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Portraits

11 avril 2012

Hollande le persévérant : de Sisyphe à Mitterrand

[caption id="attachment_1218" align="alignleft" width="233" caption="Photo : JEAN-PIERRE MULLER/AFP"][/caption] François Mitterrand l’inspire mais de Gaulle, Victor Hugo, Camus ou Delors l’ont marqué et, pour certains, construit. De ces passionnés d’écriture et de politique, François Hollande a retenu la nécessité de la persévérance et la force de l’engagement. Avec une valeur commune à tous : le courage d’une volonté sans faille. Pour François Hollande, ancien premier secrétaire du Parti socialiste et pour la première fois candidat à l’élection présidentielle, en 2012, la référence naturelle est celle d’un autre François qui fonda le PS à Épinay (Seine-Saint-Denis) en 1971 et rem- porta par deux fois le scrutin su- prême après deux échecs, en 1965 puis en 1974. « J’ai vécu mon enga- gement politique avec Mitterrand, commence-t-il dans son bureau de l’avenue de Ségur où il a installé son siège de campagne. Mais je n’ai jamais été un proche. Je n’étais pas de sa génération, ni de son premier cercle comme l’étaient Élisabeth Guigou ou Jean-Louis Bianco. J’étais plus jeune que Laurent Fabius et Lionel Jospin. Aussi n’ai-je pas participé à la conquête comme dirigeant politique. Je produisais des notes pour Jacques Attali. » S’il prend le soin de situer d’em- blée sa position d’il y a trente ans, François Hollande ne fait pas moins de Mitterrand la figure centrale de son parcours. « Il a correspondu à ce que je pensais être l’homme de la circonstance. Au-delà de l’affection, quand je l’observais de loin, dans les années 1960-1970, j’avais compris qu’il serait celui qui pouvait permettre l’alternance. En 1965 [il avait onze ans], j’avais eu une vague conscience qu’il avait pu mettre de Gaulle en ballottage. Et plus tard, en 1968, j’avais perçu qu’il s’était dit prêt à remplir le vide si jamais le Général partait. » Épisodes glorieux Ce sont là autant d’épisodes qui laissent déjà une trace dans l’esprit du futur député de Corrèze, dont le cœur penchera toujours à gauche, celle de sa mère Nicole, par oppo- sition aux penchants droitiers de son père Georges qui préférait Tixier-Vignancour au député de la Nièvre, ce cacique de la IVe République. « Dans les années 1968- 1971, je me souviens d’une période difficile pour Mitterrand. On se de- mandait s’il n’allait pas disparaître politiquement. Alors j’ai commencé à le suivre. Dans la décennie 1971- 1981, j’ai apprécié son sens straté- gique. J’ai vu comment il avait réussi à faire naître le Parti socialiste, à créer l’Union de la gauche. Il est parvenu à hisser le PS à la même hauteur que le PC puis à le dépasser, jusqu’à per- mettre la victoire. » Les yeux de Hollande brillent quand il narre ces épisodes glo- rieux qui ont suivi les échecs et les traversées du désert de l’homme à la rose. « J’étais sensible à son art oratoire, à ses effets littéraires », conclut-il en insistant sur la dimension historique du personnage et de son action, à l’adresse de ceux qui n’auraient connu que le Mitterrand de la fin, celui affaibli des années 1990. « Ma famille n’était pas gaulliste et, pour ma part, je me suis construit à gauche, poursuit François Hollande. De Gaulle représentait dans ma jeu- nesse le pouvoir présent chaque soir à la télévision, qui nous restituait son image sans contradiction. Je n’avais pas d’affection pour lui. C’est après, plus tard, que j’ai mesuré ce qu’il avait pu être et faire. La force qu’il avait eue de préserver la France libre. La force de ses écrits. Sa conception de la France. Il esquisse un sourire avant d’ajouter : Je me suis intéressé à de Gaulle quand ses successeurs l’ont abandonné. Car l’UMP, ce sont des sensibilités politiques très différentes du gaullisme traditionnel. » Génération Mitterrand Quelques jours après notre rencontre, dans son livre de candidat Changer de destin (Robert