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Cultures

8 février 2017

Le bloc-notes de Benoît Duteurtre

Je n’ai pas oublié mes voyages linguistiques en Allemagne, ma découverte de la Ruhr et du copieux Frühstück avec charcuterie. J’avais treize ans, Pompidou était aux affaires, et, quand bien même le Royaume Uni venait de rejoindre la CEE, il semblait évident que l’Europe avait plusieurs langues, à commencer par le français et l’allemand, auxquels le rapprochement d’Adenauer et De Gaulle donnait un lustre particulier. J’ai donc pris la mesure du changement abyssal intervenu dans les conceptions politiques et, plus profondément dans les consciences, quand Emmanuel Macron, en voyage à Berlin le 10 janvier dernier, a choisi de s’adresser aux étudiants allemands… en anglais ! Comme si l’Allemagne et la France, après toutes ces années passées à renforcer l’Europe, ne pouvaient plus même concevoir de se parler dans leurs propres langues ! Le candidat à la Présidentielle s’est justifié en expliquant que ce choix était le plus pratique pour se faire comprendre d’étudiants qui, de fait, parlent probablement fort bien l’anglais. Mais un tel choix revêt aussi une portée symbolique qui pose au moins plusieurs questions :

– D’abord celle qu’on ne pose jamais : quelle est la langue de l’Europe ? « La traduction », répondait Umberto Eco, soulignant que la caractéristique de ce continent tient à la fois dans son unité et dans sa diversité : une même Histoire, mais autant d’histoires singulières déclinées dans autant de langues et de cultures. C’est pourquoi vouloir artificiellement unifier l’Europe par une seule langue, mais aussi par quantité de réglementations et de normes, va contre la nature si riche de cette entité. Certes, le plurilinguisme au sein de l’Union Européenne posait moins de difficultés avec cinq ou six pays membres qu’à vingt-cinq ou trente. Pourtant, le sujet semble singulièrement négligé à Bruxelles comme à Strasbourg, où l’on a simplement laissé l’anglais s’imposer au détriment des autres « langues de travail », plus encore sous la pression des pays d’Europe du Nord et de l’Est. Sur ce chapitre comme sur tant d’autres, la France s’est contentée de suivre le mouvement – mouvement pourtant paradoxal au moment où le Royaume Uni s’apprête à quitter le navire. L’Europe deviendra-t-elle la seule grande entité mondiale administrée dans une langue qui n’est pas celle de ses habitants – mais plutôt la langue de la mondialisation, et donc d’une certaine conception de l’Union, néo-libérale, armée par l’Otan, et entièrement tournée vers l’Ouest ? N’est-ce pas ce modèle supposé que Macron renforce, consciemment ou pas, en considérant qu’il doit s’exprimer en anglais à Berlin, quand bien même le français et l’allemand sont les deux premières langues européennes ? Aurait-il fait preuve d’archaïsme en parlant français aux étudiants allemands, quitte à recourir à la traduction simultanée ? Avons-nous peur de la réalité si complexe de notre continent pour le façonner purement et simplement sur le modèle américain, jusque dans notre façon de nous exprimer ?

– La seconde question, qui prétend généralement répondre à la première, est celle du « pragmatisme », qui rendrait l’anglais incontournable, simplement parce qu’il est devenu, de fait, la première langue internationale. Sauf que le choix d’une langue va bien au-delà d’une simple question pratique, car c’est aussi le choix d’une syntaxe, d’un vocabulaire, d’une tournure d’esprit qu’il impose. Il n’est pas anodin de négocier un traité dans une langue étrangère dont on maîtrise imparfaitement les nuances, mais qui conduit à adopter les raisonnements, voire les conceptions juridiques d’un autre pays. Pis encore, cette exclusivité de l’anglais au nom du pragmatisme traduit bien l’esprit défaitiste d’une Europe toujours persuadée qu’elle n’a pas le choix. Car si l’anglais, de fait, est la première langue internationale, l’Europe, qui est une grande puissance culturelle, commerciale, industrielle, financière, démographique, serait parfaitement en mesure d’imposer, pour certains échanges, l’usage de ses propres langues – français, italien, allemand, espagnol… – et d’opposer ainsi sa diversité au règne de l’anglais unique. Il est peu probable que les Chinois, les Russes ou les Américains renoncent à dialoguer avec nous sous prétexte qu’ils devraient parfois se plier à cette règle. À moins que l’Union et ses 500 millions d’habitants soit moins puissante que le Québec, qui est parvenu à maintenir durablement l’usage du français en Amérique du Nord. Ainsi, l’attitude de l’Europe (ou plutôt son absence de réflexion sur le sujet), loin d’être simplement pragmatique, contribue-t-elle à renforcer encore le monopole de l’anglais au lieu de le tempérer. Ainsi renonce-t-elle dans ce domaine, comme dans les domaines militaire, diplomatique et autres, à marquer sa singularité.

J’écris ces lignes avec un brin de nostalgie quelques semaines après la mort de Michel Déon, qui habitait l’Irlande, mais qui avait aussi vécu en Grèce et beaucoup voyagé. Toute sa vie, il aura illustré par son œuvre et par son action une certaine idée de la littérature européenne : au sein de laquelle les grands romanciers français, allemands, italiens, tchèques, russes, polonais constituent une même grande famille d’esprit, déclinée dans au­tant de couleurs et de langues merveilleusement contrastées.

Je ne saurais trop recommander de relire ses grands livres, Un taxi mauve, Les Poneys sauvages, mais aussi quelques très beaux récits parus ces dernières années comme La Chambre de mon père, ou Taisez-vous, j’entends venir un ange un bref roman dans lequel l’écrivain laisse percer sa nostalgie d’une Europe qui n’était pas encore l’Union, mais qui par maints aspects était plus unie qu’aujourd’hui. Michel Déon, que j’ai eu la chance de rencontrer souvent, était aussi un écrivain passionnément curieux des jeunes générations. Quand certaines voix, au moment de sa mort, ont cru important de souligner qu’il s’agissait d’un écrivain « de droite » – donc forcément conservateur – Déon était surtout un lecteur passionné, curieux des vents nouveaux, ce qui l’avait conduit, parmi les premiers, à encourager des romanciers aussi différents que Jean Rolin, Eric Neuhoff, Emmanuel Carrère ou Michel Houellebecq. En ce sens, il avait fait de l’Académie française un lieu d’ouverture et de liberté d’esprit, parfois davantage que les cénacles qui se veulent d’avant-garde. C’est aussi pour cela que nous sommes nombreux, aujourd’hui, à penser à lui en méditant son bel exemple.

Écrit par

Benoît Duteurtre

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