Pourquoi Hillary ne peut pas perdre, en principe…

par François Clemenceau

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Sauf imprévu de taille, l’ancienne secrétaire d’État de Barack Obama devrait obtenir la nomination du parti démocrate fin juillet pour affronter probablement Donald Trump. Cette bataille-là, décisive pour les États-Unis et leurs partenaires dans le monde, est-elle jouée d’avance ?

Jusqu’à l’apparition du phénomène Donald Trump l’été dernier, la chronique des élections présidentielles américaines reposait sur un certain nombre de certitudes. La première d’entre elle tient à la nature indirecte du scrutin. Le président n’est pas élu par une majorité d’Américains au suffrage direct, mais par une majorité de grands électeurs au nombre de 538. Ces grands électeurs sont répartis dans les 50 États en fonction de l’évolution démographique de chacun d’entre eux et sont attribués en totalité dans chaque État au candidat qui est arrivé en tête des suffrages. Autrement dit, obtenir 51 % des voix en Floride et 75 % en Californie n’accentue pas le gain dans l’Ouest car le nombre de grands électeurs dans les deux États va au gagnant, quel que soit le score de sa victoire.

En 2000, George W Bush a été élu grâce à l’appoint des grands électeurs de Floride, où il avait arraché devant la Cour suprême une avance d’un peu plus de 300 voix à son adversaire démocrate Al Gore, mais il avait perdu de peu le vote populaire à l’échelle du pays tout entier. En 2004, Bush avait été mieux réélu. Essentiellement du fait de son statut de commandeur en chef alors que la guerre venait d’être livrée en Irak deux ans à peine après les attentats du 11-Septembre. Si bien que la première élection « normale » de l’ère post-Clinton (1992-2000) fut celle de Barack Obama.

C’est à cette occasion que l’on a su mieux mesurer ce qui est devenu depuis une tendance lourde, le poids de la démographie électorale. Grâce à son excellente campagne primaire contre Hillary Clinton, à sa stratégie de conquête dans les 50 États à la fois, à sa forte popularité au sein des minorités (femmes, jeunes, noirs, latinos, asiatiques, Lesbian, gay, bisexual and transgender (LGBT)) et à un rejet du double mandat de George Bush, Barack Obama fut élu triomphalement. Avec 365 grands électeurs contre 173 pour son adversaire John McCain et avec plus de 8 millions de voix de différence dans le décompte des suffrages populaires, le sénateur de l’Illinois avait réussi cette performance d’arracher la plupart des swing states (Floride, Ohio, Caroline du Nord, Virginie) tout en reprenant aux républicains des États à forte population hispanique (Nevada, Nouveau Mexique, Colorado).

En 2012, malgré la perte en 2010 de sa majorité démocrate à la Chambre des représentants, Barack Obama est réélu à la Maison-Blanche avec 332 voix de grands électeurs contre 206 pour l’ancien gouverneur du Massachussetts. Obama a pourtant perdu plus de 4 millions de voix par rapport à 2008 et plus d’une trentaine de grands électeurs. Mitt Romney de son côté, malgré une campagne incertaine, a fait mieux que John McCain quatre ans plus tôt en gagnant un million de voix supplémentaires. Mais le plus important, dans la mesure où l’élection présidentielle se joue État par État, c’est que Barack Obama a su conserver les États à forte population latino conquis en 2008 tout en gardant les swing states cruciaux de Floride, de l’Ohio et de Virginie.

Au lendemain de cette deuxième défaite d’affilée pour le Parti républicain, les dirigeants conservateurs ont décidé qu’en 2016, ils adopteraient une ligne visant à reconquérir les minorités. Un objectif extrêmement difficile dans la mesure où, sur la thématique de l’immigration vis-à-vis de l’électorat latino, et du welfare ou de la réforme pénale vis-à-vis de la communauté noire, les républicains sont totalement divisés idéologiquement. Or, voici qu’en 2016, les rares candidats issus de l’establishment (Jeb Bush, Marco Rubio, Chris Christie, John Kasich…) qui auraient pu mettre en œuvre cette ligne de rapprochement du parti avec les minorités, se font étriller par celui que personne n’attendait, Donald Trump (voir l’interview de Jean-Éric Branaa, page ci-contre) !

