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Économies

8 février 2012

Jean-Pierre Bel, la statue de Jaurès, les nuances de Césaire

[caption id="attachment_1114" align="alignleft" width="197" caption="Photo : Alain Jocard/AFP"][/caption] Le président du Sénat a quitté les rives communistes familiales pour emprunter les chemins socialistes tracés par Jaurès, son mentor. Mais il a découvert avec Césaire la nuance et le refus de tous les sectarismes. Une ligne de conduite qu’il s’impose à la tête de la Haute Assemblée. Jean-Pierre Bel n’est pas avare de références qui l’ont mar- qué au rouge, lui qui naquit en 1951 dans une famille communiste. S’il n’a jamais adhéré au PC de ses parents, ses admirations ont toujours penché à gauche. Il puise dans un réservoir où voisinent Jaurès et le Che – dont il soutient qu’il fut international argentin de rugby bien que souffrant d’asthme –, Aimé Césaire et le combattant catalan et anti-franquiste Salvador Puig Antich, François Mitterrand pour la culture et Jean Moulin pour le courage. Sans oublier tous les hommes de sa famille, oncles et père, qui s’engagèrent dans la Résistance. Ce Toulousain, grandi en politique en Ariège, procède par petites touches précises pour approcher son sujet. « Si j’avais préparé... », regrette-t-il. Mais la spontanéité va comme un gant à l’ancien maire de Lavelanet, aujourd’hui premier président socialiste à la tête du Sénat. « Le professeur Maurice Duverger disait que la Chambre haute avait vocation à la modération. J’espère que je ne suis pas devenu un modéré », lance-t-il avec son accent coloré du grand Sud-Ouest. « Je suis nuancé, c’est différent. Je veux avoir des jugements équilibrés qui prennent en compte des points de vue antagonistes. » Nuance Ainsi rend-il à Césaire ce qu’il doit à Césaire. Élevé dans une vision binaire des choses, dit Jean-Pierre Bel, « j’ai évolué grâce à tous ceux qui m’ont apporté la nuance ». Et sur sa palette, le plus beau nuancier lui vient de feu le poète de la négritude, qu’il rencontra jadis en sa mairie de Fort-de-France, en compagnie de Louis Le Pensec. « Nous parlions à bâtons rompus des Balkans, de la guerre en Serbie, du Kosovo. Et soudain, se souvient-il, il s’était mis à déclamer des poèmes en serbe ! J’avais été frappé par l’étendue de sa culture, par sa largesse de vue. Il était capable de s’échapper des sentiers battus pour déployer une vision universelle, avec un sens profond de la nuance, loin justement des jugements manichéens. C’est ainsi qu’il évoquait à sa manière les antagonismes de races et de classes, les liens maître-esclave. Son discours était saisissant ».
«JAURÈS N’A JAMAIS CRU À LA DOMINATION D’UNE CLASSE SUR UNE AUTRE. C’ÉTAIT UN SOCIALISTE : IL CROYAIT PLUS À LA RÉGULATION DU MARCHÉ QU’À L’ÉCONOMIE ADMINISTRÉE. »
Mais le plus proche de Jean-Pierre Bel, par son histoire comme par sa géographie, c’est à l’évidence Jean Jaurès, qu’il dispute à Jean-Luc Mélenchon. Comme le candidat du Front de gauche, il possède – en Ariège – une gravure du célèbre tableau montrant Jaurès, au Pré- Saint-Gervais, pendant son discours pacifiste de 1913. Si son Jaurès n’est pas forcément plus excitant que celui de Mélenchon, il est à l’évidence plus occitan... « Les gens de chez nous l’appellent “notre Janou” », observe le président du Sénat, farouche défenseur des langues et cultures régionales, par opposition à « Jean-Luc ». Et de rappeler que Jaurès a parlé et écrit en occitan. Dans une époque où les « hussards noirs de la République », les instituteurs, éreintaient de leur jacobinisme l’expression vivace d’une identite locale fortement enracinée. « L’occitan, ce n’est pas du patois », insiste notre hôte. Une longue histoire Jaurès, dans le parcours de Jean- Pierre Bel, c’est une longue his- toire qui plonge profond dans la terre de ses ancêtres. « Il m’a rattrapé », confie-t-il avec une certaine émotion, rappelant qu’à la mort de son père il ne fit pas trente mètres dans le cimetière d’Albi pour tom- ber non pas sur les restes de Jaurès, glorifiés au Panthéon, mais sur la nécropole élevée en la mé- moire du grand homme. « L’épicière qui faisait crédit aux grévistes de la verrerie de Carmaux était une bisaïeule. Elle fit faillite et, bien qu’elle fut illettrée, elle monta a Paris pour devenir sage-femme. Elle revint pour fonder la maternité publique d’Albi. » À la trentaine révolue, après une jeunesse radicale nourrie de trots- kisme romantique mâtiné de guesdisme paternel, le futur élu de l’Ariège lut Jaurès dont il admira l’ouverture d’esprit. « Il avait un grand respect de la religion. On lui reprocha même la communion de sa fille. Il salua aussi le rôle des chefs d’entreprise dans la société, valorisa leur mission. Il créa aussi la première coopérative ouvrière d’Albi, dont le président, un nommé Aucouturier, appartenait à ma famille. » Clairvoyance D’un point de vue politique, le président du Sénat reste impressionne par la clairvoyance voire la prescience de Jaurès : « On a l’impres- sion qu’il a vu et vécu avant l’heure les dérives puis l’échec du marxisme en URSS, et aussi la chute du mur de Berlin. Il a anticipé sur la période où plusieurs générations ont été aveuglées par la doctrine de la dictature du prolétariat. C’était un socialiste. Il n’a jamais cru à la domination d’une classe sur une autre. Il croyait plus à la régulation du marché qu’à l’économie administrée. Il défendait le rôle du parle- ment, des partis politiques. » Jaurès, toujours vivant Puis vient à ses yeux le Jaurès de tous les jours, celui qui imprégna sa vie d’élève, de la 6e à la 1re, au lycée... Jean-Jaurès de Castres. Avant que, devenu maire de Lave- lanet, il inaugure pendant près de quinze ans une pratique popu- laire : écrire et prononcer devant ses concitoyens un discours sur Jaurès, sa vie, son œuvre, son action, sa pensée, sa mort tra- gique... « Il parle toujours au monde ouvrier d’aujourd’hui, affirme M. Bel. Quand j’évoque son souvenir, les gens modestes comprennent que ce person- nage s’est soucié d’eux. » Son premier engagement militant fut au côté des victimes du fran- quisme. C’est pourquoi il reste particulièrement sensible au geste de ces républicains espagnols qui débarquèrent un jour sur la petite île d’Ibiza, où s’était réfugié l’assas- sin de Jaurès, Raoul Villain, et le supprimèrent. Après la guerre de 14, l’homme avait été acquitté et la femme de Jaurès « condamnée aux dépens », sommée de payer les frais de cette drôle de justice. Il fallut le courage de ces fidèles venus d’outre-Pyrénées pour que justice soit faite... Sourire aux lèvres, Jean-Pierre Bel évoque encore cette statue de Jaurès à Lavelanet, « une des quatorze officielles », précise-t-il, autour de laquelle a toujours tourné la vie démocratique. « Elle a été peinte en rouge par les uns, en vert par les autres, elle a été honorée, déplacée. C’est le signe que Jaurès est vivant », conclut-il. On le croit sur parole.

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 434 du mercredi 8 FEVRIER 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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