Jean Guisnel : « Tous les présidents français ont été profondément marqués par leurs attributions nucléaires »

par Honoré Musat

Jean Guisnel

Deux spécialistes des questions de défense, le journaliste Jean Guisnel et le chercheur Bruno Tertrais publient ce 4 mai Le Président et la Bombe (Odile Jacob), un ouvrage passionnant sur l’histoire et l’avenir de la dissuasion nucléaire française.

La France vient de vendre douze sous-marins à l’Australie. Ce succès a-t-il quelque chose à voir avec la dissuasion nucléaire ?

Jean Guisnel : Étonnamment, oui. Sans la dissuasion nucléaire et les efforts financiers et techniques qu’elle a permis depuis les années 1960, la France n’aurait sans doute pas atteint le niveau d’excellence qui est le sien en matière de sous-marins. Ces navires sont particulièrement complexes et notre pays a toujours tenu à ce que ses propres submersibles soient toujours à la pointe du progrès, parce qu’il fallait garantir que les missiles qu’ils sont en mesure de lancer soient portés par un vecteur à la fiabilité absolue. Il en va de même pour les sous-marins nucléaires d’attaque qui les protègent. Mis à part la propulsion nucléaire et les missiles stratégiques, les technologies vendues à l’Australie sont celles dont les sous-marins français profitent.

C’est la possession de la bombe qui a façonné la Ve République, avec la réforme de 1962 ?

J. G. : Clés de voûte du système politique dans lequel vit la France sous la Ve République, qualifié de « monarchie nucléaire », la bombe et la dissuasion sont au cœur de la décision de Charles de Gaulle de proposer aux Français l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Il a imposé sa volonté contre la volonté des constitutionnalistes de l’époque, et de la quasi-totalité de la classe politique. Ce système perdure et sacralise la fonction présidentielle, à tel point que quand bien même la popularité de l’hôte de l’Élysée toucherait le fond, personne n’aurait l’idée de lui proposer de se démettre. Parce qu’il procède du peuple souverain, sans doute, mais aussi parce qu’il est titulaire du pouvoir suprême, celui d’appuyer sur le bouton atomique !

Vous expliquez que le pouvoir de déclencher le feu nucléaire a profondément affecté la personnalité de tous les présidents. Lequel en fut le plus marqué ?

J. G. : Nous n’avons ni concours, ni podium. Tous les présidents français ont été profondément marqués par leurs attributions nucléaires, deux plus que les autres. Charles de Gaulle, car il a été le premier à vraiment posséder une arme opérationnelle à partir de l’automne 1964. Et François Mitterrand, qui a dirigé la France durant quatorze ans, alors que la bombe nucléaire était au cœur des préoccupations internationales. Surtout, il fut un farouche adversaire de cette arme avant d’en devenir le plus chaud des partisans, de même que l’architecte de sa modernisation et de son adaptation.

Le rituel de la passation des codes nucléaires ne s’est pas toujours très bien déroulé. Vous racontez que la première transmission « normale » n’a eu lieu qu’en… 1981 !

J. G. : Cette transmission s’est produite entre deux hommes très différents. Valéry Giscard d’Estaing ne cache pas qu’il a eu quelque difficulté, de ce point de vue, à endosser la tunique, puisqu’il admet n’avoir pris la pleine mesure de son rôle en la matière qu’à la fin de son mandat. Quant à François Mitterrand, c’est une autre affaire ! Il avait la foi du converti, intransigeant sur le dogme, au point d’avoir formalisé son rôle dans une célèbre et judicieuse formule : « La dissuasion, c’est moi ! »

Savoir à quoi ressemble ce code n’est d’ailleurs pas simple… Jusque dans les années 1980, les présidents le conservaient sur un petit carton blanc, dissimulé dans un médaillon attaché à une chaîne en or (« le collier »). Et aujourd’hui ?

J. G. : Mais c’est tout simple : demandez à François Hollande… Ma boutade n’est pas une pirouette : votre question touche le cœur du secret nucléaire, le symbole de la fonction dont le code est le joyau de la Couronne. Le seul en mesure de le lever n’est autre que le Président. Et je ne vois pas bien pourquoi il le ferait.

Pourquoi faites-vous une distinction entre les présidents qui ont connu la guerre (De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac) et les autres (Sarkozy et Hollande) ? Les premiers étaient-ils de meilleurs « dissuadeurs » ?

J. G. : Certainement pas ! Mais en matière de défense et de sécurité, les premiers présidents ayant possédé la capacité de déclencher le feu nucléaire (Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Alain Poher, brièvement à deux reprises) avaient tous vécu dans leur histoire personnelle l’invasion de la France par des armées ennemies. Ils avaient subi les effets de l’invasion du sol national, de la perte de souveraineté, de l’humiliation infâme pour un peuple de n’être plus maître de son destin. Tous les dirigeants de l’après-guerre ont voulu la bombe pour qu’elle dissuade quiconque d’attenter aux intérêts vitaux de la France. Les deux présidents qui ne sont pas dans la situation d’avoir personnellement subi l’occupation de la France, car ils sont nés après, à savoir Nicolas Sarkozy et François Hollande, n’ont pour autant pas renoncé à la dissuasion. C’est en ce sens qu’elle reste une arme pertinente, dont notre démocratie a tout intérêt à discuter sans cesse la valeur, l’intérêt et la persistance de la nécessité. Ou pas.

La France entamera bientôt le cycle de renouvellement complet de ses forces, engagé en 1995. Quel avenir pour la dissuasion française ? Pour la pérenniser, il faudra nécessairement passer par une phase d’accroissement significatif du budget nucléaire, écrivez-vous. Comment envisagez-vous ce débat ?

J. G. : La question que vous évoquez mérite un large débat. Pour que la dissuasion soit modernisée, c’est-à-dire pour financer de nouveaux sous-marins et leurs missiles, mais aussi de nouveaux « vecteurs » aériens (avions pilotés ou drones) et les missiles qu’ils emportent, les militaires et les industriels réclament que le budget nucléaire, d’environ 3,5 milliards d’euros par an, soit doublé à partir de 2020. C’est beaucoup d’argent et les options sont au nombre de trois : soit ce budget n’est pas attribué ; soit il l’est, mais au détriment des forces classiques amputées du même montant ; ou bien, option qui a la préférence de la technostructure militaro-industrielle, il vient en sus du budget annuel actuellement attribué à la défense. Vous le constatez, cette discussion aux lourdes implications devra avoir lieu. C’est alors que nous verrons quels choix la France est prête à faire, car elle n’en fera pas l’économie.

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