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Europe

8 février 2017

Brexit : le temps joue contre Londres

Ce sera donc un « hard Brexit », une sortie « claire et nette » de l’Union européenne, a décidé Theresa May. Mais, si on suit la Première ministre conservatrice, le Brexit devra aussi être « soft » pour l’économie britannique : elle a annoncé, le 17 janvier, qu’elle voulait que ses entreprises conservent un accès privilégié au marché unique, destination de plus de la moitié des exportations de Sa Gracieuse Majesté.

Theresa May a averti les Européens que tout autre accord serait inacceptable, car il reviendrait à « punir » les Britanniques pour leur choix de quitter l’Union. Elle les menace même de transformer la Grande-Bretagne en paradis fiscal en mesure de rétorsion si, par malheur, les Européens refusaient de se plier à ses exigences. En d’autres termes, le Brexit sera « hard » pour l’Union, « soft » pour la Grande-Bretagne. En français, on dirait que Theresa May veut le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. On se demande à Bruxelles comment elle compte réussir ce tour de force, car si le Royaume-Uni sort totalement de l’Union, il ne pourra qu’être traité comme un pays tiers en attendant la conclusion d’un éventuel accord de libre-échange. Surtout, celui-ci ne lui donnera pas un accès illimité au marché unique, notamment pour les services financiers, sauf avec de sérieuses contreparties, qu’elle se refuse à envisager.

Autant dire que sa stratégie reste toujours aussi nébuleuse. À tel point qu’elle s’est bien gardée d’activer l’article 50 du traité qui organise la sortie de l’Union d’un État membre : Theresa May s’est contentée de répéter sa promesse du 2 octobre dernier de le faire avant la fin du mois de mars, soit presque un an après le référendum du 23 juin 2016. Elle ne se privera sans doute pas du plaisir de l’annoncer au moment où les Européens fêteront à Rome, le 25 mars, les 60 ans du traité fondateur de l’Union, histoire de gâcher la fête… Si elle n’accélère pas le calendrier, c’est parce qu’une fois l’horloge enclenchée, le Royaume-Uni devra avoir trouvé l’arrangement le moins catastrophique possible pour son économie dans les deux ans. Sinon, effectivement, la sortie sera « claire et nette », la durée de négociation ne pouvant être prolongée qu’à l’unanimité des 27. Autant dire que le temps jouera pour une fois contre Londres, vu la complexité des liens qui unissent les deux rives de la Manche…

La seule chose de certaine dans la partie de poker qu’entame la Grande-Bretagne est qu’elle ne veut pas d’un moyen terme : « out is out ». Theresa May a ainsi écarté tout statut de « membre partiel ou associé ». En clair, elle ne veut pas adhérer à l’Espace économique européen (EEE) qui intègre totalement la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein au marché unique, car, en contrepartie, ces pays doivent appliquer l’ensemble de la législation communautaire (sans la voter), respecter les « quatre libertés » (libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux), se soumettre à la jurisprudence de la Cour de justice européenne et contribuer au budget européen dans des proportions proches de celle d’un État membre. Londres rejette aussi le modèle suisse : des accords bilatéraux (une vingtaine) permettent à la Suisse d’avoir accès à une grande partie du marché unique (mais pas aux services financiers) contre le respect de la libre circulation et une contribution au budget européen inférieure à celle de l’EEE. Pour la Première ministre, la question posée au référendum écarte tout compromis qui pourrait entamer la souveraineté pleine et entière de son pays : « Certains ont évoqué un échange entre le contrôle de l’immigration et le commerce avec l’Europe. C’est une voie sans issue (…) Nous déciderons nous-mêmes de l’immigration », a-t-elle dit le 2 octobre, un mantra répété le 17 janvier.

Jusque-là, c’est clair. C’est ensuite que cela se complique puisque May estime possible que ses entreprises conservent l’accès le plus large possible au marché unique, notamment en négociant des accords douaniers sectoriels avec l’Union. Or, droit de douane ou pas, importer un bien sur un marché suppose le respect des normes locales : en clair, si les Britanniques veulent exporter leurs voitures (en fait, des voitures allemandes, japonaises ou coréennes…) vers le Vieux Continent, ils devront respecter les lois européennes, ce qui est contradictoire avec son refus d’appliquer le droit européen. Sur ce point, il n’y a pas de moyen terme possible, ce qui signifie que la rupture « claire et nette » ne pourra concerner qu’une partie de l’industrie britannique, celle qui fabrique pour le marché local : cela impliquera deux lignes de production ou alors l’intégration des normes européennes dans le droit local, soit exactement ce que veut éviter Londres. Surtout, la Première ministre ne dit rien des services : comment garantir l’accès des banques au Vieux Continent, par exemple, une nécessité puisque la City ne sera bientôt plus la place financière de l’euro ? Un accord douanier ne réglera absolument pas la question. Surtout, pour préserver la City, il faudra que Theresa May offre quelque chose en échange. Et, mis à part la libre circulation des travailleurs ou une contribution au budget, on ne voit pas ce qui pourrait intéresser les Européens.

Car la réalité est brutale : c’est une puissance moyenne de 65 millions d’habitants, dont la majorité des industries est possédée par des capitaux étrangers, qui va négocier avec l’une des principales puissances commerciale, économique et monétaire du monde, une puissance dotée d’un marché de 450 millions de personnes, une puissance qui détient une bonne partie de son économie et qui assure sa prospérité. Il n’y a que dans les légendes que David l’emporte sur Goliath… Menacer les Européens de se transformer en paradis fiscal si jamais le Royaume-Uni n’obtient pas ce qu’il veut relève, au passage, de l’enfantillage : une telle solution est possible, et encore, pour un micro-État sans industrie locale, pas pour un pays comme la Grande-Bretagne. Comment imaginer que les Européens laissent partir leurs entreprises ou leurs capitaux sans réagir ? Le nouvel allié américain, Donald Trump, qui menace ses entreprises qui délocalisent leurs profits, laissera-t-il Theresa May transformer son pays en porte-avion de l’optimisation fiscale ?

Pire, pour Theresa May, il ne faut pas compter sur une division des Européens pour l’aider à triompher. D’une part, parce qu’ils ont politiquement énormément à perdre en actant un accord favorable aux Brexiters, qui renforcerait leurs europhobes locaux. De ce point de vue, la sortie en douceur n’a non seulement aucun sens techniquement, mais est politiquement absurde. D’autre part, parce qu’il faut l’unanimité des 27 pour acter un accord. Sinon, en mars 2009, la Grande-Bretagne sera tout simplement dehors. Diviser les Européens, c’est la certitude qu’il n’y aura aucun deal. Bref, on peut tordre le Brexit dans tous les sens, il n’y aura qu’un perdant et il ne sera pas sur le continent.

Écrit par

Jean Quatremer

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