Paris sera toujours Broadway

par Benoît Duteurtre

(photo : J. Demarthon AFP)

Pendant les fêtes, au Châtelet, vous pourrez applaudir Singin’ in the Rain. Très beau spectacle en anglais, surtitré en français, encore une chance ! L’an dernier déjà, à la même saison, la presse plébiscitait Un Américain à Paris – une production maison si réussie qu’elle a été reprise avec succès à New York. On n’a pas manqué, d’ailleurs, de nous le faire savoir : comme si la capitale française avait gagné ses galons en produisant un spectacle américain digne des Américains. Alors, pourquoi s’en priver.

Dès le mois de février, le premier théâtre municipal parisien enchaînera avec Kiss me Kate de Cole Porter, tout comme il a proposé ces dernières saisons The Sound of Music ou The King and I de Rodgers et Hammerstein, et plusieurs musicals de Stephen Sondheim… qui a trouvé, paraît-il, ces productions meilleures que celles de Broadway. Les Parisiens en ont rougi de fierté. Qu’on me pardonne, quant à moi, de ne pas partager à 100 % cet enthousiasme, et d’y voir une indication troublante sur la méconnaissance par les Français de leur propre histoire, particulièrement celle du spectacle musical dont Paris fut, jusqu’aux années 1950, un des principaux foyers mondiaux, exportant ses créations au lieu de se comporter comme une sous-préfecture.

Loin de moi le culte d’une ancienne France refermée sur elle-même, qui aurait enfin ouvert ses portes au souffle du monde. Au contraire, dans le Paris d’avant-guerre, le Châtelet accueillait déjà les divertissements américains comme Show Boat, Nina Rosa, Rose-Marie ; à ceci près que ce théâtre populaire proposait des adaptations françaises. Aujourd’hui, le directeur Jean-Luc Choplin, qui a passé plusieurs années dans le groupe Disney, semble considérer que l’anglais, langue mondiale de l’entertainment, n’a plus besoin de traduction. L’autre différence était que cette scène proposait nombre de créations parisiennes comme Au Temps des Merveilleuses, ou viennoises comme L’Auberge du Cheval blanc. De même, après guerre, le directeur Maurice Lehmann programmait-il non seulement les opérettes à succès de Francis Lopez, mais aussi des créations de jeunes compositeurs comme Pierre Petit (La Maréchale Sans-Gêne) ou Gérard Calvi (La Polka des lampions). Et lorsque la Ville de Paris reprit la main sur cet établissement, dans les années 1980, le programme annoncé restait clairement : opéra, opéra-comique, opérette, comédie musicale… Fidèles à cette tradition, les amateurs s’étaient d’ailleurs réjouis de la nomination, en 2006, de Jean-Luc Choplin, qui ouvrait par une reprise du Chanteur de Mexico, suivi par la ravissante Véronique de Messager. Après quoi nous avons glissé, d’une saison à l’autre, vers l’omniprésence de la comédie américaine qui fait aujourd’hui de la place du Châtelet une annexe de la 42e rue.

Le goût assumé du directeur y est pour beaucoup, et l’on ne saurait reprocher à celui-ci de monter, souvent très bien, des œuvres peu connues en France. Sauf que l’esprit de ce théâtre emblématique, qui devrait apparaître comme un lieu de création et non seulement d’importation, s’est perdu sans que la mairie n’y trouve rien à redire. Sa seule idée est de faire des économies sur le budget de la culture, tout en lançant quelques paillettes. Cela ne dérange même pas l’Hôtel de Ville que le Châtelet emploie continuellement des troupes américaines, quand tant d’intermittents français cherchent désespérément des cachets. L’extraordinaire patrimoine musical parisien peut ainsi sombrer aux oubliettes. À Vienne, Mozart et Strauss sont présents à tous les coins de rue. À Paris, pas un théâtre pour l’opérette qui fut inventée dans cette ville avant d’essaimer dans le monde entier ; et pour ce qui est d’Offenbach, le Châtelet s’est contenté de présenter au printemps dernier une brève reprise de La Belle Hélène, déjà vue cent fois, au lieu de redécouvrir un ouvrage comme Le Voyage dans la Lune, avec des moyens comparables à ceux réservés au musical américain. Les Ballets Russes qui triomphèrent en ces murs (avec Pétrouchka, Daphnis et Chloé, L’Après-midi d’un faune) n’ont fait l’objet d’aucune rétrospective digne de ce nom. Quant au music-hall qui fit la gloire de Paris pendant tout le xxe siècle, elle ne dispose pas seulement d’un vrai musée pour célébrer Mistinguett, Chevalier, Trenet, Piaf, Brel et tant d’autres ; ou d’un simple club pour honorer le genre « musette », si typiquement parisien, adoré au Japon mais ignoré dans la ville qui le vit éclore. Les mouvements du goût sont profonds et l’on ne saurait accabler seulement une cité ignorante de son histoire, ou un directeur trop exclusivement passionné par les États-Unis. Car l’effet du soft power est également en jeu : celui-ci nous habitue depuis l’enfance, de série télévisée en groupe pop puis en Google news, à penser et à rêver américain, tandis que se multiplient partout les noms de marques et les enseignes en anglais, au point de nous laisser croire que tout vient de là-bas, même la chanson et le spectacle… C’est un jeu, alors, pour le Châtelet mais aussi pour le Théâtre Mogador (dans le giron de la compagnie internationale Stage Entertainment qui propose actuellement Cats), que de se tourner entièrement vers la production anglo-américaine avec les meilleures chances de succès. Car au lieu de nous montrer la beauté et la diversité du théâtre musical, et d’entretenir notre savoir faire en ce domaine, ils se contentent alors de cultiver nos réflexes de néocolonisés, heureux de prendre leur billet pour applaudir ce qu’on s’imagine être la seule grande culture mondiale.

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