Le roman d’un virus

par Benoît Duteurtre

043_AUR_Constant_49

Voici peu encore, raconter notre époque et ses bouleversements exposait à l’accusation de faire du « journalisme » plutôt que de la littérature. Tout à ses recherches d’écriture (dans le sillage du Nouveau Roman) et à ses introspections (dans l’air psychanalytique du temps), le roman français avait fini par oublier le vaste monde et les histoires qu’il façonne jour après jour. Les Américains nous ont rappelé, fort heureusement, que le journalisme peut inspirer de l’excellente littérature, et qu’une intrigue financière, une épidémie, un meurtre en série constituent, aujourd’hui comme hier, une inépuisable matière romanesque, tant ces vieux scénarios se renouvellent d’une époque à l’autre.

Le monde littéraire français a fini par le comprendre, lui aussi, et les succès d’un Carrère ou d’un Houellebecq ont replacé l’époque au centre du jeu. Désormais, les romans sociaux se multiplient au point même de soulever une autre question : comment dépasser la simple description du monde moderne ? Comment renouer avec l’imaginaire sans perdre notre curiosité pour la réalité concrète ? Voici peut-être, à l’aube du XXIe siècle, le véritable enjeu littéraire : celui qui distingue les romanciers authentiques des simples témoins de leur temps. Et voilà ce que Paule Constant accomplit avec bonheur dans Des chauves-souris, des singes et des hommes, inspiré par l’histoire vraie du virus Ébola. Ce livre aurait pu n’être qu’un voyage en Afrique dont il possède les couleurs vives ; il aurait pu n’être qu’un thriller dont il épouse le rythme haletant ; mais ce roman plein de vie et de fantaisie nous dit aussi des choses que seule une plume d’artiste est capable de nous montrer.

Au seul mot d’Afrique répond un vaste catalogue de notions politiques, économiques, sociologiques, les unes insistant sur le chaos, les autres sur le développement ; les unes sur les guerres civiles, les autres sur les richesses du continent noir… Paule Constant, elle, nous raconte la simple réalité qui manque à ces savantes analyses : un coin d’Afrique équatoriale entre rivière et forêt ; un monde où l’on vit, où l’on meurt et où l’on se raconte des histoires ; une nature apparemment vierge mais fragilisée par des bananeraies géantes ; une civilisation traditionnelle où s’insinuent des fragments de modernité, comme ces bibelots qui remontent le fleuve sur la pirogue du « Docteur Désir ». La romancière d’Ouregano et de White Spirit connaît merveilleusement cette partie du monde qui l’a souvent inspirée, et elle sait, en quelques traits de plume, planter sous nos yeux ce village perdu dont les habitants, si éloignés qu’ils puissent paraître, deviennent aussitôt des proches. C’est le cas spécialement de cette petite fille de sept ans, Olympe, « insouciante et légère, guillerette et fantasque », qui dorlote une chauve-souris sous le regard moqueur des autres. Olympe « n’apprendra jamais à lire ni à écrire.

Elle ne parlera que le boutoul, c’est-à-dire qu’elle ne pourra communiquer qu’avec les trente habitants du village, les cinquante d’un autre à cent kilomètres le long du Madulé et les vingt chasseurs qui restent dans la forêt ». Ce qui ne va pas l’empêcher de devenir le bouc émissaire de cette petite communauté touchée par un mal mystérieux. À mille lieues de nous, son destin nous touche, comme nous toucherait celui de n’importe quelle fillette rêveuse bousculée par la violence brutale du destin. Il est vrai qu’Olympe a le handicap d’être une petite fille dans une tribu où seuls comptent les garçons. Dédaignée par les adultes, elle se voit également repoussée par ses frères qui décident d’organiser une expédition en forêt. Ils en reviennent bientôt, glorieusement, chargés du cadavre d’un grand singe puant, ce qui leur vaut une heure de gloire. L’affabulation populaire et les racontars se mêlent à la description minutieuse des faits, que ce soit dans le récit des garçons, ou dans les superstitions d’une tante qui explique comment les serpents viennent téter le pis des vaches, et qui accusera bientôt Olympe de porter malheur aux autres. Dans ces pages, la réalité villageoise prend des airs de conte, à l’opposé des rigoureuses conceptions scientifiques et intellectuelles qui animent les autres protagonistes du roman : deux jeunes scientifiques français en mission, à quelques kilomètres de là, dans un dispensaire tenu par des religieuses belges.

Formée à Médecins sans frontières, Agrippine s’applique obsessionnellement à éviter les réflexes de l’Européen en voyage, en particulier : « ne pas me plaindre de la chaleur comme les autres, ne pas remarquer les cafards dans la salle de bain, ni le seau à la place du lavabo. » Tout juste entend-elle se livrer à sa mission médicale. Non loin d’elle, le jeune Virgile, anthropologue en expédition, descend d’une famille de médecins militaires un brin colonialistes ; c’est pourquoi il combat lui aussi toutes les idées qu’on a pu lui transmettre, comme il l’explique pour donner un sens à sa présence ici. Agrippine l’écoute d’une oreille : « Comme les gens sont habiles à mettre leur histoire en forme… Comme ils s’appliquent à trouver une logique dans leur destin. » Ces postures ne vont pas empêcher la maladie de s’abattre sur eux, sans même leur laisser le temps de comprendre, ni de réagir. Avec une brutalité inouïe, la moitié du village va mourir sur place et les Européens se retrouveront entubés dans des chambres stériles qui ne les sauveront pas davantage.

Le texte de Paule Constant, qui aime Jean Giono, m’a rappelé par instants l’épidémie de choléra dans Le Hussard sur le toit : avec ses corps en décomposition d’où jaillissent des papillons, cette puissance destructrice de la nature, plus brutale encore que celle de la société. Sauf que la société moderne peut elle-même décupler cette violence ; on le voit quand la propagation du virus, issu du grand singe ou de la chauve-souris, devient l’histoire vraie du virus Ébola, descendant la rivière, avant de se propager par les vols aériens. Quelques mois plus tard, la science posera des mots sur cette épidémie. La marche implacable du récit pourrait faire la matière d’un film catastrophe. Dans ces pages – et c’est la vraie magie de ce roman prenant, rythmé jusque dans l’horreur –, chacun se contente de vivre au jour le jour, porté par des élans, des sentiments, des rêveries, sans voir la menace qui s’apprête à tout ravager.

1507-1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


cinq − = 1