Karima Delli : de la joie, du combat

par Vincent Berthe

Photo : AFP

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En première ligne avec le scandale Volkswagen, l’eurodéputée EELV entend contraindre la Commission européenne à davantage de fermeté face au secteur automobile. Dans les couloirs du Parlement, elle sonne donc le rappel des troupes avec enthousiasme.

Avant, elle n’aurait jamais osé. Désormais, c’est différent. La porte du bureau de Guy Verhofstadt, le leader des libéraux en Europe, n’est plus cette barrière intimidante. Dès lors, quand il s’agit d’en franchir le seuil pour réclamer un soutien à la commission d’enquête sur le scandale Volkswagen, elle y va franco. Et toujours avec le sourire, son indéfectible marque de fabrique. Karima Delli s’en amuse : « Au départ, c’est vrai que j’étais un peu intimidée face à tous ces anciens premiers ministres, ces pontes de la politique. Mais, aujourd’hui, c’est fini, on est au même niveau. » Depuis six ans qu’elle fait la navette entre Bruxelles et Strasbourg, l’élue écologiste aurait donc obtenu le respect de ses pairs, alliés comme opposants. Pas de fausse modestie ici, elle valide et met en avant sa force de travail. « Au Parlement européen, il n’y a que ça qui compte », argue-t-elle, « la guéguerre droite-gauche entrave moins les élus, le sens du compromis est bien plus poussé, on peut avancer ». Alors Karima Delli avance, fait même feu de tout bois. Aux grands classiques de la vie parlementaire que sont les rapports, propositions de résolution et autres interventions en séance plénière, elle ajoute donc une touche plus personnelle, celle du happening politique. Pratique héritée de son militantisme au sein des collectifs « Jeudi noir » et « Sauvons les riches ». « Un pied dans les institutions, l’autre dans le mouvement social », aime-t-elle constamment rappeler. Il suffit de taper son nom sur Google pour s’en rendre compte. Ses faits d’armes sont nombreux : drapeau de l’UE déployé devant l’ambassade d’Ukraine à Paris avant la visite de Vladimir Poutine, entrée au Parlement européen avec un tee-shirt floqué du slogan « Stop Barroso », sculpture de glace « de deux mètres sur trois » représentant un réfugié climatique et érigée en face de l’hémicycle à Strasbourg, fausse moustache et chapeau lors de la journée de la femme, etc. Karima Delli ne cesse de badiner en faisant de la politique très sérieusement. C’est du moins l’avis de Marie-Christine Blandin, la sénatrice du Nord dont elle fut l’assistante parlementaire pendant cinq ans. « Il faut la voir défendre bec et ongles chacun de ses dossiers, elle n’a peur de rien, ose tout, fait preuve d’un culot monstre », décrypte-t-elle, admirative. Et d’ajouter : « De fait, elle conserve cette fraîcheur et ce plaisir dans l’engagement, car elle ne cesse de se réjouir d’une élection qu’elle n’espérait pas ». En 2009, date de son entrée au Parlement européen, personne n’attendait, il est vrai, Karima Delli. Elle la première. Placée en quatrième position sur la liste d’Europe Écologie en Île-de-France, la jeune militante n’apprend la nouvelle que tard dans la nuit, à la toute fin du dépouillement. Fort de ces 21 % de voix glanées à la barbe du PS et grand artisan de cette dynamique électorale, Daniel Cohn-Bendit aura un autre mérite : laisser libre cours aux fantaisies de sa jeune colistière. « Il n’a jamais cherché à me contrôler, cela a été ma grande chance », reconnaît celle qui dit peu goûter « la logique verticale des partis ».

