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Portraits

8 décembre 2011

Bachelot kiffe Clemenceau

Par Éric Fottorino
[caption id="attachment_697" align="alignleft" width="222" caption="Photo Fred Dufour / AFP"][/caption] La ministre des Solidarités aime les grandes gueules, les résistants, les féministes et l’humour. À ses yeux, depuis un siècle, seul Clemenceau symbolise ses passions multiples. Un mentor dont elle pourrait parler pendant des heures. Dans son bureau de la rue de Varenne où trône une grande photo en noir et blanc du Premier ministre François Fillon, la ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale Roselyne Bachelot n’hésite pas une seconde : pour exprimer son tribut d’admiration et d’engagement, c’est la figure de Georges Clemenceau qui lui vient à l’esprit. « Un homme politique puissamment original », dit-elle d’entrée de jeu, après avoir souligné que ce médecin – il exerça pendant vingt ans – était originaire de sa région ou presque. La Vendée pour le « Tigre », né à Mouilleron-enPareds, le Maine-et-Loire pour elle. Du bon côté Mai si Roselyne Bachelot ne tarit pas d’éloge sur l’ancien président du Conseil, ce n’est pas, loin s’en faut, au nom de la seule fibre régionale ou médicale. Elle respecte cette personnalité impossible à enfermer dans une case, qu’une partie de la droite considérait comme un dangereux trublion d’extrême gauche, et qui aimait le pouvoir sans s’en rendre prisonnier, l’esprit libre. « Il était attaché à son indépendance et sut quitter les ors de la République quand il n’était pas d’accord », mentionne la ministre. À preuve cette grande simplicité qu’il savait adopter jusque dans sa maison de Jard-sur-mer. « On lui demandait où était la salle de bains. Il ouvrait la fenêtre et montrait la mer ! » s’exclame-t-elle avant de lancer ce cri du cœur : « Il était toujours du bon côté. » Du bon côté ? Les arguments pleuvent, précis et nombreux. Une fois convaincu de l’innocence de Dreyfus, c’est lui qui trouva le titre J’Accuse... ! pour le célèbre « papier » d’Émile Zola paru dans L’Aurore, où il était journaliste. Il plaida aussi pour l’amnistie des Communards, s’opposa au colonialisme en réfutant avec vigueur la vision de races inférieures qui fut, ajoute avec passion Mme Bachelot, « une tache sur la mémoire de Jules Ferry ». C’est aussi parce qu’il mit la question sociale au cœur de son engagement politique que la ministre nourrit une telle ferveur pour Clemenceau. À ses yeux, son discours de Marseille prononcé en 1880 marque la profondeur même de ses combats. « Il se prononça contre le travail des enfants, pour le droit à la retraite. Les responsables d’aujourd’hui feraient bien de s’inspirer d’un tel discours », dit-elle tout net. En effet, ce républicain acharné ne se contenta pas de demander la séparation des Églises et de l’État, la disparition du Sénat ou la confiscation des biens des congrégations. Il ne voulait pas voir travailler, c’est-à-dire se faire exploiter, des gamins de moins de 14 ans, et il réclama la création d’une pension de retraite en faveur des vieux travailleurs. Sait-on encore que Clemenceau demanda que soit établie la responsabilité des patrons en cas d’accident, qu’il se battit pour la reconnaissance du droit syndical, et aussi pour la limitation de la durée d’une journée de travail ? Résister, verbe actif Pour Roselyne Bachelot, ces états de service suffiraient à faire de cette figure historique son « grand homme », avec bien sûr le général de Gaulle, à ceci près que l’homme  du 18 Juin n’offrait pas cette dimension « libertaire » éclatante chez Clemenceau. Mais la filiation de cette femme combative et passionnée ne pouvait que conforter son attirance pour le « Père la Victoire ». Son grand-père paternel faisait jadis partie des rares et courageux abolitionnistes de la peine de mort. Sa grand-mère maternelle était résistante, chef syndicaliste dans une usine d’armement. Ses parents furent eux-mêmes des résistants, et sa mère de surcroît une féministe convaincue. Pour la ministre, résister est un verbe actif qui prend tout son sens, « à l’image des femmes enfermées autrefois dans la tour de Constance », au XVIIIe siècle, au seul crime d’être protestantes. Élevée dans cet esprit de lutte et de liberté, elle reconnaît à Clemenceau ce courage d’avoir résisté. « Dans l’Histoire, il est celui qui aura fait la guerre, dit-elle. Le Kaiser Guillaume ne s’y était pas trompé, en répétant : “C’est ce petit homme qui nous a fait perdre”. Pour Roselyne Bachelot, l’exercice d’admiration envers ce bourru moustachu ne saurait s’achever sans un détour par l’art et par l’humour. « Sa correspondance avec Monet est passionnante. C’est lui qui a incité le peintre à réaliser les Nymphéas, puis à les donner à la République. » Et de raconter qu’il écrivit un livret d’opéra, qu’il décida de passer deux ans en Amérique pour voir ce qui s’inventait là-bas, dans un éclectisme débridé qui témoignait de son ouverture et de sa curiosité. Phrases assassines Quant à l’humour, c’est un roman en soi. La ministre se lève, traverse son bureau à la recherche de citations. Elle les connaît par cœur, mais elle s’en voudrait d’en oublier une bonne. On (re)découvre soudain des phrases assassines dont on ignorait, à moins qu’on ait oublié, qu’elles furent prononcées par l’homme d’État. « Mon père me racontait cette anecdote, commence-t-elle. Un jour, à la buvette de l’Assemblée nationale, Clemenceau vit un député glisser discrètement une brioche dans sa poche, sans la payer. Il se leva et bouscula le chapardeur comme par inadvertance. La brioche roula par terre et l’élu fut confondu. Quelques jours plus tard, Clemenceau perdit sur la question de confiance pour une voix, celle du député qu’il avait humilié. » Une manière de dire qu’il préférait perdre un ami plutôt que de rater une bonne pique. Des bons mots, il n’en manqua point dans la bouche de ce bretteur. Les exemples abondent. Qui a dit : « Il est deux choses dont on peut se passer : le président de la République et la prostate » ? Clemenceau bien sûr ! Et : « Pour prendre une décision, il faut un nombre impair. Trois, c’est déjà trop » ? Le même ! La ministre est réjouie par cette liberté de ton doublée d’une ironie mordante. « Quand on a du caractère, il est toujours mauvais », jugeait ce connaisseur de l’âme humaine et de l’homo politicus, à preuve ce trait assassin : « L’honneur c’est comme la virginité, ça ne sert qu’une fois. » Et Roselyne Bachelot nous livre ce dernier trait, magistral : « Pour mes obsèques, je ne veux que le strict nécessaire, c’est-à-dire moi. » Il ne se retournera pas dans sa tombe. Grâce à la ministre reconnaissante, il n’aura été question que de lui.

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