Afghanistan : tenir ou partir ?

par François Clemenceau

Gérard Longuet. Le ministre de la Défense se recueille devant les cercueils des quatre soldats français tués en Afghanistan le 20 janvier. Photo Joël Sage / AFP

L’Afghanistan s’est tragiquement invité dans la présidentielle. François Hollande a confirmé que, s’il était élu président, il accélérerait le retrait des troupes françaises. Nicolas Sarkozy, qui reçoit Hamid Karzaï vendredi, a évoqué cette possibilité après l’attentat qui a coûté la vie à quatre soldats français. Mais un retrait anticipé sera compliqué à organiser militairement et politiquement.

Diplomates, militaires, politiques ont retourné le problème dans tous les sens, la question de la présence des forces françaises en Afghanistan relève de la quadrature du cercle. « Anticiper » ou « accélérer » le retrait de nos forces reviendrait en effet à bâcler la mission sur laquelle porte l’essentiel de nos priorités et de nos moyens : la formation des forces de sécurité afghanes. Les états-majors alliés se sont donnés jusqu’à fin 2014 pour pouvoir passer le témoin à l’Armée nationale afghane (ANA) ainsi qu’à la police et à la gendarmerie locales lorsqu’elles auront atteint un effectif d’au moins 225 000 hommes. Les autorités afghanes souhaitaient au départ qu’il soit porté à 400 000. L’an dernier, le chiffre a été revu à la baisse, aux alentours de 300 000, pour des raisons de calendrier et de budget, puis finalement à un peu plus de 200 000, car le temps presse.

Paradoxe

Comme le signale un expert français du renseignement militaire, « lorsqu’on annonce à l’avance à quelle heure se termine le match, pas étonnant que l’équipe adverse redouble d’efforts pour le gagner », allusion évidente au calendrier de départ général en 2014 officialisé par le Président Obama et derrière lequel les autres dirigeants des pays de l’Alliance se sont rangés. Résultat, depuis le début de l’an dernier, les talibans ont évité de chercher l’affrontement militaire et ont multiplié les attaques classiques d’une guerre asymétrique : attentats, infiltrations meurtrières, actions-suicide individuelles visant à désorganiser l’ennemi tout en créant une onde de choc émotionnelle via la puissance des médias. Une méthode d’autant plus prévisible et obligée pour les insurgés que l’hiver rend bien plus difficiles leurs offensives de grignotage du terrain. Les quatre soldats français de la base de Gwan ont été assassinés par un sous-officier des forces afghanes révolté, selon ses aveux, par la vidéo de marines urinant sur des cadavres de talibans diffusée sur Internet dans la semaine qui a précédé le drame. « Il est impossible de cibler par avance ce genre de comportement », commente un général français, « d’autant qu’il n’existe pas d’état civil précis ni de fichage biographique des recrues, encore moins de DPSD (service de protection et de surveillance interne à l’armée française) afghane. » C’est d’ailleurs tout le paradoxe de cette formation que délivrent les Français dans le cadre des OMLT (Operational Mentoring and Liaison Team). Afin de s’assurer la meilleure cohésion pour offrir le meilleur entraînement, les instructeurs vivent et combattent avec leurs « frères d’armes » afghans. « On est obligés de travailler en confiance » ajoute le général français, qui connaît bien le terrain. « Au total d’ailleurs, c’est un succès et 99 % des recrues se révèlent des soldats fiables. » C’est oublier le taux de désertion, qui a très fortement augmenté en 2011, jusqu’à un soldat formé sur trois ! Mais cela pose tout de même la question de la poursuite de la mission des OMLT dans une atmosphère de suspicion généralisée.

5e colonne

Politiquement, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas faire autrement que de remuer le couteau dans la plaie. Confronté à une opinion publique hostile à près de 80 % à la présence de nos forces en Afghanistan, le  chef de l’État se devait de prendre les Français (pour ne pas dire des électeurs) à témoin de cette trahison afghane. En signalant que le rapport du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées sur la sécurité de nos instructeurs servirait de premier chapitre aux discussions qu’il aura avec Hamid Karzaï ce vendredi, Nicolas Sarkozy a ainsi exprimé sa colère. « Nous ne pouvons pas nous permettre d’aider un État au sein duquel se serait infiltrée une 5e colonne ! » dit-on à l’Elysée. Quelles que soient les maigres assurances que lui prodiguera le Président afghan, Nicolas Sarkozy devra alors clarifier sa position sur l’anticipation ou l’accélération du retrait. D’ici la fin 2014, près de 3 000 hommes seront concernés. Même si le nombre est dix fois moindre par rapport aux effectifs américains, le geste est crucial. Il a été discuté longuement avec le général Allen, patron des forces de l’Otan en Afghanistan, lors de sa visite à Paris la semaine dernière. Puis à nouveau samedi soir lors d’une conversation téléphonique entre Alain Juppé et Hillary Clinton, à la demande de la secrétaire d’État, qui s’inquiétait des menaces françaises de retrait prématuré. Sans attendre la réunion qui se tiendra vendredi avec Hamid Karzaï, les diplomates français ont rassuré leurs partenaires américains : on continue de travailler ensemble mais pour assurer « la solidité et l’efficacité continues de la mission ». Chaque mot a été pesé. « Solidité », pour traduire le degré de solidarité qui doit se manifester entre alliés et avec le Gouvernement afghan. « Efficacité », pour que le passage de témoin entre l’ISAF (International Security Assistance Force) et l’ANA soit tenu avec des effectifs viables et une formation suffisante afin que les autorités afghanes ne vacillent pas sous les coups de boutoir des talibans. « Continues », afin qu’il n’y ait pas de rupture dans le rythme et les échéances que se sont fixés les alliés.

Et après ?

Reste la question centrale : et après ? Le traité d’amitié franco- afghan et le partenariat stratégique qui seront signés à Paris lors de la visite officielle visent à officialiser nos engagements de coopération  pour la période qui s’ouvre après 2014. Là encore, le montant de notre aide civile et militaire devra se décider en concertation avec nos partenaires de l’Otan lors du sommet de Chicago, en mai prochain. « Il faut qu’Hamid Karzaï puisse tenir dans cette phase décisive », confie-t-on dans l’entourage du président de la République. « Ce n’est pas facile d’être à sa place aujourd’hui et on n’a pas d’autre choix que de faire avec lui. » De là à s’avancer sur le processus de dialogue que les Américains souhaitent voir s’installer prochainement à Doha, au Qatar, entre représentants de Karzaï et talibans ? C’est encore trop tôt pour se prononcer, résume-t-on à Paris. Tout le monde a bien compris en effet que tout tenait du rapport de force. Pourquoi négocier alors que le fruit pourrait tomber comme un fruit mûr une fois que les troupes de l’Otan auront quitté l’Afghanistan ? D’où l’aspect absolument vital de la formation des fantassins afghans par les OMLT. A n’en pas douter, les résultats des élections présidentielles française puis américaine auront un impact certain sur la résolution, même partielle, du casse-tête afghan.

Les commentaires sont fermés.