Voie collaborative vs démocratie représentative

par Xavier Colas

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Mouvement Nuit debout, primaires citoyennes, pétitions en ligne… toutes ces actions ont un point commun : s’appuyer sur le Web collaboratif pour dessiner un horizon, sur fond de crise de la démocratie représentative.

La protestation contre le projet de loi de travail mêlée à un désir de « convergence des luttes » les a poussés sur la place de la République, le 31 mars dernier. Depuis, les participants à l’hétéroclite mouvement Nuit debout réinvestissent chaque soir l’espace public. Et si les revendications se sont multipliées à mesure que le nombre de participants a crû, un dénominateur commun lie ses « nuit-deboutistes » et leur calendrier « marsien » : replacer les citoyens au cœur du processus démocratique. « Des citoyens qui, lassés par un politique qui ne les entend plus, faute d’écoute ou de véritable pouvoir sur le réel, ont décidé de reprendre la parole », explique Benjamin Sonntag, cofondateur de La Quadrature du Net. Une crise de la représentativité difficile à démentir dans les faits à l’heure où seuls 7 à 8 % des salariés français sont syndiqués et que les partis politiques voient inexorablement chuter le nombre de leurs militants.

Nuit debout… derrière son smartphone

Et alors que nombre d’observateurs tentent de décrypter les aspirations de ces activistes nocturnes, le mouvement a mis sur pied, fait inédit, son média propre. « C’est l’application des théories autogestionnaires et la mise en place de systèmes collaboratifs avec l’aide des outils numériques », décrypte Pierre*. À 33 ans, ce chef de projet dans le domaine du marketing digital fait partie de la commission numérique de Nuit debout, « la plus large, transversale et participative du mouvement », d’après lui. « Le Web permet de décloisonner les publics militants. C’est un vecteur de politisation assez fort et il permet de créer un public autour de Nuit debout », analyse l’universitaire Clément Mabi, spécialiste des questions de participation citoyenne. En effet, si les participants se concentrent place de la République et dans différentes villes de France, le gros des troupes se réunit essentiellement derrière son smartphone et sur les réseaux sociaux. Preuve en est avec l’utilisation massive de Périscope (voir photo), notamment. Popularisée, à ses dépens, par le trop bavard latéral droit du PSG, Serge Aurier, l’application mobile de retransmission vidéo en direct a largement contribué au succès numérique du mouvement. Les flux Périscope de Rémy Busine, un jeune community manager de 25 ans “nuit-deboutiste” ont réuni jusqu’à 81 000 personnes en simultané.

« Les réseaux sociaux sont centraux dans le mouvement, confirme Benjamin Sonntag, ils ont des effets de levier très importants, dans le sens où 10 000, 100 000 et même, un million de personnes, peuvent voir les mêmes informations et se les échanger de manière très rapide. » En un mois d’existence, Nuit debout peut se targuer d’avoir déjà glané quelque 120 000 mentions « J’aime » sur sa page Facebook et d’atteindre, pour certaines de ses publications, près de 4 millions d’utilisateurs du réseau social. Même succès d’audience sur Twitter avec près de 40 000 abonnés sur le site de micro-blogging qui compte 6 millions d’utilisateurs actifs en France. Une dizaine de personnes rattachées à la commission communication sont chargées de relayer, sur les réseaux sociaux, les actions remontées par les militants de Nuit debout présents sur le terrain. « Ces pages restent essentiellement dédiées à de la communication au sens marketing du terme, c’est-à-dire tenir au courant ceux qui, de loin, suivent le mouvement », indique Benjamin Sonntag.

“Internet est une place publique comme une autre”

Outre cette présence virale, le mouvement dispose du portail unitaire www.nuitdebout.fr. Ce nom de domaine, acheté par l’agence de communication parisienne Raiz, a été gracieusement mis à la disposition des participants. Le site, qui revendique près de 40 000 visites par jour, est hébergé par Octopuce, une entreprise créée par Benjamin Sonntag. La plate-forme agrège le manifeste du mouvement, le programme des réunions de commissions et des assemblées générales. « Un wiki met également à disposition des internautes les rapports des différentes commissions et n’importe qui peut venir éditer et enrichir les pages au gré de l’avancement du mouvement », précise Benjamin Sonntag. Enfin, un chat permet à 2 000 personnes de discuter en permanence sur différents sujets et sur la structuration du mouvement et son organisation en termes de médias.

« Environ 350 développeurs planchent actuellement sur les différents projets de la commission numérique », annonce Pierre. Le plus ambitieux d’entre eux réside dans la création d’une plate-forme e-démocratique, encore en réflexion. « Avant d’aller vers du décisionnel, il convient de mettre en commun des idées le plus largement possible. Cela pourrait se faire via un lieu d’échanges et de mise en cohérence en ligne pour, pourquoi pas, aboutir à la création de codes civils citoyens et participatifs », explique-t-il. Au-delà de la formulation un brin utopique, Pierre espère « ne pas aboutir à de simples idées mais faire appel à l’intelligence collective pour répondre à différentes problématiques et remettre simplement en question une vision de la politique technocratique et élitiste ».

