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Débats

4 avril 2017

Clivages

La chronique de Marie-Ève Malouines

« Au premier tour, on rassemble son camp, au second, on l’élargit ». La formule est prêtée à François Mitterrand, dont l’intelligence politique ne fait aucun doute. Elle prévalait à l’époque où les partis de gouvernement prenaient aisément le dessus sur les partis protestataires. Quitte à les étouffer du « baiser qui tue », comme François Mitterrand le fit avec les communistes. À droite, tant que l’influence des partis protestataires demeurait faible, seule la rivalité entre chefs de parti de gouvernement pouvait engendrer l’échec. Ce fut le cas en 1981, du fait des dissensions entre chiraquiens et giscardiens, puis en 1997 du fait de la guerre entre chiraquiens et balladuriens, voire en 2012, avec le rejet de Nicolas Sarkozy par une partie de la droite. Ce principe du « rassemblement puis élargissement » se nourrissait d’un clivage droite gauche bien marqué. Mais cette forme de stratégie politique appartient au passé, le clivage droite gauche apparaissant de plus en plus fragile.

Il s’est d’abord fissuré quand la vie politique française s’est concentrée sur la ratification d’un traité européen par référendum en 1992. Les pro-Maastricht de droite et de gauche ont partagé la même tribune pour mener campagne contre les tenants du non, réunis sous la bannière des souverainistes des deux rives. La droite et la gauche ont été divisées par ce clivage, sans pour autant redessiner leurs frontières internes. Comme si cette divergence sur l’avenir de la construction européenne demeurait ponctuelle, alors qu’au contraire, les enjeux politiques, économiques et financiers se mondialisaient. Mais le plus important pour le PS était de conserver sa suprématie au sein de la gauche, tandis que le RPR s’efforçait de préserver sa cohésion et sa prédominance sur la famille centriste europhile. Les deux partis dominants se sont contentés de colmater les brèches sans se rendre compte que les fissures touchaient les fondations de leur maison.

L’opinion s’était passionnée pour cette campagne référendaire. Elle s’était posé beaucoup de questions politiques, non seulement sur le sens de la construction européenne, mais aussi sur le poids réel du pouvoir politique, sur sa capacité à agir sur des mouvements planétaires. L’opinion s’était aussi interrogée sur les motivations des organisations politiques qui lui offraient la parole mais sans pour autant l’entendre. Les partis de gouvernement n’ont pas entendu ces questionnements, ils ont préféré croire leur légitimité intacte. D’autant que l’urgence électorale ne favorisait pas l’introspection. Il n’était plus temps de vérifier les fondations, la maison devait avant tout être accueillante. Les socialistes l’ont repeinte aux couleurs de leur nouvelle alliance, multicolore, celle de la « gauche plurielle ». En multipliant les alliés, communistes, radicaux, écologistes ou chevènementistes, les socialistes ont préservé leur rôle central. Le RPR lui aussi a transformé sa maison. Elle s’appelle désormais l’UMP, mais le mouvement chiraquien y a imprimé sa marque.

L’épreuve du pouvoir décourage les alliés, mais qu’importe. D’une élection présidentielle à l’autre, le clivage droite gauche semble tenir. Comme si le traumatisme de 2002 appartenait à un passé révolu. Les représentants des deux grands partis dominants s’affrontent au second tour et obtiennent ensuite une majorité cohérente à l’Assemblée nationale. En réalité, les partis dominants ne dominent plus la situation. Ils ne parviennent même plus à désigner eux-mêmes leur candidat. Leur hégémonie s’effrite.

Marine Le Pen a succédé à Jean-Marie Le Pen. Petit à petit, elle impose le tripartisme. Le terme ne reflète pas seulement l’hégémonie de trois partis au sommet du système politique. Il traduit le fait qu’il existe désormais trois partis de gouvernement. Car Marine Le Pen ne se bat pas pour contester le système, elle veut imposer le sien. Son père, Jean-Marie Le Pen, s’accomplissait dans la protestation. Il renvoyait dos à dos la droite et la gauche, mais ne donnait pas le sentiment de vouloir sérieusement exercer le pouvoir. Forte des fondations érigées par le fondateur du FN, Marine Le Pen continue de stigmatiser le système, mais, à la différence de son père, elle veut prendre le pouvoir aux dépens de tous les autres, sans considération pour la droite ou la gauche auxquelles elle emprunte ses propositions au gré de son humeur électorale.

Pendant ce temps, arc-boutés sur la préservation d’un clivage qui garantit leur hégémonie, le PS et l’UMP se focalisent sur l’organisation de primaires, afin de désigner leur représentant élyséen. Une pour la droite, une pour la gauche. Le clivage est bien gardé. Les électeurs s’y pressent. Certes. Mais au mépris de ce clivage. Ils veulent juste être entendus. Certains électeurs de gauche votent à la primaire de la droite, et certains venus de l’extrême gauche s’immiscent dans celle des socialistes.

Ces électeurs-là n’ont que faire des tabous électoraux. Pour eux, la contestation du système, la posture du candidat pèsent parfois davantage que le fond idéologique. Ils mettent ainsi en tête des intentions de vote les deux candidats qui ignorent ou rejettent cette partition de la vie politique en deux familles de pensée. Ont-ils déjà signé la mort du clivage droite gauche ? Et pour lui préférer quelle autre ligne de partage ? Les républicains  et les autres ? Les pro-européens et les autres ? Les déclinistes et les autres ? Le repli sur soi ou l’ouverture ? L’individu ou l’intérêt général ?

Cette campagne présidentielle n’a pas pris le temps de définir de nouveaux clivages. Elle oublie de parler des programmes, des projets, encore moins des idéologies. Pourtant, après l’élection présidentielle se tiendront les élections législatives. En désignant leurs représentants à l’Assemblée nationale, ces mêmes électeurs décideront s’ils donnent ou non une majorité au chef de l’État. Ces électeurs auront le dernier mot pour décider d’en finir, ou non, avec le clivage droite gauche.

Écrit par

Marie-Ève Malouines

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