Accueil / Politiques / Le logement social pour retarder la dépendance
arrowRetour
Politiques

26 septembre 2012

Le logement social pour retarder la dépendance

Comment repousser l’âge d’entrée en Ehpad et alléger la facture de la dépendance ? Certaines collectivités expérimentent le logement intergénérationnel, une solution inspirée de l’étranger qui commence à donner des résultats. Au Creusot, en Saône-et- Loire, la résidence Puebla fait partie d’une expérimentation de logements « solidaires » à l’échelle du département. Dans ce petit immeuble inauguré en mars dernier, des seniors et handicapés occupent le rez-de-chaussée tandis que de jeunes couples et des familles logent dans les niveaux supérieurs. En vertu d’une charte de bon voisinage, les jeunes acceptent de faire des courses groupées, d’effectuer du petit bricolage ou des démarches administratives pour les plus âgés. Ceux-ci offrent de leur temps libre pour des gardes d’enfants. Autour des habitants de Puebla, toute une série de services ont été développés par les institutionnels à l’initiative du projet, le conseil général, la ville, et l’Opac 71 : repas à domicile, épiceries ambulantes, centre de loisirs, soirées culturelles ou accompagnement physique des personnes à faible mobilité. Que cette expérience ait lieu en Saône-et-Loire, parmi les départements ruraux les plus touchés par le vieillissement, n’est pas anodin. « Notre expérimentation vise à main- tenir des personnes âgées dans un logement social adapté, en agrégeant pour eux un maximum de services existants, explique Salvatore Iannuzzi, directeur de programme à l’Opac 71. C’est une façon de repousser l’âge du départ en institution, et par là une prise en charge coûteuse pour la collectivité. » L’idée est de garder les personnes âgées dans le droit commun, quelles que soient leurs ressources. De fait, pour l’occupant, cette solution n’implique pas un coût plus élevé qu’un logement social. Pour le bailleur, le coût de construction d’un immeuble intergénérationnel est sensiblement le même que celui d’un logement social. Une nécessité budgétaire Alors que neuf Français sur dix préféreraient vieillir à domicile, la réponse de la collectivité ne peut plus se résumer au simple pla- cement des personnes âgées en Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépen- dantes). À l’horizon 2040, 7 millions de Français auront plus de 80 ans et 2 millions seront en situation de dépendance. Le coût pour la collec- tivité pourrait alors représenter 2 % du produit intérieur brut français, contre 1,2 % aujourd’hui. Permettre aux seniors de vieillir chez eux plus longtemps ce n’est donc pas seu- lement leur faire plaisir, c’est une nécessité budgétaire. Face à l’épineux problème de la primo-dépendance, les départe- ments et communes, qui ont la gestion du parc social et des Ehpad, se retrouvent en première ligne. Certains, comme le département de Saône-et-Loire, ont compris le rôle qu’ils pouvaient jouer dans le ra- lentissement du processus : « Un bailleur ne peut plus aujourd’hui rester dans une posture de constructeur. Il doit devenir aménageur et intégrer cette dimension de services », poursuit Salvatore Iannuzzi. Ailleurs en France, d’autres immeubles intergénérationnels sont en projet ou déjà en fonctionnement. À Saint-Apollinaire, en Côte- d’Or, à Parempuyre, en Gironde, ou à Chaponost, dans le Rhône, des communes rurales de moins de 8 000 habitants. À Seyssinet-Pariset, dans la banlieue de Grenoble. Et même dans le très chic quartier du Marais, au cœur de la capitale, ou près du parc de la Tête d’Or, en plein centre de Lyon. Pas une simple utopie À Saint-Apollinaire, la résidence Générations a été créée en 2000 par l’Opac de Dijon, la ville et un organisme spécialisé en géronto- logie, la Fedosad. Elle comprend 76 logements sociaux occupés pour moitié par des familles avec enfants en bas âge et pour moitié par des plus de 60 ans, un Ehpad de 22 places et un accueil de jour pour personnes souffrant d’Alzheimer. Les habitants profitent d’un relais d’assistantes maternelles, d’un centre de loisirs intergénérationnels, d’une salle de quartier et d’un restaurant scolaire. Après douze années d’existence, le succès de Générations est la preuve que l’habitat intergénérationnel n’est pas qu’une simple utopie. « Nous avons beaucoup de demandes pour loger à Générations, observe Isabelle Benoît, responsable de l’Office des aînés de la ville. Au point que la municipalité prépare pour fin 2013 un nouveau projet dans le quartier du Pré-Thomas qui intégrera cette fois des personnes handicapées et des jeunes en insertion. » La mairie souhaite également étendre l’« esprit Générations » au reste de la commune, à commencer par les services municipaux : crèche, centre de loisirs, office municipal des aînés, service culture. Mais on est encore loin de l’engouement qu’ont connu le Danemark, les Pays-Bas ou la Belgique pour l’habitat intergénérationnel (voir encadré). En France, le concept se heurte à un manque de volon- té politique face au logement social en général. Les quelques projets qui aboutissent sont portés par quelques élus obstinés. « Nous disposions de fonds pour un immeuble social que nous avons décidé d’affecter à ce projet-là, mais l’Opac n’aurait pas obtenu de financement spécifique pour construire sur la base de ce projet », regrette Évelyne Couillerot, première vice-présidente du conseil général de Saône-et-Loire en charge des personnes âgées, qui porte le projet d’habitat solidaire à bout de bras. Une expérience d’équilibriste : « Nous sommes à flux tendu au plan financier et il nous faut résoudre de nombreuses difficultés sans coûts supplémentaires », précise l’élue. EHD, audace et créativité L’habitat intergénérationnel n’est d’ailleurs pas l’apanage des bailleurs sociaux. Le « leader » en la matière est Entreprendre pour humaniser la dépendance (EHD), une société coopérative financée par l’économie sociale et solidaire, qui a déjà une dizaine de bâtiments de ce type à son actif. Ses projets étonnent par leur audace et leur créativité. À Lyon, une résidence intergénérationnelle de 80 logements a été créée par EHD dans le site excep- tionnel d’un ancien couvent, cédé par une congrégation de sœurs franciscaines. Les appartements sont loués 5 à 7 euros le mètre carré et attribués selon les critères du logement social à des personnes âgées et des étudiants de milieu social dé- favorisé en classes préparatoires au prestigieux lycée du Parc. Ici, les sœurs de la maison d’Assise occupent encore une partie du bâtiment et veillent à la bonne entente entre les locataires. « On nous demande des allumettes, une bâche pour s’asseoir dans le parc. Nous sommes une présence rassurante », confie sœur Johanne, qui se réjouit d’avoir réuni la quasi-totalité des locataires, jeunes et vieux, à la première fête des voisins. À chaque projet, le fondateur d’EHD, Bernard Devert, ancien agent immobilier devenu prêtre, pousse le concept un peu plus loin. À La Tronche, près de Grenoble, une maison de retraite médicalisée vient d’être construite à côté d’une maison intergénérationnelle ac- cueillant des personnes âgées et des internes du CHU de Grenoble. À Tassin-la-Demi-Lune, près de Lyon, une « petite unité de vie médicalisée » de 24 places réservée à des gens « très âgés et très fragilisés par la vie » est en construction dans un parc de 14 hectares non loin du centre de recherche Mérieux. Il voisinera avec un second bâtiment de 14 logements en partie occupé par des étudiants. Un même parc et une même route partagés par des étudiants, des retraités et des actifs : ce projet résume à lui seul l’ambition de Bernard Devert. « Toutes nos opérations n’ont qu’un but : briser l’isolement, casser l’angoisse des personnes âgées liée à la solitude et à la pauvreté », explique- t-il. L’ecclésiastique ne comprend pas que des personnes âgées valides soient placées en instituts spéciali- sés lourdement financés par leur famille ou la collectivité. « Il faut réorienter les Ehpad vers la fin de vie », tonne-t-il. La société civile prend le relais Face à la crise des finances publiques et le manque d’ambition de l’État, une « société-providence » pourrait être en train de se mettre en place. « Si l’État-providence s’efface quant à la prise en charge du risque de la dé- pendance, il faut bien que la société civile prenne le relais », résume Ber- nard Devert. Évelyne Couillerot en convient : « Ce n’est pas parce que l’on essaie de trouver des solutions que le problème de fond est réglé : répondre à la question du vieillissement c’est la quadrature du cercle. » « Les collectivités territoriales et pu- bliques montrent un certain intérêt pour l’immobilier intergénérationnel, mais le problème c’est qu’elles n’ont plus un sou », lâche Grégoire Lechat de l’association France Active, qui finance EHD. L’idée est d’innover non seulement sur le projet, mais aussi sur les moyens mis en œuvre pour le rendre possible. Ce que permet la finance solidaire. « Nous, nous proposons autre chose qu’une subvention pure et dure : un panaché de mécénat, de fonds publics, de bénévolat », ajoute-t-il. Chaque année, EHD lève plusieurs millions d’euros pour financer ses investissements auprès de riches mécènes et de fonds communs de placements « solidaires ». À obser- ver ses comptes, il s’avère que l’habitat générationnel est tout sauf un gouffre financier : le chiffre d’affaires de cette entreprise de cinq salariés était de 850 000 euros en 2009 pour un résultat de 120 000 euros. De quoi inspirer les pouvoirs publics.

