Accueil / Monde / Du glaive au bouclier, un diplomate nommé Le Drian
arrowRetour
Monde

12 octobre 2017

Du glaive au bouclier, un diplomate nommé Le Drian

Le nouveau ministre des Affaires étrangères conçoit son rôle comme une continuité de son rôle à la Défense. Bilan d’étape.

Est-ce que tout est comparable ? Deux chefs du Quai d’Orsay avant lui étaient passés par l’Hôtel de Brienne du ministre de la Défense. L’ancien Premier ministre Alain Juppé, pendant trois mois seulement avant de revenir à la diplomatie. Et Michèle Alliot-Marie, restée cinq ans à la Défense sous Jacques Chirac, pour bifurquer ensuite aux Affaires étrangères sous Nicolas Sarkozy, mais pour un trimestre seulement avant de démissionner pour cause de liaisons coupables avec la Tunisie de Ben Ali. Difficile de lire dans une boule de cristal si Jean-Yves Le Drian restera longtemps à son poste au Quai d’Orsay après ses cinq années de chef de guerre sous François Hollande. Mais si c’est le cas, il restera donc dans cet exercice des deux ministères clefs comme une exception. Si le passage d’un ministère à un autre n’a pas été des plus simples pour lui, ceux qui le côtoient aujourd’hui n’ont pas l’impression d’avoir affaire à un homme malheureux. Certes, quitter celles et ceux qui sont restés jusqu’à l’épuisement avec lui au ministère de la Défense fut un crève-cœur pour Jean-Yves Le Drian. Ce n’est un secret pour personne, il souhaitait rester à son poste et s’il a fini par rejoindre le Quai, c’est par loyauté solidaire à l’égard de celui qu’il avait choisi de soutenir, Emmanuel Macron.

« Quand le Président m’a proposé cette responsabilité, il m’a dit qu’il avait besoin de moi et c’est toujours un honneur de servir son pays », nous a-t-il confié fin août avant de bien réaffirmer les raisons pour lesquelles il s’était rangé au côté du jeune leader d’En Marche ! « J’ai une histoire personnelle, amicale et politique longue avec François Hollande. J’ai eu l’honneur d’être son ministre de la Défense pendant cinq ans. Pour ce qui est de l’élection présidentielle, je ne regrette pas mon choix. Macron nous a évité les dérives populistes et l’enfermement conservateur. Il avait le meilleur projet pour la France. » L’homme qui vient de souffler ses 70 bougies le 30 juin dernier n’est pas un habitué des grandes phrases. Par « dérives populistes », il entend autant le projet de Benoît Hamon, auquel il préférait celui de Manuel Valls lors de la primaire socialiste, que celui de Jean-Luc Mélenchon face à Marine Le Pen. Le Breton n’aime ni les excès ni les outrances et son passé de disciple de Jacques Delors ne l’a pas fait hésiter très longtemps pour rejoindre le camp d’un pro-européen de choc comme Emmanuel Macron. Reste le choix du Quai. Servir, certes, mais où ? Qu’avait le jeune Jupiter en tête ne souhaitant pas que Le Drian reste à la Défense en compagnie de son fidèle directeur de cabinet, Cédric Lewandowski ? Et en requalifiant la Défense ministère des Armées tout en le plaçant sous l’autorité de la centriste Valérie Goulard ? Cette histoire-là n’est pas totalement écrite mais il est probable que le chef de l’État ait voulu afficher sa maitrise du régalien et son autorité par avis de tempête sur les armées, directement, en rênes courtes, sans déléguer comme son prédécesseur, fût-ce à un homme expérimenté et de confiance.

Jean-Yves Le Drian, de son côté, aurait pu refuser le Quai. « Mon retour en Bretagne était dans la logique des choses, conformément à ce que j’avais annoncé aux Bretons », nous dit-il. « Et j’avais d’ailleurs emménagé dans une nouvelle maison à Rennes. Mais l’élection présidentielle en a décidé autrement. Compte tenu de mon histoire, soutenir Emmanuel Macron sans l’accompagner dans son défi aurait été une forme de lâcheté vis-à-vis de lui et de mon pays. » Toujours ce ton sobre et presque solennel que d’aucuns jugeraient un peu désuet. Mais il y a là aussi l’expression d’une forme d’engagement et de sens de l’État qui fait l’unanimité à son propos, à droite comme à gauche. « J’apporte au gouvernement d’Emmanuel Macron mon expérience, et mon réseau international acquis pendant mes cinq années à la Défense », ajoute-t-il. C’est l’évidence qui a besoin d’être rappelée par ces temps de fraicheur et de noviciat. Le Drian est l’un des rares poids lourds qui a vécu les orages des crises et les soldats qui tombent.