L’histoire d’un crime en bande organisée

Une mandature plus tard, le flamboyant Dany est parti. Karima, elle, est encore là. Réélue cette fois dans le Nord, sa région d’origine, elle est toujours aussi peu discrète. « Son truc du moment, c’est cette histoire de commission d’enquête. Elle remue ciel et terre pour l’obtenir et à ce jeu-là, ne se fait pas que des amis. Mais elle n’en a cure », s’égaye Marie-Christine Blandin. À la suite du Diesel Gate, l’eurodéputée entend, en effet, demander des comptes à la Commission européenne. Et ce, avec d’autant plus d’entrain depuis les révélations de WirtschaftsWoche. Ainsi, selon l’hebdomadaire économique allemand, l’institution aurait appris, dès 2011, les tricheries du groupe Volkswagen, en se gardant bien d’intervenir. Une duplicité inacceptable aux yeux de Karima Delli. Face à ce qu’elle nomme un « crime en bande organisée », l’élue a pris donc son bâton de pèlerin et s’échine à rassembler, au centre comme à gauche, 188 eurodéputés. Soit le quorum suffisant pour l’ouverture d’une enquête parlementaire. « On y est presque », confie-t-elle, ravie, avant de fustiger ceux qui évoquent le risque d’affaiblir une industrie employant 12 millions d’Européens. « Certains élus osent me le reprocher. Mais cela fait des décennies que les États aident massivement les constructeurs automobiles. Et pourtant, ils n’ont jamais hésité à fermer des usines. Dès lors, qui envoie tous ses salariés dans le mur si ce n’est ces patrons empêtrés dans les énergies du passé et de mauvaises stratégies industrielles?? » Dans cette affaire, Karima Delli pointe du doigt, en outre, l’influence grandissante des lobbys. Coordinatrice de la commission « Transports et Tourisme » pour le groupe des Verts, elle prévient : « Eux, je les connais bien?! C’est bien simple, sur les 115 lobbyistes du secteur automobile répertoriés, 43 roulent pour Volkswagen, rien que ça ». Elle s’alarme ainsi quand des membres de sa commission, certes moins à cheval sur la question du diesel que les Verts, reçoivent jusqu’à onze pages in extenso d’amendements clefs en main. « Et le tout, agrémenté des éléments de langage pour les défendre. Une démarche aussi hallucinante que lorsqu’ils envoient leurs propres recommandations de vote?! », ajoute-t-elle.

« Je suis née écologiste »

Voilà donc le genre de bataille que Karima Delli affectionne, elle qui prône une « écologie aussi combative que joyeuse ». Ainsi regrette-t-elle parfois la pusillanimité de certains de ses camarades, coupables « d’avoir peur de leur ombre et de faire trop peu de terrain ». De même, s’en prend-elle à une approche trop souvent abstraite et technique des questions environnementales. « Plutôt que de parler de transition énergétique, nous devons mettre l’accent sur les solutions concrètes, telle la rénovation thermique offrant des baisses d’impôt. Voilà ce qui parle à tout le monde ». Marre aussi, dit-elle, du cliché éculé qui voudrait que l’écologie ne soit bonne que pour les bobos. « Moi, je ne suis pas devenu écologiste, je suis née comme ça, revendique-t-elle. Quand on est la neuvième de 13 enfants, on est bien obligé de faire attention à tout, impossible de gâcher ». À Tourcoing, où elle a grandi, le père est ouvrier dans l’industrie textile, la mère est femme au foyer. Aucun ne sait lire ni écrire. À ce sujet, Karima Delli a cette phrase étonnante, prise intelligemment à contre-emploi : « Une oppor?tunité incroyable, j’ai eu conscience immédiatement des inégalités sociales ». Mais, si l’on ne parle pas politique à la maison, on fait en sorte que tout le monde fasse ses devoirs. Après une entame en BTS action commerciale, Karima Delli dévie brusquement de route et file à Sciences Po Lille. « Un prof m’a dit un jour de retirer mon poil dans la main », se souvient-elle. De là, un mémoire sur la parité au Sénat qui la conduit dans le bureau de Marie-Christine Blandin, puis plus tard à y être embauchée. Sur ce sujet, l’iconoclaste Karima Delli n’hésite pas à donner dans le classique, en qualifiant l’ancienne présidente de la région Nord-Pas-de-Calais de « mentor politique ».

« Elle incarne l’écologie populaire, corrèle urgence environnementale et sociale, voilà ce qui m’a tout de suite plu. » Alors, évidemment, son départ d’EELV en juillet 2014 l’a attristée. Karima Delli partage cette même lassitude face aux guerres de clans et renvoie dos à dos Cécile Duflot comme le partant Jean-Vincent Placé. À l’en croire, la base, militants comme élus locaux, éprouverait la même amertume envers ces dirigeants batailleurs. Elle constate dès lors, un peu dépitée, que l’espoir suscité par l’avènement d’EELV en 2010 n’est plus. Cette époque où tous les courants écologistes étaient tolérés et où la volonté de « faire de la politique autrement » n’était pas qu’un slogan. « Aujourd’hui, nous avons tous les travers d’un parti. Cette image brouillonne est d’autant plus regrettable qu’en face, la classe politique donne dans la posture écologique, ne s’inscrit pas dans une dynamique digne du xxie siècle ». Au gouvernement français, elle reconnaît néanmoins le mérite d’avoir eu de l’ambition pour la COP21. Et la militante associative qu’elle n’a jamais cessé d’être d’ajouter : « Maintenant qu’un accord est signé, c’est au tour de la société civile de se mobiliser et de coller aux basques des dirigeants du monde. Sans cette pression populaire, comment s’assurer qu’ils respectent la parole donnée? »

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