Tatiana Kalouguine Article paru dans le numéro 450 du mercredi 26 SEPTEMBRE 2012

Écrit par

Tatiana Kalouguine

Les autres articles

Politiques

18 juillet 2017

François Patriat : "Le groupe LREM au Sénat ne peut espérer devenir majoritaire en septembre"

Entretien avec François Patriat, sénateur de la Côte d’Or, président du groupe LREM au Sénat

 

Politiques

10 juillet 2017

Les élus de La République en marche incarnent-ils le renouveau démocratique ?

Politiques

4 avril 2017

Législatives : le casse-tête du renouvellement

Malgré les départs d’élus sortants, les partis traditionnels peinent à renouveler en profondeur les profils de leurs candidats. Chez « 577 pour la France », le parti du centriste Jean-Christophe Fromantin, et surtout au sein d’En marche !, on croule au contraire sous les dossiers de personnes issues de la société civile.

Politiques

4 avril 2017

Jérôme Chartier : l'impassible

En tant que conseiller spécial de François Fillon, le député du Val-d’Oise Jérôme Chartier est de toutes les batailles.

Politiques

4 avril 2017

« J’ai tellement eu de bonheur à être parlementaire… »

Claude Bartolone nous livre son regard aiguisé sur la campagne présidentielle, puis se remémore le film de cette 14e législature. Le président de l’Assemblée nationale nous fait enfin une annonce : il retourne travailler dans le secteur privé, une première pour un président de l’Assemblée.

Débats

4 avril 2017

Clivages

La chronique de Marie-Ève Malouines

fermer