Or si ces désirs de réappropriation de la chose politique par la démocratie numérique sont louables, la structure même du mouvement Nuit debout lui confère un avenir incertain. « Internet est une forme de place publique comme une autre, explique Benjamin Sonntag, et bien malin est celui qui peut prédire ce que deviendra ce mouvement ou quelles applications concrètes pourraient plaire à ceux qui y participent, parce que ces derniers – ouvriers, banlieusards, chercheurs, étudiants, petits patrons – sont d’une diversité impressionnante. » « Le risque que le mouvement soit récupéré par un parti ou un syndicat est important, tout comme l’est l’éventualité que tout cela ne donne rien », poursuit-il.

La société civile à l’assaut des primaires

« Nuit debout ? Il y a beaucoup de signes avec les mains et très peu de convergence en définitive. Donner la parole aux gens, c’est très facile, encore faut-il pouvoir faire émerger un consensus », assène Émile Servan-Schreiber. Entrepreneur dans le domaine de l’intelligence collective en ligne, il milite, lui aussi, pour l’émergence d’une démocratie numérique et une implication plus grande des citoyens dans le processus décisionnel. À un an de l’élection présidentielle, Émile Servan-Schreiber espère bien faire émerger un candidat issu de la société civile grâce à sa plate-forme de primaires citoyennes baptisée « La vraie primaire. » « La primaire à droite est verrouillée, à gauche, elle est inexistante », déplore-t-il. Lancé en partenariat avec le think tank Synopia, spécialisé dans la promotion d’idées relatives à une nouvelle gouvernance, le site veut, d’après son créateur, « donner une vitrine à de nouveaux talents ». Et de préciser : « Le numérique permet un dialogue permanent. Il n’y a que dans les partis politiques où la bande passante demeure quasiment nulle, comme si on y travaillait encore avec des Minitel. C’est ce qui explique aussi, je crois, la déconnexion croissante entre la société civile et la sphère politique. » « Chaque candidature doit obtenir au moins 1 000 soutiens sur le site pour être validée », explique Émile Servan-Schreiber. Une fois cette barrière passée, chaque candidat devra proposer, d’ici le mois de septembre, un programme articulé autour d’une charte de nouvelle gouvernance. « Nous souhaitons pousser des idées qui font souvent l’objet de rapports et finissent, malheureusement, bien souvent dans des tiroirs, notamment en ce qui concerne le vote blanc, le mandat unique ou encore la diminution du nombre de parlementaires », détaille l’entrepreneur.

Même logique chez l’ingénieur en informatique, Thibauld Favre et l’avocat David Guez, créateurs du site LaPrimaire.org qui permet également de choisir un candidat estampillé “société civile” et revendique près de 40 000 participants. « Les partis représentent moins de 1 % de la population mais concentrent, malgré tout, tous les pouvoirs : ils désignent les candidats et monopolisent la scène médiatique. C’est cela que nous voulons changer », expliquent-ils. Les deux hommes comptent sur la viralité des réseaux sociaux pour mener à bien leur projet et sur une campagne de crowdfunding qui a pour le moment permis de récolter environ 55 000 euros, sur un objectif initial de 100 000 euros, selon les chiffres communiqués par le site.

« Ces initiatives peuvent constituer des laboratoires intéressants, susceptibles de faire remonter un certain nombre de débats, mais elles risquent de déboucher sur des candidats fantoches », tranche Benjamin Sonntag. Pour Clément Mabi, tout est question de nuance. Le chercheur rejette en bloc le débat caricatural « Internet change tout versus Internet ne change rien ». Ni révolution politique, ni statu quo. « Le numérique renouvelle simplement les formes de médiation politique et permet des formes de participation citoyenne plus souples », décrypte le chercheur. Loin des cortèges, les e-citoyens peuvent dorénavant interpeller les élus, et même instaurer un rapport de force, en tapotant simplement sur leur smartphone. Une « démocratie du clic » symbolisée par l’explosion du nombre de pétitions en ligne, via la plate-forme Change.org. La plus célèbre d’entre elles, « Loi travail : non, merci ! », lancée au mois de mars par Caroline de Haas a déjà mobilisé plus d’un million de pétitionnaires demandant le retrait du projet de loi initial présenté par Myriam El Khomri.

Vers plus de collaboration entre l’État et les civic tech ?

Regroupées sous le vocable encore flou de civic tech, ces initiatives citoyennes, qui incluent plates-formes participatives, crowdfunding ou encore applications mobiles, ne s’inscrivent donc pas uniquement dans une optique contestataire. Tout comme le pendant numérique du mouvement Nuit debout, elles traduisent une même reven­dication : la transformation du système pour plus d’impli­cation des citoyens dans le fonction­nement démocratique, notamment par une plus grande collaboration entre le législateur et la société civil.

