Le collectif #MaVoix veut « hacker l’Assemblée  nationale en 2017 »

par Vincent Berthe

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Le 16 avril dernier, sur la place de la République, à Strasbourg, #MaVoix s’est enfin fait entendre. Le collectif, créé en septembre 2015, a organisé son premier tirage au sort afin de désigner son candidat pour la législative partielle organisée dans la 1re circonscription du Bas-Rhin. Le député PS Armand Jung ayant renoncé à son mandat pour des raisons de santé, de nouvelles élections sont prévues les 22 et 29 mai prochains. L’occasion pour le mouvement citoyen d’étrenner son expérimentation démocratique.

Le principe est simple mais n’en est pas moins avant-gardiste : après appel à candidatures et réception des lettres de motivation des aspirants députés, #MaVoix a donc procédé, via la main innocente d’un notaire, au fameux tirage au sort. Pour ce scrutin, l’heureux élu sera Daniel Gerber, ancien libraire d’une cinquantaine d’années. Un novice complet, issu de la société civile, le profil idéal pour ceux qui dénoncent l’entre-soi politique et le manque manifeste de diversité sociale au sein de l’hémicycle. Ce n’est d’ailleurs pas le seul grief formulé à l’encontre des parlementaires. Ainsi, la profession de foi du collectif, via une vidéo postée sur Internet, livre ce constat sans appel : « Nous nous sentons piégés par un système politique qui ne nous respecte pas, ne nous entend pas et, depuis quelque temps, nous dégoûte même par ses frasques, ses renoncements, ses promesses non tenues, ses mensonges, ses trahisons, son inhumanité… » Selon eux, le poisson pourrit donc par la tête.

S’il n’y a rien d’original dans cette sentence prononcée par le peuple à l’encontre de sa classe dirigeante, ce qui l’est, en revanche, au sein de #MaVoix, ce sont les solutions proposées pour y remédier. Car, outre le mode de désignation inédit du candidat, ce dernier, en cas d’élection, ne serait plus seul maître de sa voix et porterait à consultation l’ensemble de ses choix concernant les propositions de lois et amendements. Le poids de sa charge se verrait dilué, mutualisé via une plate-forme de débat et de vote sur le Web. Ouverte à tous les citoyens, elle tisserait donc un lien indéfectible entre représentants et représentés. Ou comment transformer la démocratie représentative en démocratie directe. La méthode se veut donc aboutie, l’apprenti député suivant par ailleurs tout un cycle de formation dans le but évident de ne pas faire de la figuration. Demeurent néanmoins un certain nombre d’interrogations, concernant notamment la question du financement. Car s’il semble qu’à Strasbourg, la somme nécessaire à cette élection ait pu être rassemblée, on peut se montrer plus dubitatif quant à l’échéance de juin 2017. Des questions qui restent pour le moment en suspens, le collectif ayant décliné notre demande d’interview afin de se consacrer entièrement à sa campagne.

 

« UNE PREMIÈRE EN FRANCE »

Gil Delannoi

Gil Delannoi

Auteur de l’essai Le retour du tirage au sort en politique, Gil Delannoi, chercheur et professeur à Sciences Po, analyse pour l’Hémicycle l’intérêt que peut représenter une telle démarche, mais aussi ­­­­ses possibles limites.

La démarche entreprise par le collectif #MaVoix est-elle si inédite ?

Une précision d’abord, le tirage au sort n’est pas ici conjugué, mais combiné au suffrage universel. En cela, il ne s’exerce pas sur l’ensemble des citoyens inscrits sur les listes électorales, mais seulement sur la base de candidatures, ce qui est infiniment plus restreint (quelques dizaines de volontaires). Je le rappelle car cette tentative d’introduction du tirage au sort dans le cadre de la démocratie représentative n’est pas nouvelle. Il semble, par contre, qu’il y ait, au sein de ce collectif, la volonté de privilégier grandement des personnes issues de la société civile. Par ce biais, il cherche donc à impliquer, dans le processus électoral, ceux qui avaient l’intention de ne pas voter. En outre, leur candidat – s’il est élu – devra respecter à la lettre les décisions prises au sein de leur plate-forme citoyenne. C’est donc un mandat impératif, une sorte d’effet miroir. Et ça, oui, c’est une première en France.

Cette méthode est-elle envisageable, d’un point de vue théorique, dans le cadre d’une élection présidentielle ?

Elle semble plus contestable et, d’emblée, bien plus difficile à mettre en place. Primo, une telle candidature ne serait possible qu’en respectant la règle des signatures. Un barrage loin d’être aisé à franchir. Hormis l’aspect procédural, se pose ensuite la question de son intérêt. Dans le cadre de la Ve République, la démarche peut paraître, en effet, étrange. Si vous avez un chef d’État issu préalablement d’un tirage au sort avant d’être élu et qui, à chacune de ses décisions, doit consulter les Français, autant changer notre Constitution. Et transformer la France en une démocratie semi-directe comme l’est la Suisse, cela serait bien plus cohérent. En l’état, les prérogatives du président de la République s’accordent mal avec la manière plutôt radicale dont #MaVoix entend faire de la politique.

