Les États-Unis effrayés par la « failed European Union »

par Jean Quatremer

AFP / POOL

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Les États-Unis ne cachent plus leur inquiétude face au délitement de l’Union européenne qui renoue avec ses vieux démons, ceux du nationalisme, du populisme, de la xénophobie, du protectionnisme, comme viennent de le montrer coup sur coup, la fermeture des frontières aux réfugiés, le rejet par les Néerlandais de l’accord d’association avec l’Ukraine ou encore la percée de l’extrême droite lors de la présidentielle autrichienne, le pays qui a enfanté Adolf Hitler.

C’est tout le sens de la visite que Barack Obama a effectuée à Londres et à Hanovre, fin avril : il est venu plaider, avec une force exceptionnelle, contre le Brexit, la sortie du Royaume-Uni de l’Union, et pour la poursuite de l’intégration européenne, gage de stabilité et de paix.

Le président américain n’a pas hésité à dramatiser la polycrise (économique, financière, de la dette, des réfugiés, du terrorisme, ukrainienne) qu’affronte l’Union en rappelant qu’au « siècle dernier, à deux reprises dans une période de trente ans, les forces des empires, celles de l’intolérance et du nationalisme extrême ont consumé et largement réduit en ruines ce continent ». Pour lui, seul un continent uni peut empêcher le retour de la guerre : « Peut-être avez-vous besoin que quelqu’un de l’extérieur comme moi vous rappelle les progrès que vous avez accomplis ? » « Si une Europe unie, pacifique, démocratique et orientée vers l’économie de marché commence à douter d’elle-même, à remettre en question les progrès réalisés ces dernières décennies, alors (…) cela renforcera ceux qui disent “cela ne peut pas marcher” et soutiendra le communautarisme. » « Les États-Unis et le monde entier ont besoin d’une Europe forte, démocratique et unie », car « ce qui se passe sur ce continent a des conséquences sur le monde entier », a-t-il martelé afin de souligner son inquiétude.

À vrai dire, les soucis américains ne sont pas une surprise. Lors de la réunion des ministres des Finances du G20 à Washington, à la mi-avril, l’administration Obama n’a pas caché son intention de se réengager sur le continent afin de stopper la spirale délétère qui menace de l’emporter. Un tournant majeur à l’issue de deux mandats d’Obama marqués par une réorientation de la politique étrangère américaine vers l’Asie. Le président sortant a clairement sous-estimé la fragilité d’une construction communautaire qui reste toujours travaillée par des forces centrifuges et qui est loin, très loin d’être achevée. Même au moment de la crise ukrainienne, Washington avait laissé les Européens se débrouiller avec la Russie, quand elle n’a pas mis de l’huile sur le feu en encourageant le rapprochement de Kiev avec l’Union et l’Otan.

Le temps de la candeur semble terminé : les États-Unis réalisent que le retour du nationalisme est un danger immédiat qui pourrait ruiner la politique américaine, mise en place depuis 1945, dont l’objectif était d’empêcher que les États européens ne recommencent à se déchirer entre eux. La crainte la plus immédiate des Américains est celle du référendum sur le Brexit prévu le 23 juin prochain. Washington redoute que cela ne cause un choc économique majeur, qui pourrait plomber une croissance mondiale déjà anémique, mais, surtout, marque le début d’un délitement accéléré de l’Union, d’autres pays pouvant être tentés de suivre ce chemin : Pays-Bas, Pologne, Hongrie, Suède, etc. Une peur d’autant plus fondée que les sondages d’opinion et la progression des partis populistes montrent que le sentiment européen n’a jamais été aussi faible depuis 1957, notamment dans des pays fondateurs comme la France et l’Italie. Face aux crises, la tentation est forte de se refermer sur le pré carré national, avec le risque que les tensions géopolitiques, qui se réglaient par le droit au sein de l’Union, dégénèrent en conflits armés, ce qui obligerait les Américains à intervenir. À Berlin, on estime ce scénario apocalyptique possible : un responsable allemand nous confiait récemment que les conflits peuvent naître d’une crise comme celle des réfugiés.

Le plus inquiétant est qu’en dehors de Berlin et de Bruxelles les dirigeants européens ne semblent pas avoir conscience des périls : la « médiocrité » des responsables est telle, comme l’a noté Jean-Claude Juncker dans un discours au début de l’année, que plus personne ne semble capable de penser à long terme. L’époque des « géants » – toujours pour citer le président de la Commission – comme l’étaient François Mitterrand et Helmut Kohl, semble loin et le temps a effacé le souvenir des guerres qui ne peuvent plus à elles seules servir de justification à la construction communautaire. Pourtant, l’ex-Yougoslavie, présentée en son temps comme un modèle de cohabitation pacifique entre communautés, a montré que le pire était souvent le plus probable.

