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Monde

8 février 2017

La famille républicaine cherche encore son unité

À défaut de fédérer une société américaine plus divisée que jamais, le président Trump va devoir surtout rassembler au moins deux droites « irréconciliables » sous peine de se retrouver paralysé et de risquer l’échec.

La victoire du 8 novembre est déjà loin. Passé l’euphorie de la surprise et l’improvisation des premières semaines de transition, Donald Trump a sélectionné ses hommes pour gouverner. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il a choisi de marier l’eau et le feu. Son conseiller spécial Steve Bannon, fondateur du site d’informations de la droite radicale Breitbart News, son secrétaire général de la Maison Blanche (chief of staff), Reince Priebus, ancien patron du Parti républicain, et le chef de la majorité républicaine au Congrès, Paul Ryan, ancien colistier malheureux de Mitt Romney en 2012, ont au moins un objectif en commun : faire réussir cette expérience inédite d’un gouvernement des États-Unis emmené par le plus atypique des présidents américains depuis des décennies. Comment ? C’est là que ça se complique.

Pourtant, cet attelage hétéroclite a du sens. Après tout, la droite américaine n’a-t-elle pas toujours été divisée ? Entre un mouvement conservateur classique et une nouvelle droite frondeuse ? Entre des reaganiens partisans du moins d’État et d’une politique étrangère musclée sur la scène internationale et des Tea Partiers, révoltés par les inerties et la corruption de l’establishment, qui se recrutent aussi bien dans les rangs de la droite libertaire que dans ceux des mouvements de la croisade évangélique ? La plupart des commentateurs américains qui ont appris à connaître Donald Trump et ses méthodes parlent d’un homme pragmatique, sans colonne vertébrale idéologique, adepte des deals gagnant-gagnant. Les nouveaux experts du monde selon Trump estiment qu’il a choisi ses lieutenants en fonction du rôle qu’il entend les voir jouer.

À l’image de ce que fut David Axelrod pour Barack Obama, Steve Bannon serait en charge de la maîtrise du message et de ce qui a fait le succès de Trump : l’imprévisibilité, la défiance envers les élites, la tenue des promesses économiques et sociales envers les victimes du déclassement. à Reince Priebus la mission de faire fonctionner un gouvernement qui ressemble par bien des aspects à ce qu’est Donald Trump : milliardaires, militaires, iconoclastes doivent montrer qu’ils sont capables de se conduire en professionnels sans rompre avec la ligne Trump. Quant à Paul Ryan, il hérite de la tâche la plus ingrate et la plus risquée, celle de faire aboutir ces visions et ces méthodes par le biais législatif, si possible d’ici les élections de mi-mandat de 2018.

Sauf que la feuille de route n’a rien d’évident. Pour réussir ce pari, il faut que le Président soit au centre de gravité du mouvement qui l’a porté au pouvoir. Or ce n’est pas le cas. Il n’a pas la légitimité d’appartenance au mouvement conservateur. Comme le confie un observateur de longue date de la droite américaine, « Trump ne croit ni en Dieu ni au diable, c’est un pur New-Yorkais qui ne se sent dépositaire d’aucune doctrine ». Il est même, personnellement, indifférent aux préceptes de la droite évangélique qui l’a rallié du bout des lèvres l’été dernier. Plus grave, il est sur le plan économique très éloigné du canon libéral et libre-échangiste du Parti républicain. Quant à la politique étrangère, c’est peu de dire qu’il est en rupture avec la posture traditionnelle de ses prédécesseurs républicains : son positionnement indulgent vis-à-vis de la Russie, méfiant à l’égard de l’Europe et carrément agressif par rapport au rôle grandissant de la Chine font de lui le pionnier d’une nouvelle diplomatie, celle de l’imprévisibilité dissuasive.

L’homme qui pourrait éventuellement atténuer les divisions qui ne manqueront pas de surgir au sein de la majorité républicaine n’est autre que Paul Ryan. À 47 ans, cet élu du Wisconsin, l’un des états qui a basculé de justesse en faveur de Trump après des années de vote démocrate à la présidentielle, n’est pas un acteur de la galaxie Trump. Il a même été hostile à sa candidature et les deux hommes ne se sont apprivoisés qu’après la Convention de Cleveland. Ryan avait été choisi comme colistier par Mitt Romney en 2012 parce qu’il appartenait à une droite conservatrice décomplexée, capable de rayonner au-delà de l’électorat déboussolé des années Bush et des troupes des conservateurs libertaires de Ron Paul, sans déplaire frontalement aux tenants du monde évangélique de la Bible Belt. Le voici donc devant l’épreuve de vérité pour s’assurer de sa capacité de rassembleur au service d’une administration déjà très impopulaire. Son premier test, crucial, sera de mener à bien le démantèlement de la réforme de l’assurance-santé mise en place par l’administration Obama. Une bonne partie des élus de droite ne souhaitent pas la remplacer mais l’abroger purement et simplement. Sauf que Donald Trump en a décidé autrement en promettant finalement d’inventer un autre système de protection sociale qui coûterait moins cher aux assurés. Ce qui suscite déjà un débat vigoureux au sein du parti à l’heure où – surprise – une majorité d’Américains semblent maintenant tenir à l’Obamacare après des années d’hostilité ou de suspicion. La deuxième épreuve résidera dans la tentative de faire passer à la Chambre le plan de relance voulu par le Président pour générer un surcroît d’activité au service de la rénovation des infrastructures. Mille milliards ? Davantage que le « stimulus » de 785 milliards adopté sous la présidence Obama pour faire face à la crise financière de 2008 ? Quel est le républicain qui oserait financer un tel chantier sans rompre avec la « règle d’or » des conservateurs américains de réduire les déficits publics et la dette ? Paul Ryan faisait partie des « traqueurs de déficit ». Parviendra-t-il à se muer en prince de la dépense ?

Reince Priebus, lui, aura également fort à faire pour que le gouvernement Trump ne soit pas qu’un affichage de contradictions internes. Le général Mattis, nouveau patron du Pentagone, ainsi que son collègue Secrétaire d’état Rex Tillerson, ancien P-DG d’Exxon, ont déjà montré lors de leurs auditions de confirmation devant le Sénat qu’ils étaient capables d’assumer des points de vue assez éloignés des tweets lapidaires et péremptoires de Donald Trump. Reince Priebus, 45 ans, devra faire en sorte que ces deux fortes personnalités s’accordent avec le nouveau chef du Conseil de sécurité nationale, le général Michael Flynn (d’un grade moins élevé que James Mattis et qui n’a pas une réputation de grand manager…). Idem en ce qui concerne le dossier sensible de l’immigration. Priebus était partisan, à la tête du Parti républicain, d’une réforme concertée des flux migratoires à mille lieux de la politique radicale d’expulsion des clandestins et de la construction d’un mur entre le Mexique et les états-Unis que devrait payer Mexico. « Pensez-vous qu’il soit capable de s’opposer à Donald
Trump ? »
, s’interroge dans le New York Times l’ancien directeur de campagne de John Kasich, gouverneur de l’Ohio et rival du milliardaire dans les primaires de l’an passé.

La plupart des contradicteurs de Donald Trump sous le grand chapiteau de la droite américaine avaient parié que le parti républicain ne survivrait pas à sa victoire. Le nouveau Président a deux ans pour prouver qu’il peut faire vivre les tribus conservatrices sous un même toit.

Écrit par

François Clemenceau

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