Gaz de schiste : la cacophonie mondiale

Enquête de Jean-Louis Caffier

La décision française d’interdire l’exploitation du gaz de schiste n’a pas fait beaucoup d’émules. Si la Commission européenne s’est emparée du dossier, la plupart des États n’entendent pas prendre une position commune.

Connie Hedegaard, commissaire européenne à l’Action pour le climat. Contrairement à la France, elle ne souhaite pas dire non d’emblée à la fracturation hydraulique. Photo Georges Gobet / AFP

En Europe, la thématique environnementale n’a été abordée qu’a priori. Il faudra attendre les premières campagnes d’exploration pour mesurer en grandeur nature les risques liés à l’exploitation et le degré d’acceptation des populations. Seuls les Polonais sont pour le moment très majoritairement favorables à l’exploitation des schistes. Mais il est vrai que la Pologne est un pays déjà très lié au charbon, qui lui fournit 90 % de son électricité. C’est une sorte de paradoxe environnemental : si la Pologne remplaçait une partie de son charbon par du gaz, ce serait un bien moindre mal pour le climat. Cette préoccupation émerge d’ailleurs au plus haut niveau européen. La commissaire à l’Action pour le climat, Connie Hedegaard, a confirmé cette ambiguïté en déclarant à propos de la fracturation qu’il ne fallait « pas dire non d’emblée à une technologie ». (Précisons cependant que cette commissaire est Danoise, et que le Danemark se lance résolument dans l’exploration des gaz de schistes !) De son côté, le commissaire à l’Énergie, Günther Oettinger, appuie sur le frein en insistant sur l’impératif de très hautes exigences concernant l’environnement et la sécurité. Continue reading

L’impact négatif de l’exploitation du gaz de schiste : la preuve par l’expertise

La députée européenne Sandrine Bélier, membre d’Europe Écologie-Les Verts, affirme que de nombreuses études ont déjà fait la preuve des conséquences négatives sur l’environnement que pourrait avoir l’extraction du gaz de schiste.

 

Photo François Nascimbeni / AFP

Une interdiction européenne de la fracturation hydraulique est-elle envisageable ?
Théoriquement oui, mais il faut être réaliste sur le rapport de force actuel : on ne peut pas espérer un texte qui interdirait l’exploration ou l’exploitation, et même si cela se fait avec la fracturation hydraulique. Au-delà, le problème est double : d’abord, il existe un vide juridique absolu dans l’Union. Il n’y a pas de cadre européen pour l’exploitation minière. Ensuite, les schistes sont nouveaux dans le paysage et l’Europe n’a rien vu venir, rien anticipé. Aucun texte ne fait référence à la fracturation !

Cela signifie que vous ne pouvez rien faire ?
Pas tout à fait. L’angle français est de dire que l’on peut s’appuyer sur des études scientifiques pour prouver que la fracturation est incompatible avec la préservation des sols et de l’eau. Or, il existe dans ces deux domaines des directives européennes très précises, même si elles ne sont pas toujours respectées – comme en Bretagne par exemple, avec les nitrates et les algues vertes. Ces directives peuvent nous donner un angle d’attaque. Nous disposons de tout un paquet de textes disponibles, comme Natura 2000 sur les paysages. Ils n’avaient pas été conçus pour la fracturation mais nous pouvons très bien nous en servir. Continue reading

Des délinquants chez les militaires : ça grince et ça coince

L’Assemblée nationale se prononce cette semaine sur la proposition de loi du député UMP Éric Ciotti instaurant une forme d’encadrement militaire pour les mineurs délinquants. Le Sénat, nouvellement à gauche, devrait s’opposer à ce texte.

Michel Mercier. Le garde des Sceaux soutient la proposition Ciotti. Photo Cyril Folliot / AFP

Soutenu par le président Sarkozy, qui avait approuvé l’idée, mi-septembre, lors de son discours de Réau sur l’application des peines, le texte prévoit l’encadrement des mineurs délinquants de 16 à 18 ans au sein d’un « service citoyen ». Financé par les taxes perçues sur le tabac, ce programme vise selon son auteur à « réinculquer des principes de vie en société tels que le respect de l’autre, de la collectivité, mais aussi le respect de soi et le goût du travail grâce à une discipline stricte mais valorisante, inspirée de la rigueur militaire. » Le dispositif, qui doit créer dans un premier temps 220 places d’accueil pour une durée de six à douze mois, semble avoir bénéficié de toute l’attention de l’Élysée et de l’UMP. Continue reading

Haine et Internet : un couple illégitime et très inquiétant

Par Joël Génard


Les blogs haineux et racistes sont légion sur Internet. Depuis dix ans, une association internationale (l’Inach) tente de trouver des moyens pour lutter contre ces dérives. Non sans difficulté. L’Inach organise sa conférence annuelle les 10 et 11 octobre à Paris. Pour son président, Philippe Schmidt, si l’on ne protège pas Internet, la Toile deviendra une poubelle. Interview.