Dans ce paysage intellectuel et politique dévasté, la France occupe une place particulière : depuis l’élection de François Hollande, en 2012, Paris a cessé de s’intéresser à l’Europe et le couple franco-allemand, le moteur de l’intégration communautaire, est en panne. Résultat : l’Allemagne domine de la tête et des épaules l’Union et apparaît comme le seul partenaire fiable aux yeux de Washington. Mais l’Allemagne seule ne peut rien faire : pour des raisons historiques, aucun pays européen n’est prêt à accepter un leadership germanique qui rappellerait trop de mauvais souvenirs. Ce que Berlin sait très bien et elle vit très mal son isolement actuel. D’autant qu’elle n’est pas habituée à ce rôle, ce qui explique ses nombreuses maladresses qui donnent l’impression qu’elle gouverne l’Europe à coup de diktats. Pour ne rien arranger, les institutions communautaires sont faibles, en partie parce qu’elles ne peuvent s’appuyer sur un couple franco-allemand fonctionnel.

De ce point de vue, et contrairement aux craintes américaines, un Brexit pourrait constituer un choc bienvenu : soit il tue rapidement un malade déjà mal en point, soit il contraint les Européens, et surtout Berlin et Paris, à se réveiller et à proposer une relance de l’intégration qui passera sans doute par un rétrécissement de l’Union.

2 réflexions au sujet de « Les États-Unis effrayés par la « failed European Union » »

  1. Le lundi 4 mai 2015, il y a donc presque un an jour pour jour, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, déclarait lors d’un discours prononcé à l’Université catholique de Louvain : « si la Grèce sort de la zone euro, les anglo-saxons feront tout pour la détruire ». Et pourtant, Jean Quatremer nous explique, et de manière parfaitement documentée – à la différence d’ailleurs de la prédiction de M. Juncker – que l’Amérique en la personne de son président ne veut à aucun prix d’un éclatement de l’Union européenne. Il y a franchement là de quoi s’y perdre. Car si les États-Unis souhaitent visiblement une Union forte et unie, qui sont donc ces « Anglo-saxons » qui veulent la « détruire » (sic) ? Les Britanniques dont le premier ministre fait campagne pour le maintien de son pays dans l’Europe ? Les Canadiens peut-être, ou les Néo-Zélandais ? En réalité, on ne s’y perd pas tant que ça, tant le discours de M. Juncker pataugeait hélas dans les ornières boueuses d’un populisme éculé. Les populistes anti-européens, dans leurs attaques vis-à-vis de l’Union dans ses rapports avec les États-Unis, assènent généralement et simultanément deux calomnies au demeurant parfaitement contradictoires :
    1) La construction européenne est une créature des États-Unis qui l’ont conçue, voulue et construite par l’intermédiaire de leurs « caniches » ;
    2) Les États-Unis ne veulent pour rien au monde d’une Europe forte et unie et font tout pour empêcher son avènement.
    Ces deux affirmations sont également ineptes et il n’existe aucun fait ni analyse susceptible de leur conférer une once de crédibilité.
    En réalité, en reprenant à son compte l’une des calomnies des populistes, Juncker ne visait qu’à tenter d’effrayer l’opinion publique sur les conséquences potentielles d’un Grexit, occasion apparemment attendue par le grand méchant loup anglo-saxon pour avaler le petit Poucet européen. Quels que soient les objectifs des dirigeants européens, reprendre à l’occasion pour des motifs ponctuels les arguments stupides et mensongers des anti-européens est un comportement irresponsable qui ne peut à l’évidence que se retourner contre ses auteurs.
    Dans son article, Jean Quatremer écrit : « la « médiocrité » des responsables est telle, comme l’a noté Jean-Claude Juncker dans un discours au début de l’année, que plus personne ne semble capable de penser à long terme. » Voilà un président de la Commission qui sait en tout état de cause de quoi il parle.

  2. A propos de l’amorphe et misérable politique européenne de François Hollande, qui donc déjà avait écrit le 23 avril 2012 un article titré : « Bruxelles ne regrettera pas Nicolas Sarkozy » ?

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