Laffont), François Hollande reprendra ce thème en ces termes : « Je suis de la génération Mitterrand. J’en suis fier, même si j’ai parfois pris mes distances. Mon engagement n’a pas varié. Entré tôt dans les combats de la gauche, j’y suis resté fidèle. Mais je le confesse aussi, j’ai regardé, avec respect, malgré ma méfiance, le général de Gaulle. Il était l’homme qui avait relevé la France tombée au fond de l’abîme, le Président qui rêvait d’une nation réconciliée autour de la fierté, de l’audace et de l’indépendance, l’homme d’État qui confondait sa personne et le destin national. Autant que la gauche, peut-être plus, c’est la droite qui l’a mis en échec en 1969. Elle ne voulait plus de sa grandeur, qui heurtait ses intérêts. Depuis, l’héritage gaulliste a été di- lapidé. Ce qu’il en restait a été jeté par-dessus bord en 2007. Le Général était sorti du commandement militaire intégré de l’Otan, on y est entré. Il voulait la participation, on l’a ou- bliée. Il avait dit que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille, on a laissé triompher les marchés financiers. Pourtant beaucoup de Français demeurent encore sensibles à son sens de l’honneur. Et son souvenir nous est précieux, dans cette période où seuls le sursaut, l’effort, le dépassement peuvent nous aider à surmonter la crise et nous affranchir du pouvoir illégitime de la finance. » Chaque mot est pesé au trébuchet de ce que peut et doit dire un postulant à la candidature suprême sur l’homme du 18-Juin, consacré par l’histoire de France et la mémoire des Français. Quant à plonger pour plonger dans le temps, le maire de Tulle se fixe sur un immense personnage à la fois littéraire et politique : Victor Hugo. « Il était tout à la fois, souligne-t-il. Un génie de l’écriture, un poète flamboyant, un homme courageux qui combattit le coup d’État et partit en exil. » Le leader socialiste s’arrête sur ce 2 décembre 1851 qui amena au pouvoir le prince Louis-Napoléon Bonaparte. François Hollande salue « la longue patience » de l’écrivain qui ira de Paris à Bruxelles avant de gagner Jersey en 1852, Jersey d’où il sera expulsé trois ans plus tard. Il re- joindra alors la petite et sauvage Guernesey. Il ne reverra la France qu’en 1870, presque vingt ans après. [caption id="attachment_1217" align="alignright" width="300" caption="Photo : PATRICK KOVARIK/AFP"][/caption] Comme pour Mitterrand, comme pour de Gaulle, Hollande admire chez Victor Hugo cette persévérance dans l’attente de son heure qui viendra forcément. Les violences du coup d’État lui inspireront Les Châtiments, un recueil à charge de 98 poèmes remplis de colère et d’indignation, dont il écrira en ses termes à son éditeur : « J’ai pensé qu’il m’était impossible de publier en ce moment un volume de poésie pure. Cela ferait l’effet d’un désarmement, et je suis plus armé et plus combat- tant que jamais. » Non content d’avoir accablé celui qu’il appelle Napoléon le petit – « Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien » –, Hugo récidive lors de son retour au pays après la défaite de Sedan. « Il s’en- gage, alors qu’il est couronné comme républicain, dans un combat pour la réhabilitation des communards », s’extasie François Hollande devant la ténacité jamais lasse de ce combattant. « Il redevient parle- mentaire jusqu’à sa mort et, à son enterrement, plus d’un million de personnes l’accompagneront. » Allusion à la grande cérémonie qui vit la dépouille d’Hugo acheminée vers le Panthéon, « dans le corbillard des pauvres », selon sa volonté. Figure modeste Lors de son passage au Salon du livre, comme une figure obligée, le candidat socialiste saluera le Hugo écrivain, auteur tellurique et sensible des Misérables, ce roman qui marqua sa jeunesse et qu’il partage avec Jean-Luc Mélenchon. « Les Misérables, dit-il, c’était la prise de conscience que les désordres, les inégalités, pouvaient à la fois être écrits et en même temps vaincus par la volonté humaine. » Lors