Le tirage au sort peut-il vraiment permettre de lutter contre le désintérêt croissant des Français pour les échéances électorales ?

Lorsqu’on l’applique aux usages propres à la politique, c’est clairement un instrument d’implication croissante des citoyens. Mais je soulignerais davantage le fait qu’il contribue à rénover le système. Et c’est précisément cette ambition qui est à même de séduire les déçus de la politique, de susciter à nouveau chez eux de l’intérêt pour la chose publique. Voilà, il me semble, ce qui motive en grande partie le collectif #MaVoix. Leur procédure a beau être compatible avec le fonctionnement actuel ; en cas de succès, elle va forcément le modifier. Ne serait-ce qu’en partie… Ils en sont pleinement conscients. C’est une transformation de l’intérieur, qui ne nécessite pas de changement de Constitution ou de loi organique.

 L’un des objectifs du collectif est de casser le monopole des professionnels  de la politique. Or, le tout  proportionnel défendu par un grand nombre de centristes ne le permettrait-il pas tout aussi bien ?

Une proportionnelle sans limitation assure, en effet, une grande diversité d’options politiques et peut donc profiter à des organisations moins classiques que des partis. Demeurent néanmoins les inconvénients habituels : majorité difficile à constituer et instabilité politique. En outre, elle favorise encore davantage l’appareil des partis que la procédure par circonscription, puisqu’il leur revient le pouvoir de décider qui aura un mandat et ce, indépendamment de toute implication locale. Soit exactement le contraire de ce que veut le collectif #MaVoix…

Pour cette législative partielle, ils feront campagne sans corpus doctrinal. « Le programme ? C’est la méthode avec laquelle nous fonctionnerons », affirment-ils. Au regard de la culture politique des électeurs français, cette démarche ne paraît-elle pas trop déroutante ?

Je ne crois pas puisqu’ils répondent, en grande partie, à cette objection dans la mesure où leur candidat est « téléguidé » par la plate-forme citoyenne. Cela dit, on peut toujours imaginer des dysfonctionnements, des promesses non tenues et un abus de pouvoir de sa part. Mais, au-delà de la façon insolite dont #MaVoix désigne son candidat, c’est son attitude respectueuse de l’idée de représentation qui frappe. Une démarche qui tient, à mon sens, bien plus de la démocratie directe que de l’usage participatif du tirage au sort. Et qui implique que leur député ne sera ni de gauche ou de droite, tant cette question sera sans cesse réexaminée au fil des votes au Parlement. Cela peut s’avérer déconcertant d’un point de vue idéologique, mais ça ne l’est pas du tout au vu de la procédure mise en place. Mais encore faudrait-il qu’il gagne le scrutin… Je pense que, pour ce premier essai, personne ne s’y attend vraiment. Il sera surtout intéressant d’observer son score.

« Gouverner en fonction des sondages est critiqué à juste titre. Non seulement parce qu’il est facile d’orienter préalablement un sondage, mais parce que son résultat est imparfait, passager et ne comporte pas la solennité, voire le sérieux d’un acte politique », constatez-vous dans votre essai. N’est-ce pas là une critique que l’on peut formuler au collectif ?

Il y a effectivement ce risque, quoique les sondages s’efforcent au moins d’être représentatifs de l’ensemble de la population. Ce qui n’est pas ici le cas. Nous sommes face à une initiative qui suppose beaucoup de volontarisme. #MaVoix ne va pas commander des enquêtes d’opinion mais recueillir l’avis de ceux qui répondront à son appel. D’une certaine manière, leur candidat restera un élu particulier. Ce qui peut représenter d’ailleurs un facteur de déstabilisation, l’un des aspects les plus fragiles de leur procédure. Car, si j’ai bien compris, il n’y a pas de numerus clausus concernant leur site, ni de nécessité d’avoir une carte du mouvement pour participer au débat. Donc, outre la possibilité de fraude informatique, on ne sait donc pas du tout qui va participer à tel ou tel vote. Et en fonction des sujets, leur plate-forme citoyenne peut très bien être investie par des groupes se situant aux extrêmes.

De même, la fracture numérique est encore importante en France. Or, #MaVoix fait d’Internet son outil principal de communication, de débat et de décision. Cela ne rend-il pas le collectif trop élitiste ?

Certes, mais dans le même temps, ils n’ont pas le choix. On peut toujours exprimer des réserves, mais on ne voit guère comment ils pourraient faire autrement. À partir du moment où vous aspirez à un processus ouvert à tous et que vous faites sauter la contrainte de se retrouver dans un même lieu et à un même jour, vous n’avez pas 50 solutions !

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