N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il dit en creux le 17 mai, lorsque dans les jardins du Quai d’Orsay Jean-Marc Ayrault lui transmet ses pouvoirs ? « La France a un rang à tenir ; elle a une voix à faire respecter ; elle a des valeurs à défendre ; elle a des intérêts à défendre. Et j’estime qu’à cet égard, il y a une forme de continuité entre le travail que j’ai mené au ministère de la Défense et la mission qui est la mienne aujourd’hui. Les ministères des Affaires étrangères et de la Défense ont des destins intimement liés, ne serait-ce au cours de ces derniers mois que pour le destin commun concernant la sécurité des Français, que nous avons mené ensemble. »

Reste à le prouver. Emmanuel Macron a dit et redit que la priorité de sa politique étrangère serait marquée par l’impératif de protéger les Français. Une diplomatie sécuritaire ? Ou une diplomatie préventive ? Les deux évidemment. Ce qui passe par les trois autres sous-maisons de cette grande maison qu’est le Quai : l’Europe, l’Aide au développement et le Commerce extérieur. Laurent Fabius avait placé haut la consigne « il n’y a pas de France forte dans le monde sans une économie forte ». Le Drian, à la Défense, l’avait complétée par « il n’y a pas de sécurité sans développement et pas de développement sans sécurité ». Les premiers déplacements d’Emmanuel Macron en Allemagne puis au Mali ont été conçus, en partie, pour s’inscrire dans cette double démarche.

Bien sûr, pour mener ce combat, Jean-Yves Le Drian  aurait aimé disposer des mêmes talents qui l’entouraient à l’Hôtel de Brienne. Mais pour des raisons qui tiennent à la fois aux vétos de l’Élysée et aux volontés individuelles, Le Drian n’a donc pu conserver auprès de lui Cédric Lewandovski, avec qui le duo avait été symbiotique à la Défense. Lewandowski aurait aimé rester directeur du cabinet civil et militaire en cas de maintien de Le Drian rue St-Dominique. Mais passer au Quai d’Orsay avec armes et bagages ? Il n’en n’a jamais été vraiment question disent les proches du ministre. S’en est-il suivi une forme de « deal » ? Toujours est-il que pour compenser cette perte, Le Drian a pu s’installer aux Affaires étrangères avec son fidèle sherpa, son conseiller stratégique Jean-Claude Mallet, vieux compagnon de route de la gauche régalienne et en connexion permanente avec la communauté du renseignement. Pour diriger son cabinet, il a fait appel à l’ambassadeur de France à Beyrouth, Emmanuel Bonne, ex-conseiller Proche-Orient à l’Élysée sous la présidence Hollande. Les deux hommes s’étaient rencontrés au Liban au cours des précédentes étapes du ministre au pays du Cèdre et s’étaient appréciés. Le directeur-adjoint de cabinet s’appelle Luis Vassy, conseiller diplomatique de Le Drian à la Défense. On lui doit d’avoir déterré l’article 42-7 du Traité de Lisbonne lorsqu’il s’est agi de forcer les Européens à venir en aide à la France en proie aux attentats pour renforcer sa capacité offensive au Sahel. Ce jeune diplomate est également l’une des chevilles ouvrières dans les négociations délicates des contrats de vente de Rafale et de Mistral à l’étranger. Autre transfuge, Jay Dharmadhikari qui a eu à gérer le dossier du Brexit à la Défense en tant que conseiller Europe du ministre et qui s’attelle désormais au Quai aux questions africaines, l’un des terrains que Le Drian connait le mieux.