de sa visite porte de Versailles, comme déjà lors de son discours du Bourget le 22 janvier, François Hollande rendra hommage à Albert Camus. Au Bourget, c’est au nom de l’égalité qu’il avait cité l’auteur de L’Étranger, cette égalité qui, selon lui, « a permis à un enfant orphelin de père élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée, de devenir prix Nobel de littérature. Il s’appelait Albert Camus et, après avoir reçu son prix, il écrivit en ces termes à son vieil instituteur : “Ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, sans votre exemple, rien de tout cela ne me serait arrivé.” » En glorifiant ainsi la figure mo- deste de l’instituteur, ce « hussard noir de la République », Hollande contrecarrait de manière subliminale la fameuse pique de Nicolas Sarkozy dans son discours de Latran de décembre 2007, quand le Président avait déclaré : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Au Salon du livre, le candidat socialiste se décrivit en « Sisyphe infatigable, inépuisable », voyant dans le rocher sans cesse roulé au sommet de la colline des Enfers, sans cesse dégringolant à son pied, la métaphore de « la persévérance, de l’engagement, de la volonté hu- maine, et la ténacité » pour « arriver au plus haut ». Et d’ajouter alors : « même quand on arrive au plus haut, il faut toujours penser que rien n’est acquis, rien n’est fait [...] même dans l’après-victoire. Tout doit être un recommencement. Toute victoire appelle après un nouveau combat. » Après Camus et le fils d’Éole en bute à l’absurdité du destin, Cle- menceau occupe lui aussi une place de choix dans les admirations de l’élu corrézien. « Pour son talent d’écriture et son talent oratoire », précise Hollande. Mais aussi « pour son humour de démolition, d’anéantissement. Beaucoup lui en ont voulu. Il s’est battu en duel. Il a dû affronter des épreuves comme le scandale de Panama. Il a apporté son soutien à Boulanger mais il a été le premier à défendre Dreyfus. Il était courageux dans ses fonctions même s’il a été un briseur de grèves. D’une certaine manière il a été servi par l’ingratitude de ses alliés sans laquelle il aurait pu finir comme un notable. » François Hollande n’est pas insensible non plus à la vie sentimentale de Clemenceau, vieil homme de 82 ans épris d’une femme de 40 ans sa cadette. Allusion à Marguerite Baldensperger qu’il gratifia du fameux : « Je vous aiderai à vivre et vous m’aiderez à mourir. » L’unité, objectif premier Quant à Jaurès, il faut lire la biographie que lui a consacrée Serge Raffy (François Hollande. Itinéraire secret, Fayard) pour découvrir qu’il le tient en héritage de sa grand- mère Antoinette, une ancienne institutrice, fervente supportrice de la gauche. Cette fan de Mit- terrand, originaire comme lui de Charente, offrit un jour au jeune François un médaillon à l’effigie du grand homme frappée de ces mots : « Le travail, c’est la liberté. » De cette illustre figure du socialisme réformiste, il retient bien sûr l’orateur hors pair et la culture immense. Mais dans son propre combat politique, François Hollande ne peut que saluer l’action décisive de Jaurès pour que sa fa- mille de pensée gouverne, même si lui-même ne participa à aucun cabinet. « Il a compris que l’unité des socialistes était l’objectif premier, rappelle-t-il sur le ton du respect. Il a accepté de sacrifier ses idées à cette cause. Cela lui a coûté des amis, comme Briand et d’autres, qui quittèrent la SFIO. Et pourtant il a réussi sa reconquête intellectuelle et poli- tique du parti. » Sa reconnaissance envers Jaurès, il la puise aussi dans la détermination que le député du Tarn et directeur de l’Huma sut montrer face aux partis au pouvoir à la veille de la Première Guerre mondiale. Il apprécie son « hymne à la liberté », « ses textes qui sont restés », la manière dont il a modernisé le socialisme en effectuant la synthèse avec l’idée de Nation. « Jaurès n’est pas réductible au so- cialisme, ajoute