L’utopie fédérale, seul projet réaliste pour l’Europe ?

par Olivier Passet, directeur des synthèses chez Xerfi

photo : EIVISSA #SALTO - Damien Gueras

photo : EIVISSA #SALTO – Damien Gueras

Même volonté de se dédouaner en désignant des boucs émissaires grec ou belge, même tentation de résoudre la crise en traitant les symptômes plus que les causes profondes, d’amputer la partie malade, pour se replier sur un noyau dur. La crise de l’espace Schengen ressemble à s’y méprendre à celle de l’euro.

À chaque dysfonctionnement sys­témique, le projet européen semble se disloquer sur l’écueil des égoïsmes nationaux, avec pour seule perspective, le pis-aller d’une Europe à plusieurs vitesses. Face à cela, les institutions européennes, peinent de plus en plus à transcender les intérêts manifestement divergents des États de l’UE. Ceux qui sont aux manettes de la gestion des crises (présidences du Conseil, de la Commission et de l’Euro-groupe notamment) sont au mieux suspectés de maintenir un semblant de cohésion en servant la loi du plus fort. Au pire, ils sont perçus comme des « pompiers pyromanes », alimentant par leurs mauvais arbitrages les crises suivantes et les dissensions intra-européennes.

Regardons un instant ce qui se passe, concernant le traitement de la crise de l’espace Schengen. La fatalité veut que la Grèce soit en première ligne de la crise des réfugiés, pour les raisons dont, pour l’essentiel, on ne peut la tenir responsable. Elle dispose d’une part d’une frontière commune avec la Turquie, principal pays de transit des réfugiés syriens et irakiens vers l’Europe . La mosaïque de ses îles et îlots en mer Égée, à proximité des côtes turques, rend d’autre part tout contrôle inopérant, sauf à mobiliser des moyens considérables. La Grèce dispose, rappelons-le, d’une longueur de côtes supérieure à celle de la France métropolitaine ou des îles Britanniques. Elle est enfin le point d’entrée sur la route des Balkans, puisqu’elle dispose d’une frontière commune avec l’Albanie, la Macédoine et la Bulgarie, qui ne font pas partie à part entière de l’espace Schengen, mais qui communiquent indirectement avec ce dernier. Bref, ce petit pays de 11 millions d’habitants, qui a reçu la déferlante de plus 700 000 réfugiés depuis janvier 2015, se retrouve à nouveau dans le rôle du maillon faible de l’UE, alors qu’il n’est, comme pour la crise de l’euro, que l’expression paroxystique de déséquilibres plus profonds dont la maîtrise lui échappe.

Face à cela, les ministres de l’Intérieur de l’UE se sont accordés à répartir 120 000 migrants entre divers États de l’Union, laissant plus des 4/5e des migrants sans solution. La Grèce bénéficie de surcroît de l’assistance du Frontex, agence européenne de coopération pour la surveillance des frontières extérieures de l’UE. Cette agence notoirement sous-dimensionnée et à la crédibilité déjà très entamée, est supposée prêter main-forte à la Grèce pour contrôler l’entrée des migrants via la mer Égée, mais surtout leur sortie via la Macédoine (mission qui n’est pas prévue dans ses statuts). L’Europe a également exigé de la Grèce la mise en place rapide de hotspots (centres d’accueil, de tri et de renvoi des réfugiés), ainsi que la constitution de patrouilles communes avec l’armée turque. L’UE a enfin promis une aide financière, équivalente pour l’heure à 40 euros par réfugié (30 millions en tout), quand la Grèce ne dispose d’aucune structure pour les accueillir.

In fine, la Grèce doit gérer 90 % d’un problème dont l’ampleur la dépasse. Personne, au plus haut niveau du gouvernement grec, ne croit en la possibilité de juguler quoi que ce soit. En l’état, l’aide européenne est tout simplement dérisoire, et sans commune mesure avec la dimension du problème. Le ministre grec de la politique migratoire (Yannis Mouzalas) ne laisse d’ailleurs planer aucun doute sur ce point : « Il y a des États membres qui croient à tort que le flux de réfugiés peut être contrôlé par la Grèce ». Et bien conscient de cette impossibilité, les pays tiers concentrent leurs efforts à mettre en place un cordon sanitaire destiné à endiguer les flux de réfugiés, bloquant leurs frontières, à l’instar de la Hongrie, de la Slovénie ou de la Pologne, ou les filtrant à l’instar de la France. Et même l’Allemagne qui, dans un premier temps, s’est très largement impliquée pour désengorger la Grèce et l’Italie, assumant, une fois n’est pas coutume, son rôle de leader bienveillant, s’est finalement ralliée à la stratégie de « l’endiguement ».