Autre pilier du Quai, choisi par le ministre pour « tenir » la maison, Maurice Gourdault-Montagne. Ce routier de la diplomatie chiraquienne et fidèle d’Alain Juppé est passé par la plupart des chancelleries qui comptent, dont Tokyo, Londres et Pékin, et connait l’Allemagne comme s’il y était né. Pour un ministère labellisé désormais « de l’Europe et des Affaires étrangères », c’est-à-dire qui met l’Europe au centre de notre diplomatie, il fallait un homme capable de doper les équipes et de seconder le ministre. Gourdault-Montagne aurait pu refuser et partir à Washington comme prévu. Il a préféré revenir à Paris pour vivre, grâce à la présidence Macron, cette expérience de « coalition » droite-gauche en France, lui qui en connait toutes les nuances allemandes.

Tout au long de ces quatre derniers mois, Jean-Yves Le Drian a dû se démultiplier. D’abord pour absorber les dossiers qu’il ne maitrisait pas, ce qu’il fait, disent ses proches, avec méthode et discipline. Ensuite pour répondre aux crises dans un agenda très exigeant qui va du G20 à Hambourg à l’Assemblée générale des Nations Unies en passant par la Semaine des ambassadeurs, véritable rentrée du corps diplomatique. Habitué des auditions parlementaires, il découvre toutefois à l’Assemblée les élus nouveaux du cru 2017 et deux mastodontes de la politique qui ont choisi la commission des Affaires étrangères pour réviser la prochaine présidentielle, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen (voir interviews de trois députés de la Commission ci-après).

Deuxième défi, le budget. Si l’affaire du chef d’état-major Pierre de Villiers a défrayé la chronique du fait de la riposte très controversée du chef des armées, Emmanuel Macron, elle a permis aussi de masquer en partie une coupe de près de 300 millions d’euros dans le budget 2017 du Quai. Ce qui, en proportion par rapport aux coupes de 850 millions dans le budget de la Défense, est plus important. Le Drian avait su sanctuariser son budget militaire, en menaçant même François Hollande de démis­sionner. Au Quai, comme Florence Parly à la Défense, il a accusé le coup mais assumé sans broncher publi­quement. « Ce qui compte c’est le budget des Affaires étrangères pour 2018 », nous assure-t-il. « Si on dit que “la France est de retour”, il faut qu’il y ait un volume financier conforme à ce choix. Le Président a annoncé dans un communiqué, auquel je tenais, sa détermination à faire passer l’aide au développement de 0,35 % du PIB à 0,55 % d’ici 2022, cet effort commencera dès 2018. »

Où est passé l’homme qui plaidait auprès de Bercy et de Bruxelles que le budget de la Défense devait être défalqué du budget de l’État en déficit parce qu’il contribuait à la sécurité nationale et à celle des Européens ? « Avec François Hollande, nous avions dit que les Européens devaient prendre en compte l’importance du pacte de sécurité face aux attaques terroristes par rapport au pacte de stabilité budgétaire des 3 % de déficit pour qu’on mesure notre effort aussi en fonction de nos engagements militaires », précise-t-il avant de tempérer : « mais il faut faire les deux en même temps ».

Ah, ce « en même temps » qui colle désormais à la grammaire présidentielle et gouvernementale comme un spara­drap de centrisme stérilisant ! Le Drian, qui n’a jamais été un grand idéologue, affiche là son pragmatisme. À condition que cette solidarité budgétaire ne le conduise pas à se renier. « Je n’ai jamais été un grand bavard dans mes fonctions antérieures mais quand je m’exprime c’est avec sobriété pour que le message soit bien compris », se plait-il à souligner. « Il a obtenu les moyens de sa politique pour 2018 mais il faudra continuer. C’est un Breton têtu à qui les bras de fer ne font pas peur et il n’a pas l’intention de se laisser porter par la vague », résume un de ceux qui le décodent le mieux.

Bientôt cinq mois déjà donc passés au Quai d’Orsay. Déjà une dizaine de voyages qui l’ont mené au Qatar et en Libye, au Sahel et aux Nations Unies à New York, en Turquie et en Russie… Celui qui pronostiquait dès 2013 que la Libye serait un abcès de fixation pour la politique étrangère française et européenne menait une diplomatie de l’ombre sur ce dossier en tant que ministre de la Défense. Le voici, en tant que chef de la diplomatie, dans la lumière à Tripoli et Benghazi, après avoir été moteur dans la préparation de la rencontre de la Celle-St-Cloud entre les frères ennemis libyens. « Avec Le Drian, on retrouve de la méthode. Par exemple sur la Libye, la réunion de la Celle-St-Cloud ne vient pas de nulle part. Ce n’est pas un hasard si le ministre a vu tout le monde dans les semaines qui précèdent. On n’a brutalisé personne, on n’a pas joué solo », nous raconte l’un des acteurs du dossier.