Avez-vous le sentiment qu’Internet est de plus en plus l’outil utilisé par des fanatiques ou par des réseaux d’extrême droite ?


Philippe Schmidt : Internet est un magnifique outil de généralisation de la connaissance et de démo- cratisation, nous l’avons constaté par exemple avec le Printemps arabe. Mais Internet peut également être utilisé comme un vecteur de propagande, ce que de nombreux groupuscules incitant à la haine ont su mettre à profit pour trouver un nouveau souffle. Propice à l’anonymat, Internet est susceptible d’être une zone d’impunité permettant aux plus fanatiques de s’exprimer sans crainte. Nous regroupons 22 ONG et notre travail consiste, au niveau mondial, à repérer sur Internet tous les contenus haineux ou racistes. Notre siège est à Amsterdam, et j’en suis le président au niveau mondial. L’Inach (International Network Against CyberHate) n’engage pas de poursuites. Mais nous faisons du lobbying pour, par exemple, comme avec Facebook, les amener à comprendre que le négationnisme devrait être interdit et qu’aucun site ne devrait pouvoir l’évoquer. Il s’agit de faciliter la prise de conscience. Notre conférence des 10 et 11 octobre doit permettre cette réflexion nécessaire. Si l’on ne protège pas Internet, cela deviendra une poubelle ! Continue reading

Emprunts toxiques : les communes empoisonnées

Plusieurs milliers de communes sont aujourd’hui au bord de la faillite après avoir souscrit depuis quinze ans des emprunts qui se sont avérés toxiques. Au point que, à l’instar d’une petite ville de la région Rhône-Alpes, certaines d’entre elles envisagent de porter plainte contre les banques.

Dès le début des années 1990, les collectivités locales ont souscrit massivement des prêts dits structurés. L’avantage était que ces emprunts pouvaient être remboursés sur des durées beaucoup plus longues que les emprunts classiques. Revers de la médaille, ces produits structurés ont souvent une partie à taux variable et leur indexation se fait sur des monnaies qualifiées d’« exotiques » (franc suisse, yen) ou sur le cours du pétrole. La crise financière, qui a provoqué la dépréciation de l’euro face au franc suisse, a permis en revanche une augmentation des taux d’intérêt sur ces emprunts de plus de 20 %, plongeant les budgets de nombreuses villes dans le rouge. Continue reading

Des rebelles libyens très écoutés !

Du matériel de surveillance du Web a-t-il été vendu à Kadhafi avec l’aval du gouvernement français dès 2007 ? Une filiale de Bull a vendu aux Libyens ces outils d’analyse destinés à espionner les opposants au régime de Tripoli. Le député socialiste Christian Paul demande la création d’une commission d’enquête parlementaire sur cette affaire. Interview.

Lionel Bonaventure / AFP

Vous venez d’interpeller le Premier ministre pour l’aide apportée en 2009 par une filiale de Bull au régime de Kadhafi. Cette affaire souligne selon vous la connivence de la France avec une dictature ?

Christian Paul : J’ai toujours considéré que la vertu était un investis- sement, et cette affaire démontre que l’on est dans un cynisme absolu. Ce contrat signé par la société Amesys, spécialisée dans les systèmes sécuritaires et rachetée par Bull en janvier 2010, a permis de surveiller les opposants libyens. À Tripoli, nous avons eu confirmation que la filiale de Bull avait bien vendu ce système de surveillance du Web. Il y a quinze jours, j’ai interrogé le Gouvernement à l’occasion d’une question écrite et je n’ai pas de réponse à ce jour, même si nous sommes encore dans les délais. Mais il est clair, au vu des informations dont nous disposons, que tout a commencé en 2007 dans la foulée de la venue en France de Kadhafi. Continue reading

Les copains et les coquins en Europe

Aussi vieille que les États, la corruption en Europe a encore progressé. Elle coûte chaque année plus de 120 milliards d’euros à la communauté. Les gouvernements ont promis de s’attaquer à un mal devenu un véritable fléau depuis l’élargissement de l’Europe à 27. Mais les mesures prises apparaissent encore bien timides.

DR

« Demandez à un Bulgare ou à un Roumain ce qu’il pense de la corruption. La réponse est immédiate : c’est un problème grave, qui ne fait que s’amplifier !» Cet avis est partagé par la Commission européenne, qui vient de présenter ses propositions aux députés pour tenter d’endiguer un phénomène qui n’est toutefois pas spécifique aux nouveaux pays entrés dans l’Union. Si la nature et l’étendue de la corruption varient, celle-ci cause des préjudices financiers importants en réduisant les fonds publics disponibles ou en empêchant le bon fonctionnement de la passation des marchés. Elle a également des conséquences sociales dans la mesure où des groupes criminels organisés y recourent pour com- mettre ensuite d’autres infractions graves, comme le trafic de drogue. De surcroît, si elle n’est pas combattue, la corruption sape la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques. Continue reading