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Portraits

7 mars 2012

François Baroin ou le premier des chiraquiens

[caption id="attachment_1170" align="alignleft" width="300" caption="Photo : THOMAS SAMSON/AFP"][/caption] Le ministre des Finances ne renie rien de son histoire. Aujourd’hui loyal et totalement dévoué à Nicolas Sarkozy, il ne manque jamais de rappeler qu’il n’a qu’un seul mentor, Jacques Chirac. Un père en politique et presque un père de substitution après la mort de Michel Baroin, ancien patron de la GMF et ancien grand maître du Grand Orient de France, disparu tragiquement en 1987. Il y a quelque chose de grave chez François Baroin. La voix, bien sûr, ce timbre très radio- phonique qu’il fit retentir dès ses débuts de journaliste sur l’antenne d’Europe 1, dans une autre vie. Mais la gravité ne s’arrête pas là. Elle se prolonge dans le regard désormais débarrassé de ses lu- nettes rondes qui lui donnèrent longtemps cet air d’Harry Potter affublé d’une éternelle jeunesse. Le jour où il nous reçoit, il fait gris sur Paris, gris sur Bercy. Le triple A ne tient plus qu’à un fil et le fil s’ap- prête à rompre. Il nous propose de nous asseoir face à lui, près d’une baie vitrée qui apporte un peu de lumière, ça tombe bien car le bureau n’est pas éclairé. Il y règne une odeur tenace de tabac froid. Quelques jours plus tôt, dans Le Monde, le conseiller de Nicolas Sarkozy, Alain Minc, a jugé que le ministère de l’Économie était « un ministère de la parole ». Encore faut-il avoir l’envie de parler. On sent que Baroin prend sur lui, il « fait le job », comme on dit familièrement. Il a peu de temps, quelques minutes dans un agenda surchargé, et peu de plaisir en perspective au milieu des tempêtes financières. Le charisme de Jacques Chirac Ses références, il les aborde par une double négation : « Je ne peux pas ne pas parler de Chirac. Il est le moteur essentiel de mon engagement en politique. C’est lui qui crée la décision de rendre au pays ce qu’il m’a apporté. Chirac, c’est l’ouverture sur le monde, et aussi le sens de l’État, le soutien de l’État. » Entre les deux hommes, le contact s’est établi en 1986. Le Corrézien est Premier ministre de la première cohabitation. Le jeune Baroin vient lui présenter un projet sur la commémoration du bicente- naire de la Révolution. « J’ai été fasciné par le décalage entre l’image négative de Chirac à l’époque et la réalité charismatique du personnage », se souvient-il. Quelques années plus tard, alors qu’il est devenu le porte-parole du candidat Chirac à la présidentielle de 1995, il exprime cette nuance dans Libération : pour son mentor, insiste-t-il, il a du respect, pas de l’admiration. « L’admiration, c’est stérile », lancera le futur maire de Troyes. Le Chirac qu’il aime – et sa simple évocation dessine un léger sourire, comme une éclaircie – « c’est le Chirac de Corrèze, les mains dans les poches, tapant sur l’épaule du paysan et lui demandant des nouvelles de sa fille. Un Chirac vif, drôle, naturel, tel qu’en lui-même, pas sectaire. Chirac avec ses potes comme Pierre Mazeaud. » Sur sa lancée, François Baroin salue chez l’ancien Président « le juste équilibre entre la France des provinces et le rôle de Paris capitale. » Pour cet enfant des sixties, il est la syn- thèse du demi-siècle d’après-guerre, de cette génération qui a connu la décolonisation et l’Algérie, et a gardé en mémoire ces événements. Chirac, c’est toute « une existence construite au service des causes qu’il défend, avec un sens de la France, de la collectivité, du pays ». La passion citoyenne de Michel Baroin Et, parlant de l’ancien président de la République comme d’un père de substitution, il enchaîne naturellement sur son père, Michel Baroin, disparu en 1987 dans un accident d’avion au Cameroun, dont les causes sont restées sus- pectes. « J’ai gardé de lui cette exi- gence du service de l’État, souligne le ministre de l’Économie d’une voix monocorde, le visage inex- pressif, un peu douloureux. Mon père était plein d’humanisme, de passion citoyenne, de simplicité. Il manifestait un souci d’effacement face aux grandes causes qui le dé- passaient. » Il n’en parlera pas plus mais, d’une certaine manière, tout est dit sur l’ancien grand maître du Grand Orient de France qui dirigea la GMF et la Fnac, et fut un ami personnel de Chirac après avoir été chef de cabinet de deux présidents de l’Assemblée nationale, Achille Peretti et Edgar Faure. Et puis surgit une tendresse particulière pour Georges Pompidou, incarnation selon lui du « modèle français », de ce gaullisme vécu comme un rassemblement. « Il venait des profondeurs de l’histoire et se projetait vers l’avenir, la clope au bec, le regard intelligent. » Un silence, et cette remarque que l’on sent dans sa bouche lourde desens:«Onn’apasvuunautre président de la République réciter un poème pour répondre à une question de société. » De quoi parle François Baroin ? De cette première conférence de presse du successeur de De Gaulle à l’Élysée, en septembre 1969. Trois semaines plus tôt, une jeune professeur de lettres, divor- cée, mère de deux enfants, Ga- brielle Russier, s’était suicidée. Elle venait d’apprendre sa condam- nation pour détournement de mi- neur, sur plainte des parents de la « victime », un élève de 17 ans. À la fin de la rencontre avec les journalistes, l’un d’entre eux avait questionné Georges Pompidou sur cette triste affaire. Le Président était resté silencieux, puis, arborant un sourire mélancolique, ne cachant pas son émotion, il avait prononcé ces paroles : « Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai pensé d’ailleurs sur cette affaire. Ni même ce que j’ai fait. Quant à ce que j’ai ressenti, comme beaucoup, eh bien, Comprenne qui voudra ! Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C’est de l’Éluard. Merci, mesdames et messieurs. » La fraternité ou la mort À l’évidence, François Baroin reste touché par la manière dont Pompidou avait récité ce poème écrit par l’auteur de Capitale de la douleur au temps de l’épuration, pour laver l’honneur de ces jeunes Françaises coupables de « collaboration sentimentale » avec des soldats ennemis. Le Président juste élu avait même diligenté une enquête pour déterminer les responsabilités de l’Éducation nationale et du monde judiciaire. Il était en effet anormal que Gabrielle Russier n’ait pas bénéficié de l’amnistie alors décré- tée après toute nouvelle élection. Pour finir, parce que le temps presse et le presse, il veut rendre hommage aux figures de la Révolution. « Ils me fascinent avant leur prise de pouvoir et avant la Terreur, qui fut une captation de l’exercice du pouvoir. » Il cite Danton, pour « le poids de son discours et de ses mots », et aussi parce qu’il est natif d’Arcis-sur-Aube, sa région. Et il est fier de lire au fronton de sa mairie de Troyes, place Alexandre-Israël, cette inscription révolutionnaire comme il en existe seulement deux en France : « Unité, indivisibilité de la République, liberté, égalité, fraternité ou la mort. »

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 437 du mercredi 7 MARS 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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