L’État ne reste pas sourd à ces demandes d’ouverture citoyenne. En témoigne la mission Étalab. Fondée en 2011 et placée sous l’autorité du Premier ministre, elle administre le portail data.gouv.fr destiné à rassembler et à mettre à disposition librement l’ensemble des informations publiques de l’État, de ses établissements publics et, si elles le souhaitent, des collectivités territoriales. En outre, la France préside, depuis le 20 avril, le Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO), auquel elle a adhéré en avril 2014. Cette organisation, créée en 2011, regroupe 65 pays autour des enjeux de transparence de l’action publique et de participation de la société civile aux décisions. Le gouvernement a d’ailleurs présenté, en juillet dernier, un plan d’action numérique pour l’ouverture des données publiques aux citoyens et plus d’interaction dans la création des textes de lois. Une volonté traduite dans les faits par l’organisation, à l’automne dernier, d’une grande consultation sur le projet de loi pour une République numérique. Quelque 8 500 contributions d’internautes et près de 15 000 votes ont été enregistrés sur la plate-forme republique-numerique.fr dédiée à l’opération.

Une démarche ambitieuse sur la forme mais un fiasco sur le fond pour Benjamin Sonntag : « Les propositions des citoyens n’ont pas été retenues. Ça a viré au simulacre de démocratie direct, piloté par les défenseurs à tous crins du copyright ». Et le cofondateur de La Quadrature du Net de constater : « Beaucoup d’administrations restent encore frileuses. Les projets de coconstruction et de collaboration entre citoyens et administrations sont des processus longs à mettre en place. »« Mais, conclut-il , si ce genre de consultations n’est pas suivie d’effets, il faudra s’attendre à un retour de bâton de la part de la société civile ».

 

« VERS UNE DÉMOCRATIE D’INTERPELLATION »
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Enseignant-chercheur à l’université de technologie de Compiègne, spécialiste des questions d’usage du numérique dans les participations citoyennes, Clément Mabi a participé à la rédaction du livre blanc Démocratie : mise à jour. L’ouvrage, réalisé par le think tank Renaissance numérique, propose 13 mesures pour convertir l’État à la démocratie numérique et définir de nouvelles possibilités d’action pour les citoyens.

En quoi la démocratie a-t-elle besoin d’être « mise à jour » ?

Clément Mabi : Le numérique renouvelle les formes de médiation politique et instaure des plates-formes d’échange plus direct avec les élus, notamment. L’État s’inscrit peu à peu dans cette logique de transformation. Elle constitue l’occasion de penser un changement de posture des acteurs publics. En effet, une réorganisation est nécessaire pour pleinement exploiter les capacités de ces nouveaux outils. Tout d’abord, il est important de renforcer la transparence de l’action publique, qui permet de donner confiance aux citoyens dans leurs institutions et dans l’action publique. Il convient également de favoriser une plus grande participation de la société civile aux décisions par des mécanismes de collaboration, l’un des piliers d’une gouvernance plus ouverte. Dans cette démocratie numérique ouverte, l’État reste garant de l’intérêt général et de la mission de service public mais délègue une partie de l’action aux administrés. Tout le défi est d’aménager ce modèle anglo-saxon « à la française », sans tomber dans une dérive libérale qui conduirait les civic tech à affaiblir l’État.

La collaboration entre l’État et la société civile est au cœur de cette mutation. Quelles mesures  préconisez-vous pour renforcer les interactions entre les citoyens et leurs institutions ?

C.B. : L’instauration d’un dispositif de e-pétitions contraignantes est une des pistes proposées. Nous nous sommes inspirés du site With the people créé par l’administration Obama. La plate-forme lancée par la Maison-Blanche permet aux citoyens américains d’interpeller le président directement. Si la pétition recueille 100 000 signatures en un mois, une réponse à la question posée est fournie directement par Barack Obama via une vidéo YouTube. L’émergence de cette démocratie d’interpellation est à mon sens primordiale.

Elle permet aux citoyens de peser concrètement sur l’agenda politique et contraint les acteurs publics à se saisir de leurs revendications. La modernisation de la fabrique de la loi nous paraît aussi très importante. C’est pourquoi nous prônons la mise en place d’une plate-forme permettant de consulter plus simplement les dossiers législatifs en cours. Celle-ci offrirait la possibilité aux internautes de suivre, commenter et, surtout, proposer des modifications susceptibles de conduire à des amendements citoyens dans les propositions ou projets de loi. Un dispositif d’ailleurs déjà expérimenté par le gouvernement lors des discussions autour du projet de loi pour une République numérique.

La présidence française du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) peut-elle accélérer ce processus de mutation ?

C.B. : La PGO peut, en tout cas, lui donner de la visibilité. Elle invite d’abord l’État français à réfléchir à ses propres pratiques, puisqu’un devoir d’exemplarité incombe à la présidence du PGO. Le véritable rendez-vous aura lieu lors du sommet mondial du gouvernement ouvert qui aura lieu les 7, 8 et 9 décembre prochains à Paris. L’occasion de faire connaître au plus grand nombre les principes du gouvernement ouvert et, je l’espère, de pouvoir travailler à améliorer la participation citoyenne, la collaboration entre la société civile et les acteurs publics et la transparence de l’action publique en France.

Propos recueillis par X. C.

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