Ce faisant, les pays européens repoussent le gros de la difficulté sur les Balkans et sur l’économie grecque, déjà exsangue et proche de la faillite. Et une fois encore, révélateur du climat délétère qui règne au sein de l’UE, mais surtout de la terrible myopie qui semble caractériser l’analyse des crises et du contexte géopolitique de certains exécutifs nationaux mais aussi de la Commission, l’État grec est de nouveau stigmatisé comme étant la source principale de tous les maux européens. Comme si la crise des réfugiés relevait avant tout des dysfonctionnements et des lenteurs de l’administration hellénique. Poussant encore plus loin le bouchon, Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, toujours prompt à incarner une Europe bête et méchante, a doublé la menace d’un exit grec de celle de la constitution d’un mini Schengen.

Après l’endiguement de la dette grecque, voici que l’UE, en dépit des déclarations de façade, organise celui des réfugiés, refoulant le problème vers sa périphérie, plutôt que de le traiter sur un mode collectif. Non que les accords entre ministres européens ne marquent aucune avancée en termes de coopération, notamment depuis les attentats parisiens. Mais ces tractations poussives n’aboutissent qu’à des demi-mesures, qui demeurent totalement sous-dimensionnées face la taille de l’enjeu. Et au même moment, l’offensive « mini Schengen » en dit long sur la tentation du noyau dur européen à se défausser, quand il ne sait de son côté endiguer ni le trafic des armes ou de la drogue dans les ports du Nord, ni celui de l’argent sale dans les paradis fiscaux qu’il tolère. Or c’est précisément la rencontre de tous ces éléments qui produisent des événements comme ceux du 13-Novembre.

À la bombe à retardement de la dette grecque, s’ajoute donc maintenant celle des migrants. Rien n’est désamorcé. Le minuteur a juste été retardé et les sacs de sables disposés pour que l’onde de choc préserve le centre. Dans les deux cas, les problèmes demeurent et se renforcent mutuellement. Le logiciel européen, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, ne permet pas de les surmonter. Le nœud du problème reste toujours le même depuis 2008. La zone euro demeure un espace de divergence réelle, dans lequel les pays périphériques n’ont d’autre alternative pour s’insérer que de jouer sur le moins-disant fiscal, social et régalien. La résolution de la crise de l’euro a ainsi contribué à affaiblir ces États, quand l’espace Schengen a besoin d’États forts sur ses frontières.

La succession des crises qui ébranlent l’Europe depuis 2008, celle des subprimes, celle des dettes souveraines ou enfin celle des réfugiés et de la menace terroriste, renvoient, chacune à sa manière, en pleine face des Européens les carences de leur modèle inachevé d’intégration. Sur les trois dimensions qui fondent une communauté – la stabilité, la solidarité et la sécurité ­– l’Europe s’est montrée défaillante. L’Europe s’est bien dotée d’un pacte de stabilité. Mais les crises de 2008 et de 2010 ont démontré qu’il ne produisait au final que de la divergence réelle et donc de l’instabilité potentielle. Son abord comptable et son primat sur tout autre objectif freinent de surcroît toutes les velléités visant à mutualiser les moyens humains et financiers pour traiter d’autres défis communs. Face aux problèmes majeurs qui déstabilisent l’Europe, comment ne pas ressentir pourtant qu’il nous faut plus de vélocité et de cohésion dans la prise de décision et surtout plus de mise en commun des ressources, pour gérer des problèmes dont ils sont coresponsables, et dont la résolution n’est plus à la portée d’un seul pays ? Comment ne pas ressentir que l’utopie fédérale demeure au fond le seul projet réaliste pour l’Europe ?

Une réflexion au sujet de « L’utopie fédérale, seul projet réaliste pour l’Europe ? »

  1. Quel article partisan et totalement déconnecté de la réalité. Les résultats de l’UE ?
    Schengen et ses frontières passoires (porte ouverte au terrorisme, au crime et à la concurrence humaine), une politique commerciale favorable à un libre échange intégral qui détruit des pans entiers de l’industrie européenne, une agriculture que l’on voudrait mettre sous la coupe de lobbys, etc, etc.. L’actuelle construction européenne est justement de type fédérale. Et c’est la raison pour laquelle nous souffrons tant de sa nocivité. Le supranational primant sur le national, jamais le Général de Gaulle (qui lui avait le sent de l’intérêt général), n’aurait accepté cela.

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