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Gaymard sous les noyers de Malraux

[caption id="attachment_1247" align="alignleft" width="300" caption="Photo : JEAN-PIERRE CLATOT / AFP"][/caption] L’élu de Savoie, né dans une région traditionnellement modérée, n’en est pas moins un homme de passion. Hervé Gaymard a trouvé en Malraux l’incarnation d’une geste héroïque qui le fascine. L’ancien ministre des Finances n’aime pas la tiédeur et la lecture des œuvres de l’auteur de L’Espoir lui a donné ce goût de l’absolu confronté à une détestation de la défaite symbolisée par l’armistice de 1940. Avant la reconquête de la dignité dans la Résistance.  Pour l’ancien ministre de l’Économie de Jacques Chirac, aujourd’hui député et président du conseil général de Savoie, les sources de l’engagement politique convergent vers un nom : Malraux. Né en 1960, issu d’une famille non politisée, « ni gaulliste, ni antigaulliste », mais plutôt d’une « droite tranquille », selon son ex-pression, Hervé Gaymard se réfère à son grand-père Honoré, petit paysan de montagne qui se vit décerner jadis le Mérite agricole. Un enracinement républicain qui servit de terreau au jeune garçon tombé dès l’âge de 12 ans dans l’œuvre de Malraux. Une rencontre « spontanée » pour celui qui s’inté- ressa très tôt à la politique et qui fit de l’écrivain aventurier son inter- cesseur, son professeur de vie et de réflexion. Sa « rencontre » symbolique avec l’auteur de La Condition humaine se fit d’abord avec Les Chênes qu’on abat, conversation imaginaire ou réinventée avec l’homme du 18-Juin. « En le lisant, j’ai lu de Gaulle », note Hervé Gay- mard. Ce sont deux autres livres qui vont lui révéler la dimension, l’épaisseur du personnage Malraux : Les Noyers de l’Altenburg et Les Conquérants. Lecture fondatrice « C’était un miracle de le trouver », dit sans détour l’élu savoyard à propos des Noyers, comme si, près de quarante ans après cette lecture fondatrice, il gardait intacte sa charge d’émerveillement. Pourquoi la chose était-elle si miraculeuse ? La réponse, tellement détaillée, témoigne de son érudition sur tout ce qui touche à Malraux, qu’il cite comme il respire. « Ce livre fut très peu diffusé. Malraux avait voulu qu’il en soit ainsi. Il ne fut pas publié en premier en France mais à Lausanne, en 1943. Puis à Genève, en 1945. La seule édition française datait de 1948. » Et quand Hervé Gaymard en déniche un exemplaire à la bibliothèque de son collège, en octobre 1974, c’est une édition fatiguée, au titre mal centré, tiré à trois mille exemplaires à peine, et portant cette phrase péremptoire : « Cet ouvrage ne sera pas réédité. » L’ancien ministre connaît la raison de cette semi-clandestinité des Noyers. « Malraux le considère comme inachevé. Ce sera pareil pour sa bio- graphie de Lawrence qui sera posthume, en Pléiade, alors qu’il y a tant travaillé. » Une partie seulement des Noyers sera reprise dans les Anti-mémoires, qui furent, selon le mot de Gaymard, « son antidépresseur », ayant permis à leur auteur « abonné à la mort » –celle de sa femme et de ses deux fils, celle de son frère en 1945 – de survivre sans sombrer. Mais quels fruits féconds portaient donc ces noyers pour transporter à ce point le jeune provincial précoce épris d’histoire ? « C’est d’abord le récit de la défaite de 1940, dans le prologue du livre intitulé Camp de Chartres, explique cet exégète de Malraux. La sidération devant l’effondrement, la référence à la fraternité, à la culture. L’évocation des gaz de la Première Guerre mondiale sur la Vistule, l’horreur de la guerre et le début de la barbarie dès 1915, la logique d’extermination. » Un livre clé Dans son ouvrage simplement titré Pour Malraux (La Table ronde), lettre ouverte et vibrante à son référent historique, Hervé Gaymard s’est lui-même interrogé sur les raisons qui ont fait des Noyers « l’un des compagnons de [m]a vie ». Et d’écrire en guise de réponse : « Je vous étonnerai peut-être en vous disant, moi qui suis né vingt ans plus tard, que je ne me suis jamais remis – que je ne me remettrai jamais – de mai 1940. (...) Il ne s’agissait pas seulement de la défaite de la France mais de la défaite d’une certaine idée de l’homme. » Il cite de mémoire la phrase de Bernanos : « Avec les camps de concentration, Satan a reparu visiblement sur le monde. » De ce livre clé, Gaymard retient aussi ce qu’il appelle « le moment des chars », celui de l’homme face à son destin, le tankiste qui s’engage dans une forêt semée de mines antichars et connaît son « fatum », le pressentiment de sa propre fin. « Ici, écrire est le seul moyen de continuer à vivre », écrit Malraux en terminant Camp de Chartres. Et son attentif lecteur de souligner l’écho de cette phrase chez Jorge Semprún, qui aura lu ce livre au moment d’être déporté à Bu- chenwald. Il faudra au militant communiste espagnol près d’un demi-siècle avant de mettre à nu cette expérience dans L’Écriture ou la Vie. Écrire pour Malraux. Ne pas écrire pour vivre, se remplir d’amnésie pour Semprún : Gay- mard y voit les deux faces d’une même pièce, l’accomplissement de la quête de Malraux quand il confiait : « Je cherche la région cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité. » Rupture avec le communisme L’autre ouvrage marquant pour l’ancien ministre s’appelle Les Conquérants, « un roman d’aventure métaphysique », dit-il, avec sa post-face en forme d’appel aux intellectuels dans laquelle « il mêle histoire de la civilisation, histoire de l’art et engagement politique ». La civilisation, observe Malraux, n’a su construire « ni un temple ni un tombeau, et n’apprend pas à devenir un homme ». Ce qui frappe le jeune lecteur de douze ans, c’est aussi la rupture avec le communisme, avec cette phrase qui sonne comme une lourde sentence : « car il n’était pas entendu que les lendemains qui chantent seraient ce long ululement qui monte de la Caspienne à la mer Blanche, et que leur chant serait le chant des bagnards ». Gaymard puisera dans ce texte, outre le « voyage dans sa tête » vers « un exotisme non colonialiste », quelques convictions européennes, celle en particulier « qu’on ne fera pas l’Europe contre elle mais sur elle ». Enfin, Hervé Gaymard fait sienne la définition que Malraux donne- ra de l’intelligence : la destruction de la comédie, plus l’esprit hypothétique et la capacité de jugement. À l’évidence, il pourrait parler encore des heures de cet « intercesseur » qui l’a conduit aussi vers d’autres auteurs comme Alexandre Vialatte, vers Franz Kafka, vers Romain Gary. Une inépuisable reconnaissance de dette pour celui qui, dans son dernier livre (Délivrez-nous de la France, 2012, Plon), pense à faire exister la droite autrement que comme une « non-gauche » mais comme une famille politique aussi forte que le fut à ses yeux le seul et vrai gaullisme, « entre 1959 et 1969 ».

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 445 du mercredi 2 MAI 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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