Y aurait-il pour ce ministre, contrai­rement au Président, un état de grâce qui durerait plus longtemps ? Pas forcément, car les dossiers sont plus compliqués et lointains et que le chef de la diplomatie n’est pas en première ligne, malgré son portefeuille du Commerce extérieur, sur les questions économiques et sociales. Mais oui, il est l’un des protagonistes de ce retour en grâce de la France à l’étranger où l’on continue d’être passionné par la présidence Macron. « On est dans la refondation et c’est très fort. Les Chinois sont passionnés par ce qu’on expérimente, cette révolution pacifique des réformes qui se joue après une campagne sur le thème de l’ouverture à l’Europe et au monde contre la fermeture », confie, enthousiasmé, l’un des piliers du Quai. Du glaive au bouclier donc, de l’ombre à la lumière, en attendant que l’arbre donne du fruit.

 

LA DIPLOMATIE MACRON - LE DRIAN JUGÉE PAR TROIS DÉPUTÉS

La commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale a été profondément renouvelée à la suite des législatives du mois de juin. Son vice-président Jacques Maire (LREM), la nouvelle élue France Insoumise Clémentine Autain ainsi que l’expérimenté député LR Claude Goasguen passent la diplomatie française du nouveau mandat présidentiel au banc d’essai.

 

Jacques Mairedéputé LREM des Hauts-de-Seine, élu en juin 2017

Le nouveau Quai d’Orsay

« C’est important et très rassurant qu’au quotidien, on puisse se lever le matin en se disant qu’il y a au Quai d’Orsay quelqu’un d’extrêmement opérationnel sur chaque ligne de front. Quand Jean-Yves Le Drian s’est adressé à nous pour la première fois en juillet, on avait vraiment l’impression qu’on était avec lui dans la transition du militaire à la diplomatie. Le capital qu’il a acquis dans les relations bilatérales, en restant discret sur le champ médiatique et en misant sur une culture du résultat, permet de contrer les accusations à l’étranger d’arrogance française. C’est toute la force de l’héritage, en politique étrangère, de François Hollande. Pendant cinq ans, la diplomatie de terrain a permis de déminer des sujets importants avec des interlocuteurs difficiles. Si bien qu’aujourd’hui, dans le cadre de relations stabilisées, il y a des opportunités d’initiatives débarrassées de toute animosité. »

L’image de la France

« Ce Président jeune et dynamique qui parle à tout le monde sans ambiguïtés donne une image positive de la France, ce qui peut permettre la reconquête d’une forme d’optimisme dans notre pays. Rarement on aura vu un Président qui met sa stratégie de reconquête mondiale au centre de sa volonté de réformer son pays. »

Premiers bilans

« Qu’il s’agisse de sa promesse d’augmenter le budget de l’Aide publique au développement, de moderniser l’arsenal stratégique, de s’engager à renforcer l’arme cyber, tout cela pour l’instant est plutôt bien fait. Il faut capitaliser là-dessus. Mais il s’agit d’un domaine de figure imposée. Là où en revanche Emmanuel Macron prend un risque bien plus grand sans y être obligé, c’est avec l’Europe. En mettant la réforme  de l’Euro zone au cœur de la refondation européenne, il place le curseur sur des sujets très sensibles comme l’harmonisation fiscale ou le partage de souveraineté. »

Trump et Poutine

« Les États-Unis et la Russie restent, qu’on le veuille ou non, des superpuissances. Sauf que l’Amérique, puissance dominante, possède une capacité de nuisance maximale si elle remet en cause le grand jeu du multilatéralisme. Or, nous avons un Président qui cherche, lui, au contraire à incarner ce multilatéralisme sans rien renier du rapport de forces. S’il veut réussir à s’imposer, à transgresser pour mieux protéger sans que cela se fasse au détriment de la paix, il faut qu’il incarne ce rapport de forces en s’affichant, non pas en leader du monde libre ou des nouvelles puissances fortes mais en leader du monde civilisé. »