François Hollande. C’est un grand républicain. Il faut se souvenir des lois de 1905, de ses participations aux débats parlemen- taires. » Et de prononcer cette pe- tite phrase qui semble le désigner autant que Jaurès : « Il a montré que l’on pouvait gouverner sans être au gouvernement... » S’il ne le cite pas spontanément dans notre entretien, on se souvient qu’en février, inaugurant un timbre à l’effigie d’Henri Queuille, trois fois président du Conseil (entre 1948 et 1951) et natif de Corrèze, le maire de Tulle a pro- noncé l’éloge de celui que ses détracteurs ont figé en maître de l’inaction. Ce radical bon teint ne s’était-il pas illustré par cette fameuse phrase qu’on lui prête : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre » ? Le « petit père Queuille », qui facilita l’entrée en politique d’un certain François Mitterrand, semble avoir toute la considération de François Hollande. « On lui faisait la réputation d’être dans l’indécision. Quand on regarde toute son histoire per- sonnelle et son histoire politique, c’est un homme qui a toujours été au rendez-vous. Il a une réputation qu’il ne mérite pas. Il savait tran- cher », estime ainsi l’élu corrézien, soulignant qu’Henri Queuille avait refusé les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, qu’il créa la SNCF et le Crédit Agricole et sut adopter un style de vie modeste, « sans excès et sans exhibition ». La rencontre ne pouvait s’achever sans une évocation de Jacques Delors, qui fut longtemps son champion, et dont il espéra tant qu’après Mitterrand il se déciderait à devenir le candidat de la gauche à l’élection présidentielle. Espoir déçu. « Delors n’était pas un homme politique comme les autres, estime à présent celui qui voudrait amener son camp au pouvoir en 2012. Il est capable d’analyser en profondeur une situation, d’inspirer des politiques. Il est rare de voir un homme aussi doué pour l’invention. Il est un ingénieur du social, de la politique, de l’Europe. Ce n’est pas un homme fulgurant comme Rocard, ni un théoricien. Je dirais qu’il était un homme de revues, qui savait faire le lien entre la théorie et la pratique. » L’onction du pouvoir Aucune déception n’affleure dans le propos de son ancien disciple. « Il avait les bons maîtres et fréquentait les bons lieux, dit-il, avant de préciser. Les bons maîtres, ce furent les pères de l’Europe, Jean Monnet, Étienne Hirsch. Les bons lieux, le syndicalisme, le christianisme social, le mouvement du Sillon de Marc Sangnier, la réflexion sur la Nouvelle société avec Jacques Chaban-Delmas, ou encore le club Jean-Moulin. Il est rare de passer de ces lieux à la poli- tique directe. Delors l’a fait. » Si Hollande s’exprime sur Pierre Mendès France, c’est pour afficher quelques regrets : « Mon affection pour Mitterrand m’a conduit à être injuste envers Mendès, reconnaît-il. Je lui faisais un reproche : il avait tout pour être le leader de la gauche après 1958, après 1968. Mais pour des raisons de principe, pour des raisons de morale, parce qu’il rejetait les institutions de la Ve République, il ne l’est pas devenu », souligne le Corrézien, tout en admirant l’homme, sa probité, les textes qu’il a laissés. Au bout du compte, François Hollande en revient toujours à Mitterrand, comme si tous les chemins empruntés de Hugo à Jaurès le ramenaient vers celui qui donna au socialisme l’onction du pouvoir. « Mitterrand, c’est la volonté, martèle Hollande. Il a réussi avec une poignée d’hommes et de femmes... Il se reprend : très peu de femmes en réalité, à devenir président de la République. Tout laissait penser qu’il ne pourrait pas y parvenir. » À cet instant, le regard pétillant du candidat à la présidentielle de 2012 se passe de commentaires. Cette volonté, c’est la sienne.

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 442 du mercredi 11 AVRIL 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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