynché par les siens, le peuple libyen s’est retrouvé livré à lui-même. Par instinct grégaire, ou par pur atavisme, la notion tribale, unique repère de salut, a renvoyé la nation étêtée à ses pratiques ancestrales.

Aujourd’hui, la Libye est le territoire de toutes les revendications et de tous les affronts. Après la guerre civile, les pillages, les règlements de compte, les viols en série et les destructions aveugles, chaque tribu s’est repliée sur son territoire et réclame son autonomie. L’unité libyenne n’est plus qu’un conte de fée auquel personne ne croit. Chaque ethnie se rebelle contre l’autre, chaque contrée est un champ de mines. Dans cette décomposition avancée, on voit souffler d’autres vents funestes : le sirocco Daech au Nord et l’harmattan Al-Qaïda au Sud, remontant du Niger et du Mali. La Libye est prise dans l’étau des convoitises idéologiques et territoriales. Il n’existe, aujourd’hui, aucune région épargnée par la violence et le crime de masse. Les ONG, y compris la plus mythique d’entre elles, La Croix-Rouge, sont indési?rables, les médiateurs contestés, les bons hospices voués à l’échec. Devant la perplexité occidentale et son inaction, la situation en Libye se prépare à s’étendre sur une bonne partie de l’Afrique, transformant les pays limitrophes en gigantesques poudrières dont les ondes de choc pulvériseraient, à court terme, la stabilité des états méditerranéens avant d’entraîner le reste de l’Europe dans des spirales calamiteuses.

Sans verser dans l’alarmisme, il devient impératif d’imposer à la Libye, dans les plus brefs délais, un gouvernement unioniste en lui apportant un soutien total, afin d’isoler le Daech et Al-Qaïda du peuple et réunir les conditions d’une stabilité probante dans la région sans laquelle l’exportation de l’insécurité dans le monde ne saurait être évitée. La solution à la crise libyenne pourrait, au contraire, ramener la paix dans les autres pays arabes livrés au chaos. Cette solution est-elle possible ? Je reste persuadé qu’elle pourrait l’être si l’Occident y mettait des moyens et de la détermination.

Dernier ouvrage paru : La Dernière nuit du Raïs (Julliard, 216 pages, 2015)

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