Diplomatie sécuritaire

« Il ne faut pas concevoir cette expression au sens uniquement militaire. L’idée est de réussir à faire la paix, à l’installer une fois qu’on a gagné la guerre. Augmenter l’aide au développement n’est pas incompatible avec la protection de nos intérêts car dès qu’on touche au climat, aux migrations, on est sur des sujets qui concernent notre sécurité. Si l’on regarde par exemple ce qui se passe en Algérie où la chute des prix du pétrole impacte considérablement les politiques publiques, on s’aperçoit qu’il ne s’en faudrait pas de beaucoup pour qu’on en paye directement les conséquences. »

 

Clémentine Autaindéputée France Insoumise de Seine-Saint-Denis, élue en juin 2017

Macron et Trump

« Avec Jean-Luc Mélenchon, nous avons ressenti un grand malaise lorsque le président Macron a invité Donald Trump à notre fête nationale et républicaine du 14-Juillet, nous qui sommes favorables à une sortie de la France de l’OTAN. Ce suivisme, cet alignement vis-à-vis des États-Unis nous parait peu compatible avec la grandeur de la France. Deux mois plus tard, aux Nations Unies, Emmanuel Macron affirme qu’il tient tête au président Trump. C’est un revirement étrange qui suscite mon incompréhension. »

Libre-échange

« D’autant que ce positionnement coïncide avec l’entrée en vigueur du Traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Car ce CETA est en complet décalage avec l’Accord de Paris sur le climat que le chef de l’État veut défendre puisque la commission des experts sur le Traité avec le Canada estime qu’il tourne le dos au combat contre le réchauffement climatique et qu’il va aboutir à un moins-disant social et environnemental. Autrement dit, de ce point de vue, la lisibilité de la diplomatie française est brouillée. »

Russie

« Je suis édifiée et je m’interroge. Jean-Luc Mélenchon a été stigmatisé pendant la campagne parce qu’il proposait de dialoguer avec la Russie. Or voilà qu’Emmanuel Macron, en invitant Vladimir Poutine à Versailles, affiche son amitié avec lui. Qui croire, le candidat Macron ou le Président qu’il est devenu ? »

Turquie

« Rien n’interdit, certes, de nouer des relations pacifiques et respectueuses avec des États considérés comme stratégiques mais il convient de marquer ses distances avec des régimes peu compatibles avec notre vision des droits de l’homme. À cet égard, la récente visite de Jean-Yves Le Drian à Ankara manquait de nuances quand on sait quelle est la politique que mène le président Erdogan vis-à-vis du PKK, des Kurdes et sa haine de la démocratie. »

Proche et Moyen-Orient

« Je comprends qu’il y a des défis pour la France au Moyen-Orient et que la realpolitik est parfois nécessaire mais il faut faire attention à ne pas perdre de vue notre rôle, notre grandeur, notre vision des droits humains. Jean-Yves Le Drian nous a expliqué que la France devait parler à tout le monde et plaider en faveur du multilatéralisme mais je n’ai pas encore compris quelle était notre stratégie vis-à-vis du Qatar dans le conflit qui l’oppose aux autres monarchies du Golfe. »

ONU

« La France pourrait être forte et constructive pour aider l’ONU à se réformer. Mais je ne vois pas pour l’instant de propositions fortes de la part d’Emmanuel Macron pour y parvenir. Les équilibres au sein du Conseil de sécurité datent de 1945 et ne sont plus adaptés au monde d’aujourd’hui ce qui met en péril la crédibilité et donc le pouvoir même de l’ONU. Il n’y a qu’à voir les résolutions prises contre la colonisation par Israël de la Palestine pour s’en rendre compte. Sur ce dossier israélo-palestinien, la France doit avoir sa propre stratégie et faire entendre sa propre voix. »

 

Claude Goasguendéputé LR de Paris, élu et réélu depuis juin 1997

La posture de Macron

« Le Président a fait un bon discours à l’ONU même si j’y ai trouvé des aspérités et qu’il ne s’agit pas encore du discours de la maturité. Après six mois à l’Élysée, il a de la difficulté à trouver ses marques, mais il a été performant sur l’Iran et sur le climat. En prenant la tête des pays déterminés à lutter contre le réchauffement, il donne une image positive de la France, un pays qui montre qu’il se préoccupe davantage que les autres de l’avenir de la planète. »

