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Portraits

10 octobre 2012

Delevoye, entre le verbe gaullien et la chaleur chiraquienne

[caption id="attachment_1435" align="alignleft" width="167" caption="Crédit : THOMAS SAMSON/AFP"][/caption] Il connaît bien le « mal français ». L’ancien Médiateur de la République, qui fut aussi ministre de Jacques Chirac, continue de déplorer la perte du sens collectif. Ce fasciné des mots et des convictions regrette le « choc des ambitions ». Il préfère le sens du partage. Il s’est construit une perception de l’homme, avec une vision rousseauiste. Jean-Paul Delevoye occupe une place à part sur l’échiquier politique national. S’il appartient à la famille gaulliste, son action et ses prises de position publiques semblent le situer, dans une geste gaullienne, bien au-dessus des partis et de leurs contingences partisanes. Si VGE ne l’avait dit bien avant lui, on le créditerait volontiers de regarder la France au fond des yeux, et de la voir souffrante, absente à elle-même, inquiétante autant qu’attachante. Dans son poste de Médiateur de la République qu’il occupa pendant sept ans, il sut dire avec des mots simples ce qu’Alain Peyrefitte nommait « Le mal français », ou plutôt, le mal des Français. Nul n’a oublié son rapport de 2011 quand il attirait l’attention sur cette réalité très crue: « Il y a 12 à 15 millions de personnes pour qui les fins de mois se jouent à 50 ou 150 euros près. Les Français sont en train d’imploser, à cause d’une pression trop forte et d’un mal-vivre ensemble de tous les jours. » L’année suivante, le même Jean-Paul Delevoye récidivait en braquant le projecteur sur ce qu’il appelait le « burn out » de notre société, « un état d’épuisement général non seule- ment physique, mais psychique, émotionnel, mental ». Le racisme d’« assiette » Dans un ouvrage de témoignage et de réflexion, Reprenons-nous ! (Tallandier), paru pendant la campagne présidentielle, l’ancien ministre de Jacques Chirac devenu président du Conseil économique, social et environnemental avait multiplié les formules fortes pour ausculter notre pays. Il dénonçait ce qu’il appelait « le racisme d’assiette » où chacun « défend son bout de gras », refusant de partager avec quiconque lorgnant sur son plat. Il passait au scanner cette « France des invisibles » peuplée de tous ceux « qui s’effacent dans la grisaille et glissent dans l’obscurité, tenaillés par la peur de l’accident, du déclassement ». En bon gaulliste, il déplorait l’effacement des idéaux de la Résistance, la perte du sens collectif, cette « démocratie d’émotions » qui consistait à multiplier les lois de circonstance et à assujettir les comportements sociaux à la peur de l’autre. Quand il nous reçoit dans son bureau du palais d’Iéna, l’ancien Médiateur ne peut s’empêcher d’évoquer à brûle-pourpoint ce manque d’espoir qui frappe les plus démunis, y compris parmi les diplômés qui ne trouvent pas un emploi à hauteur de leur qualification. « Il y a une différence entre malheureux et humiliés. On crée des humiliés, dit-il, des gens dont la seule alternative est soit de se détruire, soit de détruire le système. » Et de noter en passant que le seul lien social qui subsiste dans l’entreprise est souvent celui que créent les fumeurs qui « en grillent une » dehors dans le froid... Des valeurs On n’est donc par surpris, quand on aborde de front les valeurs du personnage, qu’elles s’incarnent dans un gaullisme familial marqué. « Je me souviens du silence obligé à la maison quand le Général parlait à la télévision. On lui accordait une attention solennelle », se souvient-il sans insister, comme pour ne pas s’épancher. De l’homme du 18-Juin, il retient la magie du verbe. « Je suis fasciné par le poids des mots. Ils sont comme des rochers. Chacun peut en déposer un pour dévier le cours du fleuve. » Il cite de Gaulle bien sûr, qu’il vit pour la première fois « en vrai » fin 1958 lors d’une conférence publique à la gare d’Amiens. Il pense aussi à Ghandi et au sésame de la non-violence, à Mandela et à la réconciliation nationale, à Aung San Suu Kyi, à cet étudiant chinois qui marcha seul devant les chars de l’avenue Tian’anmen et qui fit stopper la colonne blindée. « Je crois à ces hommes et à ces femmes qui ont créé une espérance et une morale poli- tique grâce à la force de leurs convictions portée par la force de l’expression. » Il pense encore à de Gaulle quand il dit que la politique, « c’est défendre des causes, pas des intérêts ». C’est encore « être capable de dépasser les frontières partisanes » pour la gran- deur desdites causes. Au gaullisme de ses débuts de parlementaire, en 1986, qu’il voit encore comme « une élévation par la pensée, un choc d’idées entre des Maurice Schumann, des Messmer, des Chaban ou des Robert-André Vivien », Jean-Paul Delevoye oppose aujourd’hui ce qu’il appelle « le choc des ambitions ». Sur la question de son engagement, il reste marqué par ses années au collège de la Providence, à Amiens. C’est là qu’il a appris le collectif, la consigne donnée aux bons élèves de partager leur savoir pour aider les plus faibles, la mise à disposition des talents, le sens du partage. Il se souvient d’un de ses professeurs, survivant d’un camp de concen- tration. Et d’un jésuite pétri de religions africaines qui lui ouvrit de profondes explications du monde, à travers les mythologies, l’interprétation des dieux, le sens donné à la mort. « Le mercredi et le dimanche, pour échapper à l’internat, nous passions du temps avec une personne âgée. J’ai mesuré le drame de leur solitude. On repeignait aussi les appartements des femmes de détenus. Je voyais parfois un nombre considérable d’enfants dans 15 ou 20 mètres carrés... Je me suis construit ainsi une perception de l’homme, avec une vision rousseauiste soulignant son caractère perfectible. » Un credo qu’il mettra en application pendant son service militaire, après 1968. Jeune officier, il consta- tera que certains hommes de sa section ne savent ni lire ni écrire. Il sollicitera les universitaires du rang et organisera des cours du soir. « Ces nouveaux liens ont créé un enthousiasme partagé, et l’efficacité de notre groupe n’en a été que meilleure », s’échauffe Delevoye, qui se dit « passionné par l’individu et par le collectif ». La confiance À l’évidence, il ne pouvait que croiser la route de Jacques Chirac. L’ancien négociant agroalimen- taire de Bapaume (Pas-de-Calais) se retrouva en 1981, jeune conseiller régional, à soutenir le leader du parti gaulliste. D’emblée le courant passe. « J’ai senti une empathie im- médiate. Son sens paysan, la bonne bouffe, ses manières tactiles et di- rectes. » Lorsque, dans le gouvernement Raffarin, Jean-Paul Delevoye deviendra ministre de la Fonction publique, il éprouvera auprès de Jacques Chirac, outre son charisme, « une sensation de confiance et de liberté » sans laquelle il n’aurait pu s’engager, répétant qu’il n’a jamais demandé un poste ni négocié son espace. « “Tu m’emmerdes”, me disait Chirac : “Tu ne me demandes jamais rien” ! » Avant de nous quitter, il recherche qui a écrit : « On dit toujours ce que les hommes font du pouvoir, on ne dit jamais assez ce que le pouvoir fait des hommes. » L’humain, invariable horizon de Delevoye.

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 452 du mercredi 10 OCTOBRE 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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