Est-ce à dire que l’élection est perdue d’avance pour les républicains, du fait de la candidature probable de Donald Trump ? Et donc gagnée pour Hillary Clinton, presque par défaut ? Reprenons la carte électorale de la victoire d’Obama en 2012 : quels sont les États que pourrait perdre Hillary Clinton du fait d’une poussée de la droite conservatrice et du réservoir de voix que Donald Trump apporte au Parti républicain tel qu’on a pu le voir dans les primaires, ce qui casse les codes et la grille de lecture traditionnelle de sondage des intentions du vote dans la droite américaine ? Prenons d’abord les États qui se sont dotés d’un gouverneur républicain depuis 2012. Il y a la Floride et ses 29 grands électeurs (GE) ainsi que l’Ohio (18 GE). Mais on objectera que ces deux swing states avaient déjà des gouverneurs républicains en 2012, avec Rick Scott en Floride et John Kasich dans l’Ohio, et que cela n’a pas empêché Obama d’y être réélu, même sur des scores très étroits à moins de 51 %. Mais en admettant qu’Hillary Clinton perde ces deux États, elle resterait malgré tout élue avec 285 grands électeurs contre 253 pour son adversaire. Si la candidate démocrate devait perdre également la Caroline du Nord (15 GE) qui n’a pas réélu Obama en 2012 et qui a même installé un gouverneur républicain cette année-là au poste de gouverneure (en remplacement d’une élue démocrate !), elle resterait sur la ligne de majorité des 270 grands électeurs nécessaire pour l’emporter.

Ce scénario de la perte de trois États majeurs en même temps est plausible, mais il est loin d’être acquis. D’une part parce que l’on trouve encore beaucoup d’États américains qui votent pour un gouverneur et un président issus de partis différents en fonction des enjeux ou des personnalités. C’est le cas du New Jersey par exemple avec le gouverneur républicain Chris Christie, mais qui vote démocrate à la présidentielle depuis plus de vingt ans. D’autre part, la démographie électorale s’est encore modifiée depuis 2012 et elle penche plutôt en faveur des démocrates. Depuis le dernier scrutin, le nombre d’électeurs hispaniques s’est accru de presque 4 millions et même de 40 % par rapport à 2008. Pour Hillary Clinton, l’un des enjeux majeurs est donc de mobiliser cet électorat afin qu’il se rende aux urnes en novembre, ce qui est particulièrement difficile pour les jeunes. En Floride, les Américains d’origine cubaine restent encore majoritairement à droite, tandis que les Portoricains et ceux d’origine haïtienne votent globalement démocrate. Si d’aventure, Hillary Clinton se choisissait un colistier latino pour la vice-présidence (on parle de plus en plus de Tom Perez ou de Julian Castro, deux ministres du cabinet Obama), nul doute que cela pourrait avoir un impact supplémentaire sur le vote hispanique.

La grande inconnue de ce scrutin présidentiel reposera donc sur la participation. Un duel Hillary Clinton-Donald Trump, s’il venait à se confirmer, pourrait favoriser une très forte abstention due à l’impopularité de ces deux candidats. Plus de 60 % des Américains continuent d’avoir une mauvaise opinion de Trump, tandis qu’à peine plus d’un Américain sur deux juge Hillary Clinton sympathique et proche des gens. Mais le scénario inverse peut très bien se produire : le fait de pouvoir élire une première femme présidente et la volonté de se débarrasser de Trump à tout prix seront deux facteurs qui risquent de croître au fur et à mesure que l’on se rapproche du 8 novembre.

 

« TRUMP ET LE RISQUE DE LA MACHINE À PERDRE »

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Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l’Université Paris-II, auteur de Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Éditions de Passy, 2016).

Comment se fait-il que le Parti républicain s’apprête, sauf coup de théâtre, à investir Donald Trump pour être son candidat à la présidentielle de novembre 2016 alors que le milliardaire n’est pas parvenu à conquérir la majorité de l’électorat des primaires ?

Il faut dire qu’il y avait 17 candidats sur la ligne de départ et que le processus d’écrémage par le biais des abandons et des désistements a été plus long que prévu alors qu’en temps ordinaire il arrive qu’on ait un favori vers le mois de mars. Les dirigeants du Parti républicain se sont réjouis de voir l’enthousiasme de leurs électeurs accompagner le phénomène Trump au début des primaires. Puis, force a été de constater que le phénomène était durable et que Donald Trump pourrait bien désormais approcher le seuil des 1 237 délégués nécessaires pour obtenir la nomination à la convention de Cleveland l’été prochain.

Pour autant, Donald Trump n’a pas réussi à convaincre la majorité « traditionnelle » du Parti…

C’est exact, l’élection est partie sur de mauvais rails dès le départ car Trump n’a pas pris en compte la feuille de route du Parti dirigé par Reince Priebus, visant à élargir la base des républicains, notamment du côté des minorités, mais a choisi de faire résonner un logiciel datant d’une époque révolue, celle des années 1970 et 1980, les années Nixon et Reagan. Or cette idéologie ancrée dans l’Amérique wasp (White Anglo-Saxon Protestant) ne correspond plus aujourd’hui à la démographie électorale actuelle. Par ses outrances, Trump a choqué une partie de l’establishment républicain et à force de les rejeter, il a fini par se faire rejeter également par les autres candidats, ce qui a entraîné une profonde division du parti. Cela dit, dans cette fuite en avant, Trump a pu et a su rallier un nouvel électorat, des Américains qui ne votaient plus ou n’avaient jamais voté, ce qui constitue une performance.