Le vieux Quai

« Le problème avec le Quai d’Orsay, c’est que c’est une vieille institution qui ne parvient pas à s’adapter et à rendre des comptes. Le Quai pratique, comme le Foreign Office au Royaume Uni, une diplomatie traditionnelle, peu soucieuse par ailleurs de ce que pensent les Français. Il est responsable de cette impression partagée selon laquelle la France donne des leçons au reste du monde sans se donner les moyens d’imposer ses idées. »

Le Drian

« J’aime beaucoup ce ministre mais je ne suis pas sûr qu’il parviendra à obtenir ce qu’il veut dans la mesure où le Quai d’Orsay est une machine qui est dans les mains du Président. Est-ce que Jean-Yves Le Drian réussira à modifier cette réalité ? Je le lui souhaite. Il a d’ores et déjà beaucoup travaillé sur les dossiers. Je regrette que son administration ne donne à la commission des Affaires étrangères que des informations au compte-gouttes même si lui, lorsque nous l’auditionnons, se montre plus généreux dans le partage de l’information. »

Le Sahel

« Le président de la République n’a pas pris conscience de la puissance du phénomène migratoire. Les Sahéliens sont francophones et la France est en première ligne. Emmanuel Macron a une vision très irénique de la situation : sa proposition de créer des hot spots au Niger et au Tchad me parait peu réaliste. Je crois que Jean-Yves Le Drian en est conscient, lui qui connait bien le dossier malien et sait à quel point le Mali reste très instable. »

Proche-Orient

« La politique d’Emmanuel Macron a changé sur la Syrie mais elle reste faible sur Israël. La voix de la France à l’Unesco pour défendre Israël est inaudible et c’est très choquant. »

Europe

« Ce ministère s’appelle ministère de l’Europe mais la politique européenne, c’est le Président seul qui la définira. Il y a une fenêtre d’opportunité avec le Brexit et l’élection allemande, et la première initiative française sur les travailleurs détachés me parait aller dans le bon sens. »

Constructifs ou positifs

« Dans ce contexte, la commission des Affaires étrangères fonctionne bien sous la présidence de Marielle de Sarnez qui a de l’expérience sur les questions européennes et internationales. La présence de poids lourds politiques comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon permettra que cette commission ne se soumette pas totalement à l’exécutif. Je reste de droite et je n’appartiens pas au courant des constructifs. Mais sur les questions de politique étrangère, je crois qu’on aurait tort de s’engager dans une approche systématiquement négative. À ce stade, malgré six premiers mois qui me laissent dubitatif, je ne crois pas qu’un gouvernement de droite ferait mieux en politique étrangère. »

 

Écrit par

François Clemenceau

Les autres articles

Europe

13 juillet 2017

Poutine et son cap 2018

Le maître du Kremlin prépare sa réélection prévue l’an prochain en réorganisant les lieux de pouvoir pour mieux protéger le sien.

Europe

4 avril 2017

François Hollande, l'Européen velléitaire

Débats

4 avril 2017

Vladimir Fédorovski : « Poutine n’offre qu’une illusion de stabilité »

Ancien traducteur de Brejnev et diplomate, auteur de dizaines de best-sellers sur la Russie, l’ex-porte-parole du Mouvement des réformes démocratiques vient de publier Poutine de A à Z (Stock).

Cultures

4 avril 2017

Plaidoyer pour la liberté de la presse

Par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF)

Monde

8 février 2017

La famille républicaine cherche encore son unité

À défaut de fédérer une société américaine plus divisée que jamais, le président Trump va devoir surtout rassembler au moins deux droites « irréconciliables » sous peine de se retrouver paralysé et de risquer l’échec.

Monde

8 février 2017

Justin Vaïsse : « L’Europe pourrait faire les frais d’un axe Trump-Poutine »

Justin Vaïsse est le directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay, spécialiste des États-Unis, auteur de Zbigniew Brzezinski, Stratège de l’empire (Odile Jacob, 2016)

fermer