Sauf que ce candidat n’est parvenu à rassembler qu’une fraction de l’électorat de droite au cours des primaires, bien différente de la masse des électeurs conservateurs qui votent à l’élection générale de novembre…

Oui, en ce sens, les primaires ne sont qu’un leurre. Ceux qui ont voté depuis le mois de février ne sont qu’une minorité. Le vote Trump a été celui des radicaux, il n’est pas représentatif du vote et de ce que pense l’ensemble de la droite américaine. Mais les deux grands partis américains sont des machines à gagner les élections et le parti républicain aura intérêt à mettre toute sa puissance au service de son candidat, quoi qu’il propose. Là où les choses peuvent se compliquer, c’est que cette campagne en faveur de Trump risque de gêner nombre de candidats républicains pour le Sénat ou la Chambre des représentants qui ne se reconnaissent pas dans la ligne de Trump. Or, si les divisions apparaissent trop visiblement, cela pourrait conduire à faire basculer le Sénat dans le camp démocrate. Ce n’est pas pour rien que le comité de campagne sénatorial du Parti démocrate vient d’investir près de 40 millions de dollars pour mener la bataille dans cinq États seulement, pour cinq sièges susceptibles de changer de bord le 8 novembre. De ce point de vue, le Parti républicain prend le risque d’apparaître comme une machine à perdre. À cause de la candidature Trump, ce grand château de cartes du pouvoir fédéral et local (n’oublions pas que les républicains ont la majorité des postes de gouverneur et de présidence des parlements dans les États fédérés) pourrait s’effondrer en novembre. Tout cela parce qu’à l’automne dernier, 17 ego surdimensionnés ont cru que Trump n’irait pas bien loin. S’ils s’étaient retirés de la course suffisamment tôt en faveur de deux ou trois candidats viables plus classiques, la compétition aurait complètement changé de nature.

Cela dit, tout le monde s’accorde pour dire que les électeurs de Trump incarnent une nouvelle tendance à prendre en compte sur le plan politique…

Oui, il y a une part grandissante au sein de l’électorat américain qui demande à être entendue, car elle considère que la parole politique et ceux qui l’incarnent n’a plus de valeur. Chez les républicains, beaucoup sont déçus par ceux qu’on appelle les Rinos (republican in name only), des élus conservateurs qui ne tiennent pas leurs promesses et sont prêts à pactiser avec le camp démocrate pour faire passer des lois bipartisanes au Congrès.

Ce manque à la parole donnée a déchaîné en partie cette révolution qui met aux prises les insiders, ceux qui savent, les connectés, l’establishment politique en fait, et tous les autres. Et cette révolution est encore plus forte à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux. Donald Trump a vraiment su attirer cette masse de gens en colère. Mais pas uniquement. On a vu en effet, dans le Nevada par exemple, que des électeurs plus éduqués et même des Hispaniques avaient voté pour lui. Il a su séduire des clientèles très différentes du fait de son immense notoriété acquise grâce à la téléréalité.

En admettant qu’il soit le prochain nominé des républicains, qu’attend-il pour annoncer le choix de son colistier ?

Je pense que la direction du Parti le lui imposera. Les grands barons républicains ont compris qu’il sera le candidat et qu’ils doivent maintenant contribuer à lui façonner une posture plus présidentielle. Le candidat à la vice-présidence ne pourrait donc être révélé qu’en juillet autour de la Convention. Trois noms pourraient faire l’affaire du Parti : d’abord Marco Rubio parce que le sénateur de Floride (un État indispensable pour gagner la Maison-Blanche) représente la jeunesse et une voie d’accès à l’électorat hispanique ; ensuite Nikki Haley, la gouverneure de Caroline du Sud, parce que c’est une femme qui a fait ses preuves et qu’elle est issue d’une minorité asiatique ; et enfin Scott Walker, le gouverneur du Wisconsin, parce que cet État du Midwest est important et qu’il est un élu acceptable aux yeux des conservateurs. Je n’exclus pas John Kasich, le gouverneur de l’Ohio. C’est le Poulidor sympathique de la course et, tout comme Rubio, il a une excellente connaissance des rouages du Congrès et du microcosme de Washington, une terre très inconnue pour Trump.

Vous le voyez gagner en novembre, alors que la démographie électorale joue en faveur des démocrates et qu’en 2012 Obama avait été réélu plus que confortablement avec une cinquantaine de grands électeurs d’avance dans une dizaine d’États ?

Hillary Clinton a encore quelques handicaps, notamment avec le vote des jeunes, singulièrement des jeunes femmes, et des ouvriers qui restent très méfiants à son égard. Elle met en avant son expérience mais c’est précisément ce que les électeurs de Trump ou de Sanders dénigrent, car cette longévité au pouvoir est assimilée à sa culture de l’establishment. Je pense que cette élection sera plus serrée qu’on ne le croit.

Propos recueillis par François Clemenceau

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